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Les frères Coen ont toujours eu un faible pour les dégénérés, les imbéciles congénitaux et autres crétins tragiques. Voyez par exemple les « diaboliques  » de Blood simple ou les ratés symptomatiques de Fargo (le grand film sur l’échec) : tous leurs personnages sont pathétiques d’humanité, humains de pathétique. Producteur des films et co-auteur des scénarios (laissant -officiellement- la mise en scène à son Joèl de frère), Ethan Coen publie enfin son premier recueil de nouvelles. Simple effet de manche ? Radotage commercial ? Exploitation d’un fonds de commerce ayant fait ses preuves sur grand écran ? Il n’en est rien, Ethan démontrant un véritable talent pour le diptyque « caméra-stylo ».


Mieux que Disneyworld et autres Universal studios, le Coenland constitue un surréaliste parc d’attraction. A la place de Donald et Winnie l’Ourson, le touriste croisera dans sa ballade un type faible et pitoyable ayant tranché la tête de sa femme (syndrome Barton Fink ?), un oncle qui ronfle de façon spectaculaire, un gosse muet fan de « 1, rue Sésame » n’aimant que les omelettes à la confiture (sic), un cuisto ne connaissant justement pas la recette de l’omelette (re-sic). L’esprit frappadingue contamine ainsi la narration de ces petits récits : fausses pièces de théâtre radiophoniques, mini-scénarios dépouillés, etc. Par l’absurde des situations, une maîtrise du rythme et un gros travail sur le son, l’auteur, ce « goofy », crée un univers où le détail est roi. Infime et pourtant essentiel. Le détail qui tue. Prenons pour exemple les indications scénico-sonores rapportées dans Hector Berlioz, détective privé (tout un programme) : « Les trois premières notes de la symphonie fantastique retentissent. Quand leurs derniers échos s’éteignent, on entend dans le lointain le claquement de talons hauts réverbéré au long d’une cage d’escalier. » En deux lignes, minimales et immenses, l’atmosphère est donnée. Précise. Nickel. Le lecteur n’est-il pas son propre metteur en scène ? Et l’écriture ne serait-elle pas un art de la mise en scène ?
L’illustration la plus probante semble être le désormais fameux Strictement entre nous, texte hallucinant réhabilitant les écoutes téléphoniques, surtout lorsqu’elles interceptent les propos d’un gangster minable qui confie une mission a priori assez simple à un préposé : « Ouais, écoute voir, cet enfoiré, je veux, avant, je veux que tu lui coupes la bite (…) Et après je veux que tu la lui foutes dans le cul (…) L’enfoiré. Ensuite, tu lui dis : « Johnny Gabotz veut savoir si t’aimes ça. » (…) S’il te dit, tu vois, « j’aime pas ça », tu lui fous une balle dans la tronche à l’enfoiré. » Assez simple, c’est beaucoup dire. Surtout quand le commis, répondant à peu près systématiquement « c’est vu » aux indications, s’avère d’une connerie pathologique. Là, le dialoguiste Coen s’amuse avec la virtuosité qu’on lui connaît, à délayer la sauce, à imaginer ce qu’il y a dans la tête d’un sympathique abruti fini : « Ben, et si – je sais pas, il dit qu’il aime pas ça, je lui en fous une dans la tronche ; il dit qu’il aime ça, je lui en fous une dans la tronche ; il dit que dalle, je lui en fous une dans la tronche, c’est vu, ça j’ai compris, mais si… tu vois… (…) Ben, si il dit quelque chose, ni j’aime, ni j’aime pas mais quelque chose d’autre. Il dit pas non plus que dalle… (…) Ben… je lui en fous une pareil ? ». Toujours, ce petit détail…

Evidemment, on rit beaucoup. Mais à travers cette galerie de « gueules », Ethan Coen nous pose des questions telles que l’impossibilité de communication ou la perception de soi. Dans Les Portes du ciel, sans doute la plus réussie des nouvelles, le narrateur, agent des poids et mesures, se voit infligé en plein boulot un moment d’amour impromptu avec une Nipponne fantasmatique (« Ma foi, c’est là la beauté de la femme asiatique. On peut toujours lui coller une étiquette, soumise, pas libérée, ce qu’on voudra, mais à mes yeux, elle possède une grâce et une dignité bien à elle, nourrie par des siècles de tradition. »). Mais comme toujours, quelque chose est pourri au royaume du (…), et l’histoire se détraque (figure récurrente dans le cinéma des frangins zarbis). Ainsi, voilà notre sympathique loser recevant les photos compromettantes de son péché fatal et oriental (« On dit que les photos ne mentent pas. Alors, c’est que j’ai rêvé tout ce qui s’est passé entre Miss Ohara et moi. Ces photos n’étaient pas celles d’un homme et d’une femme célébrant leur fusion. Elles montraient un type d’un certain âge un peu avachi baisant une Jap. ») La chair est triste… (Au passage, admirez l’usage de la première personne – et le gros boulot de traduction pour décoder l’américain « lavabo » !).
Rien ne manque des figures coeniennes : l’hébétude, la soumission aux instincts, l’action plus que la réflexion, le décor d’une Amérique aux antipodes de « Melrose place ». Le désenchantement, l’échec inexorable aussi (« Qu’avaient-ils ces gamins ? Il s’enfla de colère contre eux et contre un monde dont il était certain qu’il allait en faire deux paumés, un lèche-cul et un muet (…) – papa, on peut encore camper aujourd’hui ? Et rentrer demain? – Qu’est-ce qu’ils lui voulaient ? Qui étaient-ils ? – Papa ?  » – extrait des Gamins). Dans une atroce et hilarante mécanique de la logique, le rationalisme outrancier de l’auteur fait régner la connerie -profonde comme l’Amérique dont elle est issue. Parfois, ce jeu brillant avec le vide et le rien se retourne contre Ethan Coen, rendant quelques nouvelles trop formelles pour être convaincantes. Question de procédé, sans doute (exemple : le pseudo-script).

La surprise, parallèlement, vient de quelques petits textes beaucoup plus atypiques (dont le génial J’ai tué Phil Shapiro) dans lesquels l’écrivain (ra)conte sa jeunesse, son éducation talmudique avec une émotion toute particulière. Etrange, sincère. Tourmentée, aimée. « Ainsi commença la période pendant laquelle grand-père cessa d’être avec nous non parce qu’il vivait à New York, mais parce qu’il était mort. Plus jamais il ne traverserait le salon en traînant les pieds, s’arrêtant et touchant les meubles en chemin. » Logique du temps, là encore. « Je ne reverrai jamais les goûters de mon enfance », hurlait un autre franc-tireur du cinéma, Nanni Moretti dans Palombella Rossa. Le goûter est évidemment casher chez Ethan Coen, mais les madeleines ne sont-elles pas universelles ? Là réside la grande modestie de son livre. Il serait facile de dresser un parallèle avec Raymond Carver ou Kevin Canty par exemple, leurs univers sont peut être si proches, mais si loin…Far go… Leurs passés, leurs expériences, leurs vies sont forcément différentes. Chez Coen, tout ça est noir comme dans un cauchemar. Un drôle de cauchemar, quand même ! « Certains oublient ces ténèbres, ils oublient ce silence, ils oublient le chaos intérieur. Mais malgré ce qu’en disent les Ecritures, les ténèbres ne seront jamais dissipées car sans elles n’y aurait ni horreur ni misère ni enfance. »

Ethan Coen : J’ai tué Phil Shapiro (L’Olivier)