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Pour son 10e anniversaire, le Festival Fantastic’art de Gérardmer a adopté un rythme de croisière pépère. Au programme cette année, ni nanars, ni Oscars ; juste une sélection en demi-teinte avare de véritables surprises. Compte-rendu de la manifestation 2003.

Estampillé « Bee movies » (la collection de Fidélité Productions censée lancer une nouvelle vague bis), Maléfique d’Eric Valette était le seul film français présent en compétition. Quatre hommes très différents, un intello, un escroc, un attardé mental et un transsexuel, occupent les matelas pisseux d’une cellule crasseuse. Exposition crue d’une cohabitation forcée -sodomie plus ou moins consentie, incontinence nocturne, rien ne nous est épargné- Maléfique prend dans un premier temps les allures d’un film de prison hyperréaliste. Sauf qu’un radical changement de cap s’effectue avec la découverte d’un manuscrit par l’un des détenus. Rédigé par un adepte de magie noire, les formules qu’il contient pourraient permettre aux prisonniers de s’évader. Encore faut-il les décrypter et savoir s’en servir. Greffer à un film de taulards de l’ésotérisme de bazar est une idée pour le moins saugrenue. Fascinant en soi ce mariage contre-nature se révèle rapidement consternant. Au final, le seul mérite de Maléfique est d’être l’unique et authentique nanar du festival. Et surtout, une preuve supplémentaire de l’incompétence quasi congénitale des réalisateurs français, à de rares exceptions près, en matière de cinéma fantastique. Etonnamment, lorsqu’ils s’exilent, les cinéastes français font preuve d’une plus grande réussite. Il en est ainsi de Dead end, tourné à Los Angeles avec un casting entièrement américain mais réalisé par un duo de frenchies. Une famille lambda s’apprête à passer les fêtes de Noël à la campagne. Au lieu d’emprunter le chemin habituel, le père opte pour un raccourci. Perdus au milieu de nulle part, sur une route qui semble sans fin, les membres de la famille se feront zigouiller un à un. Dans une suite de dérapages contrôlés, Dead end parvient à allier purs moments de terreur et esprit potache. Ici l’hybridation fonctionne à plein régime et on assiste à un jeu de massacre particulièrement jouissif. A voir ne serait-ce que pour la future scène culte où la mère se frotte frénétiquement la cervelle qui s’échappe de son crâne défoncé et… parvient à l’orgasme. Pour la première fois, l’expression « masturbation intellectuelle » prend tout son sens.

Famille, je vous hais

Absence de créatures imaginaires, effets spéciaux raréfiés, c’est dans un quotidien, a priori banal, que s’ancrent la plupart des films présentés cette année (tout du moins les plus intéressants). Un retour aux origines, en quelque sorte, la première et ultime source de nos peurs les plus profondes étant la cellule familiale. C’est le cas de Darkness, second film de Jaume Balaguero, le réalisateur de La Secte sans nom. Un couple d’Américains et leurs deux enfants déménagent en Espagne mais l’installation dans la nouvelle demeure est loin d’apporter le bonheur escompté. Hantée par les esprits d’enfants disparus plusieurs décennies auparavant la maison abrite une mésentente familiale de plus en plus patente : graves problèmes de communication entre la mère et la fille, un père en proie à des pulsions agressives incontrôlables.
Qu’elle provienne d’un père malade, d’une maison hantée, la menace est toujours intérieure. Malgré quelques bonnes idées, l’hommage à Shining notamment, Darkness s’affranchit rarement des codes du genre. Un film sans surprises, qui démontre que le fantastique ibérique n’est pas toujours synonyme de réussite. Dark water d’Hideo Nakata se révèle bien plus convaincant. En instance de divorce, une mère s’installe avec sa fille dans un nouvel appartement. A cause d’une bénigne fuite d’eau au plafond, la jeune femme va progressivement perdre pied. Si un fantôme hante cette histoire, celui d’une fillette disparue, Dark water s’apparente bien plus à un authentique drame qu’à un film fantastique. Dans une société profondément machiste, la femme japonaise semble condamnée d’avance. Incapable de gérer sa nouvelle indépendance, la mère finira par abandonner sa fille. Ce rejet violent de la maternité fait de Dark water l’un des films les plus terrifiants que l’on ait pu voir.

Fils à papa

Si le cordon ombilical est tranché dans la douleur chez Nakata d’autres s’y accrochent furieusement. On passera rapidement sur May de Lucky McKee. Ne parvenant pas à se faire de véritable ami, May décide de s’en fabriquer un, même si cela doit passer par le massacre d’une partie de son entourage. Un très dispensable Frankenstein au féminin fabriqué sans aucun doute par un « nerd » qui a trop regardé de films gore sans les digérer, à commencer par ceux de Dario Argento qu’il ne peut s’empêcher de citer fébrilement à plusieurs reprises. Même constat pour le tapageur Danny Boyle et le surestimé Vincenzo Natali, deux réalisateurs qui, chacun à leur manière, s’embarrassent d’une lourde paternité cinématographique. Le premier avec 28 days later nous offre un plagiat sous ecsta du Zombie de Romero. Une épidémie a décimé l’Angleterre et de rares survivants luttent pour ne pas être contaminés par des morts-vivants. Plutôt efficace dans un premier temps -les plans d’un Londres désertifié, tournés en DV, fascinent indéniablement- , le film s’enlise ensuite dans une seconde partie grand-guignolesque. Danny Boyle y délaisse les zombies au profit de militaires en rut et joue tout seul à la guéguerre. Vincenzo Natali, le réalisateur de Cube, s’est quant à lui frotté au thriller high-tech. Dans Cypher, un terne cadre moyen change d’identité pour se livrer à de l’espionnage industriel. Paranoïaque à souhaits, le film rend compte à merveille d’un capitalisme désincarné et glacé. Entre une Lucy Liu parfaite en femme fatale et une intrigue suffisamment alambiquée, ce James Bond sophistiqué aurait pu faire illusion si n’était un réalisateur un peu trop sous influence. Les poupées russes identitaires de Total recall l’ont à l’évidence un peu trop inspiré…

Palmarès 2003

Grand prix du Festival :
Dark water d’Hideo Nakata

Prix du Jury (ex æquo) :
Maléfique d’Eric Valette et The Gathering de Brian Gilbert

Prix de la Critique Internationale :
Dark water d’Hideo Nakata

Grand Prix du Jury Jeunes :
Dark water d’Hideo Nakata