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Dans une petite pièce chez Beggars, les filles joyeuses mais un peu timides d’Electrelane répondent aux questions des journalistes. Très agréable rencontre avec les quatre filles de Brighton, qui ont sorti un des plus beaux albums de ce début d’année 2004.

Chronic’art : Quelles différences entre cet album et le précédent ?

Emma Gaze : Notre premier album était surtout instrumental, ce qu’on fait maintenant est complètement différent. Il y a un lien entre les deux disques, mais les chansons et les musiques sont très différentes. Beaucoup de temps est passé et certaines chansons du premier album dataient déjà de trois ou quatre ans. Le line-up du groupe a changé aussi. On a également mis des lyrics sur ce nouvel album, ce qu’on n’avait encore jamais fait auparavant.

Le mixage a été important pour ce nouveau disque ? On sent que chaque instrument est à sa place et qu’il reflète chaque personnalité…

Verity Susman : Oui, on voulait que les instruments soient bien séparés, qu’on ait une impression d’espace, à la différence du premier album, où tout était très lié. On voulait faire un album de studio, différent de nos performances live, plus brutes. Steve Albini nous a aidé dans cette voie, on l’a choisi pour avoir une photographie la plus naturelle de nos jeux et de nos personnalités.

Ce n’est pas non plus vraiment du punk-rock, les éléments sont plus subtils, non ?

On joue plus agressivement en concert, en effet. Mais on ne trouve pas que l’album soit trop doux non plus…

Ce n’est pas non plus très britannique, comme musique ?

Mia Clarke : Merci ! (rires). Nos influences sont plus américaines qu’anglaise, ou en tout cas, plus diverses que la culture anglaise en général.

Verity Susman : Too Pure est aussi un label qui a accueilli des groupes anglais plus expérimentaux, plus à notre goût. Et il y a une scène underground intéressante en Angleterre. Ainsi que des groupe très intéressant comme Broadcast, avec qui nous avons tourné. On a des points communs…

Et les riot grrls ?

Verity Susman : Personnellement, j’ai plus été influencée par l’optique des riot grrls que par le punk américain, même si je ne suis pas fan de leur musique, parfois trop simpliste. Leur mouvement nous a influencé politiquement, mais nous avons plus d’ambition musicalement, je crois.

Vous citez Nietzsche sur votre album. C’est la première fois que je vois la Gaya scienza (Le Gai savoir) traduite en anglais, ce qui donne The Gay science. Et maintenant, je me demande si vous vous considérez comme un groupe gay ?

Verity Susman : (Rires) Non, nous ne sommes pas un « gay-band ». Nous ne voulons pas réduire le groupe à quelque étiquette que ce soit. Nous sommes quatre individualités, et si certaines d’entre nous sont impliquées dans la culture homosexuelle, nous ne voulons pas nécessairement y associer l’image du groupe. Par ailleurs, généralement, je suis assez déçue par la culture gay mainstream, surtout en Angleterre, car elle est très caricaturale. Je n’aime pas la musique des clubs gay, je me sens plutôt en opposition à cette culture en fait.
Emma Gaze : On ne pourrait pas jouer dans un club gay en Angleterre, ils nous demanderaient de la techno ! Même s’il y a des groupes de rock qui revendiquent leur homosexualité… De toute façon, notre public me semble plutôt straight que gay.

La citation de Nietzsche utilisée sur l’album correspond à la section qui évoque la mort de Dieu. Comment ce moment historique de la philosophie peut-il s’inscrire dans une chanson pop ? Qu’est-ce qui motive ce genre d’expérience de composition ?

Verity Susman : La chanson est tendue, en colère, elle rend compte des sentiments de la foule, à qui le personnage dans l’aphorisme en question annonce la mort de Dieu. Par ailleurs, on trouvait amusant d’utiliser des ambiances religieuses pour illustrer ce propos, lui donner de nouvelles significations possibles, à travers la musique. La citation dans la chanson fonctionne en dehors de son contexte littéraire : on ressent la folie d’un homme, l’anxiété d’une foule, on peut en retirer quelque chose sans connaître la provenance et la signification exacte du texte. L’impression que ça doit dégager, c’est que c’est arrivé, que la mort de Dieu est arrivée, mais qu’on n’en perçoit qu’un fragment, qu’on ne ressent pas l’événement complètement. On voulait produire un effet un peu effrayant, comme ça.

Pourquoi avoir choisi de chanter en plusieurs langues ?

La musique a été composée avant les textes. Nous voulions que le chant colle au mieux avec les lignes mélodiques. Ce qui impliquait parfois de chanter dans d’autres langues. Ca sonnait mieux comme ça. Ca nous semblait naturel d’essayer plusieurs langues différentes. Pour le prochain album, nous pensons peut-être incorporer du chant, mais pas nécessairement avec des lyrics, peut-être plus comme un instrument là aussi.

La chorale gospel sur The Valleys est utilisée dans le même sens ?

La ligne mélodique de la chorale est venue avant les lyrics. J’ai essayé d’écrire des textes pour cette chanson, et puis on a trouvé le texte de Sassoon ensuite, qui s’accordait avec cette mélodie et exprimait beaucoup mieux que moi ce que je voulais exprimer. Nous n’essayons pas consciemment de faire quelque chose de différent.

J’aime beaucoup le dernier titre, mélange de Satie et de Can…

Emma Gaze : Oui, c’est moi aussi celle que je préfère. Je joue la batterie.

Verity Susman : Et moi le piano. J’aime beaucoup le mélange de musique répétitive et de mélodie. Le premier album était plus répétitif, ça fait partie de notre culture.

C’est important pour vous de jouer sur scène ?

Verity Susman : Oui, si je devais choisir entre les disques et la scène, je crois que j’accepterais de ne faire que des concerts. Voir les gens émus, touchés par notre musique est une grande récompense. On n’a pas vraiment de message à transmettre, mais on est heureuses de partager cette expérience avec le public.

Emma Gaze : Ce sont des moments d’interruption dans le cours habituel de l’existence, où on peut sortir un peu de soi.

Mia Clarke : C’est très dur à décrire, mais c’est un sentiment vraiment merveilleux que celui d’avoir l’impression d’emmener les gens quelque part ailleurs…

Du chamanisme, en quelque sorte ?

Verity Susman : Oui, sans doute, même si ce n’est pas délibéré, même si on n’a pas choisi de faire ça.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de The Power out d’Electrelane