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PCisme, 3DFXisme, conformisme, uniformisme, genrisme, suivisme, clonisme… ça commence à bien fairisme. Que n’es-tu passé temps de l’Oric et de la Collecovision, du Commodore 64 et de l’Amstrad ? Que reste-t-il des empires Ataristes et Commodoriens, jadis si prospère, naguère enthousiasmant comme des religions ? Et tous ces jeux pionniers et fondateurs qui ont mis des milliards de mains à feu et à sang pour circonscrire à jamais les bornes et la définition de l’arcade ?

Sont-il durement et simplement morts au champs d’honneur ? Autrement dit, les jeux sont-ils destinés à disparaître avec la technologie qui les faisait palpiter et leur prêtaient vie ? N’y a-t-il rien à faire contre cette dépendance morbide du soft vis à vis du hardware sur lequel il a été programmé ? Si, il y a à faire. Il y a à faire des émulateurs.

Un émulateur est une machine à remonter le temps ou plutôt non, un logiciel à remonter le cours du temps. Un logiciel qui va servir d’interprète entre votre PC dernier cri et le soft « primal scream » que vous compter faire tourner dessus. Il va permettre à ces deux étrangers de s’entendre comme cul et chemise. S’il est correctement foutu j’entends. Évidemment, vous comprendrez que ça représente un labeur de longue haleine et parfois même des œuvres collectives interminables. Car ces émulateurs, personne sur le marché n’a intérêt à les voir débarquer, en dehors du consommateur. Aucun des grands jeux émulés n’appartient en effet au service public et, sauf exceptions rarissimes, ils ressortent tous du commerce et de ses lois pitoyables. Vous n’êtes en droit de faire fonctionner n’importe quels jeu, console ou micro qu’à la seule condition d’être légalement proprio de l’original. Sinon, après la période d’essai de 24 heures juridiquement instaurée, vous chutez dans l’opprobre et la souillure de la piraterie. Voilà pourquoi émulateurs et ROMs (l’âme du jeu ou de la machine) font nécessairement chambre à part et qu’il est totalement prohibé de les diffuser dans le même corpus. La ségrégation reste néanmoins des plus factices, puisque les sites se contentent de présenter dissocié ce que le téléchargeur s’empressera de remarier sur son disque dur.


Comme des pros, avec une âme en plus

L’émulation peut passer pour de l’amateurisme. C’en est effectivement. Rappelons pourtant qu’il est amateurisme de la meilleure veine. A l’instar de celle de ces demo-makers qui pour connaître leur bécane sur le bout du bout des doigts (sur 8 bits et jusqu’à l’Amiga) avaient charge de créateur dans le sens où ils tiraient de certains chipsets des propriétés, des effets, une puissance insoupçonnable par les pros, voire les pros même qui avaient conçu l’ordinateur. La scène de l’émulation véhicule le même esprit de recherche hasardeuse, de tâtonnements, d’expérimentation, de documentation, de dissection et de vivisection informatique. A ces desseins, le Web est l’essaim idéal. Le vivier, la toile adéquate qui permet aux « ému-makers » de choper tous leurs renseignements, d’éclaircir toutes les zone d’ombre de leurs projets. L’Internet retrouve donc à l’occasion sa vocation première de média « scientifique » de correspondance et de circulation. A ceci près qu’on y lutte contre le progrès et que ses enjeux n’intéressent que moindrement Interpol ou la CIA.


Racines de l’épiphénomène

L’ « ému-making » est un passionnariat para-psychotique. A la source, on y trouve quelques fondus, et à l’arrivée une myriade de fondus. Les premiers programment pour ressusciter des émotions esthético-ludiques perdues. La masse des seconds éprouve la même nostalgie, le même manque, mais doivent se procurer la came qu’ils sont incapables de produire. La curiosité magique aussi de se frotter à nouveau à un mythe, à une vieille jouissance, se révèle assez irrésistible. Le peuple informatique n’est donc pas épargné par cette rétro-toxicomanie qui nous envahit par vague et par vogues. Et plus que partout ailleurs, il faut bien naturellement l’imputer à la vitesse où vont les choses. Le train vital qui nous est imposé n’est pas le nôtre, c’est celui du pouvoir, de son abstraction, de son fric, d’un système sani-broyeur d’individus.

Consommer toujours plus, toujours plus vite est un mot d’ordre transnational et le PC pourrait en être le fer de lance, la figure de proue, le parangon scolaire et le premier de la classe. Car ici, même sur un plan technique on ne va plus au fond des choses. Un programmeur n’a plus le temps de peaufiner une routine pour un processeur qu’il est déjà en retard d’un processeur, justement. On n’a plus le temps de dépasser la routine, elle n’a plus cours. Ou plutôt si, on écope de la pire des routines, celle du changement forcené, de la fréquence hystérique, du zapping programmé. Sans compter que le PC en personne pourrait être comparé à une immense routine qui ronronne depuis une quinzaine d’année autour de la même architecture archaïque « Wintelienne » (d’où la surpuissance compensatoire du processeur). On a l’informatique qu’on mérite, c’est à dire une informatique de galvaudés.

L’émulation est un ressourcement. Dans cette culture de l’immédiateté, ce culte du tout-de-suite, du tout-périssable, l’émulation est une aberration, une œuvre de contrebandier intempestive… Elle établit une certaine permanence. Elle nous transmet tout un pan d’histoire de la créativité informatique. Un souffle antique, une respiration, quelques points de suspensions, un petit souffle au cœur, dans cette frénétique course aux pixels, aux bits et aux Mégahertz. Pour en rajouter une couche, l’émulation est une réaction contre le potentat PCiste et son absence de glorieux passé émotionnel et ludique. Contre un parvenu de première qui n’a décidément prouvé son efficacité qu’en terme mercatique.


Qu’est-ce qu’on émule en gros ?

On émule les vieilles bécanes domestiques : Atari 2600, CBS, C64, Game Boy, Lynx, NES, Master System, Amiga, Atari ST, MSX, PC Engine… Attention néanmoins, si vous comptiez ressortir tous vos oldies sur disquette 3 pouce 1/2, c’est raté. Microsoft en effet, fidèle à sa politique monopoliste, n’a jamais daigné intégrer au sein de ses OS le moindre utilitaire pour reconnaître les formats concurrents du PC. Résultat : vous devrez recharger toute la logithèque qui vous branche sur les sites idoines. Notons, pour clore l’aparté domestique, le cas singulier de la Vectrex : ses créateurs ont intégralement balancé dans le freeware tout ce qui la concernait, en guise de remerciement post mortem à sa faction d’irréductibles fans.

En arcade pure, trois émulateurs multi-jeux majeurs métamorphoseront votre Pentium (recommandé) en véritable coin-up.
MAME (Multiple Arcade Machine Emulator)
est un monstre de polyvalence qui émule à lui seul plus de 350 jeux ; des premières gloires des années 70 jusqu’au florissant milieu des 80’s. Sega 16 et Callus sont des émulateurs dédiés, l’un aux standards de la grande époque (Out Run, Space Harrier…), l’autre aux beat’m all de Capcom dans la noble lignée de Double Dragon (Golden Axe, Final Fight, Captain Commando…). Ces trois logiciels n’en finissent pas d’évoluer et d’élargir leur catalogue (une dernière mouture de MAME vient d’accroître ses aptitudes émulatrices d’une centaine de jeux). Totalement libre de droit, ces trois champions occupent aujourd’hui le devant de la scène arcade.

Mais les laboratoires émulationnels sont en constante effervescence de par le globe. Les émulateurs mono-jeu fleurissent, qui se focalisent sur une seul borne d’arcade. Chaque jour, un mouvement significatif peut se produire, un autre émulateur peut émerger, un ancien se perfectionner et instaurer une nouvelle référence. Cette imprévisibilité et ce quotient affectif rappellent largement les patauds premiers pas de l’informatique. Au temps où l’artisanat avait encore le droit de citer, où la super-industrie et la grande presse n’avaient pas encore tout contaminé, tout quadrillé et rouleau-compressé.

Une seule adresse à retenir (toutes les autres en découleront) : le temple galactique de l’Emulation