Du 24 novembre au 2 décembre 2007 se tenait la 22e édition de l’indispensable Festival du Film de Belfort. Chronic’art y était, et a même vu quelques films. Vue en coupe.

Avec le décor, et avec la musique. Pour faire vite, on dira que c’est en nouant ce double dialogue que les oeuvres les plus prometteuses se sont signalées cette année au Festival Entrevues de Belfort. Deux lignes de forces assez évidentes, trajectoires passionnantes et souvent entrecroisées, parmi une sélection toujours aussi audacieuse de premiers, deuxièmes et troisièmes films, courts et longs, fictions et documentaires ; et conjointement à une intégrale Monteiro, un hommage à Gleb Panfilov, un autre aux premiers films de Pascal Thomas, et un cyclé consacré à la lutte armée.

1. Territoires

Le premier dialogue, confrontation riche avec le décor, affaire de territoires qu’on explore, qui se resserrent ou au contraire semblent devoir se diluer à l’infini, se poursuit depuis l’édition 2006, qui offrait son grand prix du long métrage à l’épatant Honor de cavalleria d’Albert Serra. Cette année encore, on marchait beaucoup à Belfort. Sans trouver beaucoup plus au bout de la balade (l’errance, toujours, on n’est pas près d’en finir), mais en traversant, cette fois, des contrées nettement moins lumineuses. Rome plutôt que vous, premier film algérien de Tariq Teguia, déjà présenté à Venise dans une section parallèle, remporte le Grand Prix du long métrage de fiction. On y suit le parcours, dans le contexte de guerre larvée de l’Alger des années 90, d’un jeune couple sans but, sinon l’horizon lointain du départ, de la fuite rêvée vers l’Italie – d’où le titre. Formellement, le film impressionne par sa manière de visiter le décor comme un espace fantôme, léthargique, mais ceinturé par la menace perpétuelle de la violence. Par sa façon, aussi, de raser l’environnement, de se laisser glisser en biais, aimanté par le vide, longeant le décor comme une crête perpétuelle, toujours en suspension. Il faudra une deuxième vision pour voir si tout ça résiste, passée la beauté évidente (pas gagné : le film cherche encore un distributeur, souhaitons que le prix lui trouve un candidat), mais pour un premier film, c’est incontestablement impressionnant.

Autre premier film, américain cette fois, Loren Cass, de Chris Fuller, fit une impression moins forte à la projection, mais son souvenir nous travaille. Histoire d’adolescents encore, sans beaucoup plus de perspectives, le film résiste volontairement, entièrement clos sur sa noirceur, emportant dans une coulée morbide les canons de l’ennui, de la violence et du sexe adolescents éprouvés chez Larry Clark. Film somnambulique, moche et étouffant, percé par des éclats de violences qui font l’effet de coups de pieds dans le ventre (il s’en distribue quelques uns d’ailleurs), et, on le répète, impression tenace, quelle qu’elle soit. Film de territoire là aussi (un bled paumé en Floride où l’on vit sous cloche), qui se visite un peu forcé, comme on ferait le tour d’un aquarium. Côté documentaires, des questions de territoires encore. Territoires palestiniens par exemple, où piétinent les soldats réservistes israéliens dans Alpha diaries de Yaniv Berman. Tourné sur cinq ans, caméra au poing, par l’un des réservistes, c’est un film ambigu, simultanément gênant et passionnant. Double impression due à l’obscénité qu’il y a à la collusion, opérée à répétition, entre la chronique de chambrée, ambiance bidasses en folie, et le contexte, les contrôles et opérations pratiquées sur les territoires occupés (une scène revient en forme de gimmick absurde, où les soldats essaient d’enfoncer des portes avec un bélier et s’y reprennent à dix fois, jusqu’au burlesque). Question épineuse du regard porté sur tout ça, finalement presque plus convaincant quand il s’abstient de tout commentaire et de mise en perspective et nous laisse nous cogner sur la frontalité du récit. Profit motive and the whispering world de John Gianvito, qui gagne le Prix du long métrage documentaire, propose une histoire de l’Amérique à partir d’une cartographie des tombes et monuments funéraires de ceux qui sont tombés pour la liberté, poussés par la marche de l’Histoire.
Le film n’est fait que de ça, enregistrant dans une nature gazouillante et par ordre chronologique les stèles élevées à la mémoire des colons réprimés par la Couronne, puis des Indiens, des ouvriers, des Noirs américains, incluant quelques guests, de Thomas Paine à Malcolm X. C’est indéniablement brillant, cette façon de faire éclore sur une heure une vraie narration à partir de ces plans fixes, de tenir aussi efficacement ce parti-pris d’une Histoire de l’Amérique comme histoire des massacres (les stèles du Moutain meadows massacre, du Boston massacre… : Tobe Hooper n’en ignorait rien au moment de choisir le titre de son chef-d’œuvre qui était aussi, à sa manière, une Histoire terminale de l’Amérique). On regrette juste la fin, un peu couillonne, images en mouvement de manifs contemporaines, pour dire que la lutte continue. Ça n’en reste pas moins, globalement, très beau. Enfin, le doc A côté, de Stephane Mercurio, repart avec le prix du film français. On s’y intéresse aux épouses, petites copines et mères de détenus, qui viennent leur rendre visite à la prison de Rennes. Sujet fort, évidemment, et format très télé qu’on regarderait poliment et avec un peu d’ennui comme un docu social Arte (neutralité formica, mocheté du cadre érigée en morale) s’il n’y avait, là encore, un bel enjeu du lieu : tout le film est concentré dans un espace d’accueil et de transit, où les femmes patientent avant leur tour de parloir, ou viennent prendre un café juste après. Belle manière de traiter le sujet, qui concentre toute la problématique de l’attente (celle de la sortie des époux et des fils) dans la douleur de ces petits moments de suspension.

2. Musique

De très belles choses aussi, peut-être même plus, sur l’autre versant, celui de la musique. Plus officiel celui-ci puisque le Festival décernait cette année un prix « One + One » à un film retenu pour son « esprit musical ». Le prix, décerné par Fred Poulet (lui-même musicos et lauréat d’un prix l’an dernier pour Substiute), est allé à Loren Cass. On n’y revient pas. Le Grand Prix du court-métrage documentaire a été attribué à Black and white trypps number three, essai visuel du cinéaste expérimental Ben Russel, tourné à l’occasion d’un concert de Lightning Bolt. Le dispositif est simple, et imparable : cadrer frontalement pendant 12 minutes sur une infime portion du public, pour enregistrer la transe des visages et des corps pris dans la coulée abrasive du son. Outre que le sujet est en or, et qu’on aime le groupe, le dispositif s’avère absolument redoutable. Eclairé au moyen d’une simple torche, le cadre noie les figures dans les ténèbres et rend merveilleusement l’espèce de furie intra-utérine où la musique plonge les corps, transformés en purs clignotements, particules extatiques et ruisselantes brassées à l’infini dans la pénombre. Un regret, quand même : à mi-chemin, le film se prend à creuser son étrangeté un peu artificiellement, au moyen du ralenti. C’est indéniablement efficace mais finalement un peu gratuit. Il n’avait pas besoin de ça, de se distancier ainsi un peu de son sujet pour le simple plaisir formel. Pour finir sur la musique, groupons trois films français, dont deux furent primés et le troisième non, même si on se demande bien pourquoi. Groupons-les, non parce qu’il faudrait passer vite sur leur cas (ce sont peut-être, au fond, les trois films qui nous ont le plus emballé), pas plus parce que ces films-là se ressembleraient (même si les trois sont liés dans leur rapport subtil à la musique), encore moins parce que deux d’entre eux sont dus à d’anciennes plûmes de Chronic’art. Mais les trois ont en commun que le carcan de leurs dispositifs, tout en rigueur / rigidité, qui finit à chaque fois par libérer un souffle bouleversant. Entracte, de Yann Gonzalez (dont on avait déjà dit un mot au moment de sa présentation à la Quinzaine des Réalisateurs à Canne en 2007), pourrait tenir en un seul plan, qui le termine, ouverture déchirante sur une rue vide, la nuit, mais il faut pour en préparer la beauté passer par 15 minutes d’une classe folle : un gars, une fille, un mort, un mur, une chanson de Lio et de jolies palabres tout en pose et mélancolie rock’n’roll.
Le film repart avec le Grand prix du court métrage français. Même trajectoire, au fond, dans Cap Nord, de Sandrine Rinaldi, raideur et distanciation qui débouchent sur un vertige splendide. Le film s’appelle Cap Nord, non parce qu’il s’aventure en terres chtimi, mais parce qu’il met le cap sur la northern soul (tout le film en est baigné, les morceaux sont invariablement magnifiques), filmant une fête une heure durant, des gens qui dansent ou, aléatoirement, s’échangent des répliques un peu aberrantes et lourdement littéraires, tandis que derrière eux le robinet de la northern soul ne s’éteint pas. Soyons francs, le film nous a d’abord fait peur, il a fallu pour adhérer à sa pose et à sa raideur (et à la mocheté de son décor, de ses costumes, de son ambiance de pot de fin d’année d’Hypokhâgne), qu’on prenne le temps de comprendre son beau projet pop (il aura fallu entendre une fille dire à un garçon qu’ il n’y a « pas de montagne assez haute, pas de rivière assez large »), d’apprécier à sa pleine mesure le rythme qu’il s’invente pour explorer le petit théâtre de la fête, de rester jusqu’au bout pour sa fin splendide : un garçon, tout au bout de la fête, arrache un baiser à une fille, et aussitôt, peut tourner les talons, sortir pour retrouver le jour qui se lève en même temps que la musique décline. Bref, c’est très beau. Enfin, le court documentaire de Frank Beauvais, Compilation 12 instants d’amour non partagé, chouchou d’une partie des festivaliers, dont nous sommes. 12 fois un plan serré et amoureux auscultant le visage d’un éphèbe auquel Beauvais fait écouter, dans son intégralité, un morceau de musique (d’Anne Sylvestre aux Dresden Dolls ou David Byrne). Et douze fois la magie opère, douze fois le visage Koulechov devient un monde dont la musique fixe les contours, douze fois l’interaction fascine, entre le regard posé sur lui, et le sien propre, perdu hors-champ, comme si la chanson était en train d’y prendre forme. Pour finir, un outsider, un petit film charmant qui nous a emballé, objet bizarre un peu passé inaperçu : 1,2,3 whiteout, réalisation franco-américaine de James June Schneider, déjà auteur de nombreux court-métrage expérimentaux. Drôle de film de SF en 16 mm, objet incongru comme le fut l’an dernier Primer, qui devait avoir à peu près le même budget. Une jeune femme qui semble échappée d’un Rohmer 80’s y fait la rencontre d’une espèce de savant fou joué par Lou Castel, in english, en lutte contre le règne de la lumière artificielle et inventeur d’une machine à projeter de la pénombre (pour faire vite). Le film de manque pas de défauts, mais sa façon de se colleter le genre avec les moyens du bord, cherchant son étrangeté rétro-futuriste dans un bête lampadaire ou dans les couloirs des Halles à Paris, en font un étrange objet antidaté, sympa comme tout, et par endroits vraiment magnifique.

Palmarès 2007 complet :

Prix du Jury

Prix du film français :
A côté, Stéphane Mercurio (France)

Prix Janine Bazin :
Rome plutôt que vous, Tariq Teguia (Algérie, France, Allemagne)
Où se trouve le chef de la prison ?, Patric Chiha (France)

Grand Prix du long-métrage de fiction :
Rome plutôt que vous, Tariq Teguia (Algérie, France, Allemagne)

Grand Prix du court-métrage français :
Entracte, Yann Gonzalez (France)

Grand Prix du court-métrage étranger :
China, China, João Pedro Rodrigues, João Rui Guerra da Mata (Portugal)

Grand Prix du long-métrage documentaire :
Profit motive and the whispering wind, John Gianvito (Etats-Unis)

Grand Prix du court-métrage documentaire :
Black and white trypps number three, Ben Russell (Etats-Unis)

Grand Prix du long-métrage documentaire – Mention Spéciale :
L’An prochain à Jérusalem, Myriam Aziza (France)

Prix du Public

Prix du long-métrage de fiction :
Andalucia, Alain Gomis (France)

Prix du court-métrage de fiction :
China, China, João Pedro Rodrigues, João Rui Guerra da Mata (Portugal)

Prix du documentaire :
A côté, Stéphane Mercurio (France)

Prix One + One

Prix One + One :
Loren Cass, Chris Fuller (Etats-Unis)

Prix One + One – Mention spéciale :
Cap Nord, Sandrine Rinaldi (France)

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