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Mort il y a sept ans, Ernst Jünger a laissé une oeuvre qui a presque tout exploré de l’homme et du monde en ne s’épargnant ni la guerre, ni la drogue, ni Dieu. Une réédition essentielle et un essai inédit pour redécouvrir une oeuvre clef du XXe siècle, encore parfaitement d’actualité aujourd’hui.

Ernst Jünger, c’est un jeune homme qui, à 16 ans, fugue pour s’engager dans la Légion étrangère afin de voir du pays. Puis qui déserte au bout d’un mois parce qu’il s’y ennuie et revient en Allemagne pour s’engager dans la première guerre de l’ère moderne, celle qui va baptiser le XXe siècle et faire de lui un héros : à 23 ans, avec quatorze blessures, il devient le plus jeune titulaire de l’Ordre pour le Mérite, la plus haute décoration prussienne. Il est aussi le dernier à l’obtenir. C’est par la guerre que Jünger entre dans l’âge adulte, une guerre dont les atrocités, pour qui sait les lire, contiennent tous les mystères macabres, toutes les illusions mortifères du siècle qu’elles annoncent. D’un autre côté, c’est aussi la guerre qui sauve Jünger des cafés littéraires, des vanités d’artistes, des théories et des pauses qui ne tiennent pas face à une salve de mitrailleuse : c’est elle qui l’initie. Cette initiation configure pour toujours sa vision du monde autour de deux grandes idées : d’abord, un refus de l’intellectualisme et de l’abstraction, un rapport vivant, expérimental et pragmatique aux choses ; ensuite, une conception totalement mystique de l’existence et de la connaissance. Et au milieu, la mort, envers sublime de la vie. Quand Jünger évoque la mort, tout juste sorti des charniers de la Grande Guerre, ce n’est bien sûr pas une figure de style : il l’a côtoyée pendant quatre ans, et cette proximité a produit en lui quelque chose de l’ordre du tragique comme de l’extase. La guerre, enfin, le fait naître à la littérature. A partir de ses carnets de campagnes, le jeune Jünger compose Orages d’acier : le livre, tenu par Gide pour le plus beau texte de guerre jamais écrit, connaît un succès phénoménal dès sa parution, en 1919. A partir des années 20, le jeune homme délaisse finalement l’armée pour se consacrer à la zoologie et à l’entomologie. Il voyage, écrit dans divers journaux proches de la révolution conservatrice allemande et fréquente Ernst von Salomon et Carl Schmitt.

La zone des balles dans la tête

L’exaltation de la guerre comme enseignement et dépassement de soi qu’a donnée Jünger intéresse fortement les nazis, qui tentent tout pour l’enrôler. Mais Jünger, toujours resté étranger à la haine ou au bellicisme pur, refuse catégoriquement les avances de Goebbels et prend ses distances vis-à-vis de l’action politique en dénonçant les conséquences du triomphe de la technique et des nihilismes. Lorsqu’il publie Les Falaises de marbre, plaidoyer anti-nazi, en 1939, Goebbels lui fait remarquer qu’il est entré « dans la zone des balles dans la tête ». Durant la seconde guerre, envoyé à Paris en tant que capitaine de la Wehrmacht, il confesse dans ses journaux intimes sa honte de porter l’uniforme allemand face aux étoiles jaunes. Il fréquente Drieu la Rochelle, Montherlant, Cocteau ou Braque et écrit La Paix, texte qui devient vite un livre de ralliement dans les mains de Rommel et des officiers putschistes.
N’empêche que prononcer aujourd’hui le nom de Jünger face à un citoyen allemand revient en général à souffler du soufre. Comment l’expliquer, alors que ni lui ni son œuvre ne présentent la moindre complaisance à l’égard du nazisme ? Et si, plutôt que le poète-soldat de la première moitié du siècle, c’était en fait le rebelle reclus de la deuxième moitié qui posait problème ? Autrement dit le Jünger qui, tout en haïssant le nazisme, n’a pas pour autant applaudi aux occupations soviétique et américaine de son pays et aux systèmes qu’elles implantaient ? Car c’est d’abord cela, Jünger : une sorte de Bernanos d’Outre-Rhin qui a fait scandale par sa volonté de demeurer intransigeant, cohérent et irrécupérable, en dépit de l’interdiction de quatre ans prononcée contre lui par les Alliés, de l’ostracisme qui l’a frappé en tant qu’ancien soldat ayant défendu des valeurs militaires devenues honteuses. En dépit aussi de la conversion brutale et unilatérale de son pays aux idées des vainqueurs, vomissant tout son passé à la suite d’Hitler.

La contemplation de l’Anarque

De 1950 à sa mort, en 1998, Ernst Jünger s’installe à Wilflingen, un village du sud-ouest de l’Allemagne ; il s’y consacre à la rédaction de ses journaux et à ses travaux d’entomologiste (ses  » chasses subtiles « , comme il disait ; il donnera d’ailleurs son nom à plusieurs espèces, dont la  » jungerella « ). Il rédige aussi Approches, drogue et ivresse, un essai sur les drogues qu’il a pratiquées : LSD, opium, haschich, peyotl… Autres formes de voyage et de vision, qu’il conseille cependant de n’entreprendre qu’en compagnie d’un guide averti. Mais surtout, Jünger construit son personnage en élaborant la figure du « Rebelle », ce qu’il appellera finalement l’ »Anarque » : c’est l’idée, subtile, d’un homme qui refuse que la société lui dicte ses valeurs sans pour autant récuser le principe d’autorité (ce qui le différencie d’un simple anarchiste), qui s’y intègre mais ne lui appartient pas. Concrètement, Jünger préconise ce qu’il appelle le « recours aux forêts », c’est-à-dire à l’espace intérieur conçu comme l’œil du cyclone de la modernité, l’espace poétique, contemplatif, spirituel, seul vrai retranchement possible d’où l’on puisse veiller au cœur des ténèbres du nihilisme. La position contemplative de Jünger est une sorte de synthèse géniale qui mélange symbolisme, correspondances occultes, méditations poétiques et une précision analytique héritée de ses travaux scientifiques. Toute la beauté et l’efficacité de son style résident dans cette alchimie, oscillation fructueuse entre l’action et la contemplation, servie par une extraordinaire propension à traiter avec la même « objectivité poétique » de tous les sujets, du bombardement au sexe en passant par Dieu ou la corolle des fleurs. Tout cela avec un détachement aristocratique qui lui a souvent été reproché, comme si c’était un signe d’insensibilité : « Je le hais, pas en tant qu’Allemand, mais en tant qu’aristocrate », lâchera Sartre à son propos…
La littérature sous les bombes

Alors que le XXIe siècle ne s’annonce guère mieux que le précédent, la pensée de Jünger garde toute sa puissance et son actualité. La preuve avec les deux livres qui arrivent inopinément sur les tables des libraires ces jours-ci : Lieutenant Sturm et Trois chemins d’écolier. Le premier, dans la lignée du mythique Orages d’acier, est un somptueux roman dans lequel trois jeunes officiers parlent littérature dans un abri au fond des tranchées ; entre deux alertes, un lieutenant se met à lire quelques nouvelles de sa confection, faisant respirer l’esprit entre deux séquences de destruction. Un texte proprement extraordinaire, où sont mises en abîme la fragilité et la nécessité de l’art face aux ravages de la technique et la mort imminente. Le second, jusqu’alors inédit, est une « tardive vengeance » de Jünger contre l’école. Texte bref et léger, il met en scène un écolier allergique à la structure scolaire et révèle des pans inconnus de sa personnalité (inadapté et angoissé) tout en confirmant la genèse de ses qualités (le rêve et l’aventure). Plutôt une curiosité pour les disciples du sage qu’une révélation, donc. Au total, néanmoins, voici deux textes d’un auteur essentiel du XXe siècle qui aide à se confronter à l´époque et à la surmonter en se situant, comme lui, au-delà de ses manifestations. Même les plus violentes.

Lieutenant Sturm (Viviane Hamy), traduit par Philippe Giraudon
Trois chemins d’écolier (Christian Bourgois), traduit par Julien Hervier

A noter également la parution d’un livre de l’universitaire Michel Vanoosthuyse, Fascisme et littérature pure, la fabrique d’Ernst Jünger : s’engouffrant dans la « polémique Jünger » et considérant que l’auteur allemand a été beaucoup trop réhabilité en France (?), ce petit Djerzinki de faculté y va de sa charge en procès d’épuration. Etudiant le Jünger des années 1920 à 1945 en ressortant les articles éludés les plus polémiques de sa période « nationale bolchévique », il tente de nous persuader de son « fascisme » viscéral, dissimulé chez lui sous des poses de poète détaché. Les armes utilisées par Vanoosthuyse sont bien connues : l’amalgame, la mauvaise foi, la calomnie, les syllogismes les plus crétins (un exemple : le Paris de la Résistance et de la Commune est à l’Est, celui de la collaboration et de la bourgeoisie sur les Champs Elysées ; or Jünger adore se promener sur les Champs ; suspect, non ?) L’auteur met aussi en exergue la description d’un mets dégusté par l’officier Jünger, une phrase parmi les centaines de pages de ses carnets, et la place sous un poème résistant d’Eluard intitulé Paris a faim… Quoiqu’il fasse, Jünger est coupable : le fait qu’il a toujours été critique envers Hitler (avant de le haïr franchement) et n’a jamais pris sa carte au parti n’est pour Vanoosthuyse qu’une manière perverse de soutenir les Nazis… L’auteur s’acharne sans jamais contextualiser les choses ni faire droit aux nuances et complexités idéologiques de l’époque (à moins qu’il ne les ignore simplement). Quitte, donc, à s’étonner de ces évidences : Jünger, Allemand né en 1896 et militaire de carrière, a tendance à être nationaliste et militariste ; sa pensée a évolué (notamment son militantisme guerrier) durant les évènements du Reich et non après, pour faire bonne figure ; Jünger n’est pas un homme de gauche ni un altermondialiste (ce qui pour Vanoosthuyse suffit visiblement à le désigner comme un fasciste). Ce que hait l’essayiste chez Jünger, c’est qu’il assimile terreur blanche (fasciste) et terreur rouge (communiste), blasphème innommable, et qu’il est, ainsi que le pensait Sartre, trop définitivement aristocrate (des railleries sur les références chevaleresques). Vu les méthodes de valet délateur employées ici, on comprend que ça l’énerve.

Fascisme et littérature pure, la fabrique d’Ernst Jünger de Michel Vanoosthuyse (Agone)