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Ekki et Stephi sont dans un studio. Stephi trouve un sampler. Que se passe-t-il ? Retour sur l’enregistrement de Heroin et morceaux choisis du travail de deux archivistes sonores : Ekkehard Ehlers et Stephan Mathieu.

Novembre 1968, les Beatles publient The White album. Le disque se clôt sur une berceuse composée par Lennon pour son fils Julian : Good night. Enregistré avec un orchestre, ce morceau est sans doute le plus guimauve de Lennon. Il n’empêche : la mélodie, doublée par la voix de Ringo Starr, fait mouche. Fin 68, John Cassavetes réalise un film de désenchantement et ouvre grand la porte du cinéma indépendant américain : Faces est projeté, après trois ans de montage. Le réalisateur y ausculte la déconfiture d’un couple middle class interprété par John Marley et Lynn Carlin : 17 années de mariage anéanties en l’espace d’une nuit, après la rencontre de Marley avec une jeune call-girl (Gena Rowlands).

Début 2001, Ritornell, une division du label Mille Plateaux, publie FrequencyLib, un jeu de ré-appropriation de morceaux tombés dans le « domaine public » par un ancien batteur de musique improvisée, Stephan Mathieu, converti au DSP un jour de 1998 où, alors que son groupe Stol battait de l’aile en studio, le hasard a mis entre ses mains un logiciel ProTools. FrequencyLib, réalisé entre novembre 2000 et janvier 2001, se clôt par un certain Gut nacht, détournement respectueux de la berceuse de Lennon. La même année, deux labels allemands (Staubgold et Bottrop-Boy) publient en l’espace de quelques mois une série de cinq vinyles, nommée Plays. Son auteur, Ekkehard Ehlers, intitule l’un d’entre eux : Plays John Cassavetes. Sur la face B du vinyle, on y entend répétée pendant dix minutes une boucle de… Good night. Hasard des choix musicaux ? Pas vraiment puisqu’un événement est venu se greffer dans la chronologie. Le 31 décembre 2000, à Nijmegen aux Pays-Bas, un feu d’artifice est tiré près du studio d’Extrapool. Depuis la lucarne du bâtiment où il est logé pour quelques jours, Stephan Mathieu observe le spectacle et en profite pour l’enregistrer : il s’en servira une fois redescendu les marches qui le mènent au studio où il travaille avec… Ekkehard Ehlers. Les deux musiciens ont en effet été invités par le label néerlandais Staalplaat et la résidence d’artiste Extrapool. La raison d’être de cette initiative croisée ? Proposer des collaborations d’artistes, mettre à leur disposition un studio, éditer sur un label fondé pour l’occasion (Brombron) le fruit de leurs travaux tout en en assurant le packaging. Antenna Farm et Main s’y étaient déjà collés en juillet 2000. Au tour de Ehlers et Mathieu. Le premier en profite pour composer Plays Robert Johnson, tandis que le second peaufine FrequencyLib. Les deux musiciens ne s’arrêtent évidemment pas là. En sept jours fissa, ils composent et produisent 13 nouveaux morceaux qu’ils rassemblent sur un album. Heroin voit le jour le 2 janvier 2001 « à l’aube » avec pour incipit une phrase de John Lennon : « I always liked simple rock music ».
On l’a dit, Heroin intervient à un moment où Ekkehard Ehlers et Stephan Mathieu sont engagés sur des oeuvres conceptuellement proches : Plays et FrequencyLib. Tournant autour des notions d’appropriation et de mémoire, leurs disques respectifs contribuent chacun à leur manière à repenser l’idée de sampling. Aujourd’hui compilée sur un seul CD par Staubgold, la série Plays est un projet ambitieux (et casse-gueule) de relecture d’artistes mené par Ehlers : le cinéaste et acteur John Cassavetes, le poète Hubert Fichte et les compositeurs Albert Ayler, Cornelius Cardew et Robert Johnson (artistes qui, incidemment, ont tous rendu l’âme prématurément). La difficulté principale qui se pose est d’ordre technique : comment transposer musicalement non pas une oeuvre d’artiste (a fortiori lorsqu’il s’agit de poèmes ou de films) mais son idée même (l’idée de la figure de l’artiste étant alors indissociable de l’idée de son oeuvre) ? Ce faisant, la démarche de Ehlers se distingue de son projet parallèle Betrieb (signé sur Klang Elektronik) qui l’amène à pratiquer la citation d’oeuvres (celles de Charles Ives et Arnold Schönberg) au sein de ses propres compositions. Avec Plays, Ehlers privilégie en effet le subjectivisme (l’évocation) à l’objectivisme (la citation). Plus que de translittération, il s’agit au travers d’une mise en son, de « faire référence » aux univers plastiques, verbaux et sonores de différents artistes et donc de dépasser la culture du sampling (littérale, sauvage et sans doute trop facile aux yeux de cet ancien chanteur de punk). Plays soulève une seconde difficulté, de l’ordre du critère de jugement : comment mesurer la pertinence des morceaux d’Ehlers dès lors que son travail de portraitiste, abstrait de par les moyens mis en œuvre (le son), reflète d’abord sa vision propre des artistes dépeints ? Difficile de comprendre les raisons qui l’amènent à évoquer Cardew par des nappes d’orgues. Difficile de reconnaître Cassavetes, scrutateur du conflit psychologique, derrière la boucle feutrée de Good night. Il n’empêche : Ehlers met un pied dans la mare et signe avec la série Plays dix compositions renversantes de musique mnésique.

Bien que conservant l’immédiateté et la simplicité d’oeuvres axées sur la pureté et la « beauté » des sons, la musique de Ehlers, aux côtés de celle de Mathieu, a atteint un degré de formalisation tel qu’il est difficile de ne pas déceler dans leur démarche d’artiste processuel, quelques velléités de quitter le domaine strictement musical. « J’ai toujours été intéressé par la connexion entre art et musique, explique Stephan Mathieu. Depuis que je travaille sérieusement sur la musique, c’était en 1989, j’ai collaboré avec le monde de la danse, du théâtre, de la vidéo, du design, de la mode, des musées. Tout cela est pour moi très lié ». Ehlers et Mathieu sont ainsi tous deux engagés dans une démarche visant à établir de véritables connexions entre musiciens et plasticiens : le label Whatness (co-fondé par Ehlers) et la série EN/OF de Bottrop-Boy ont par exemple édité en tirage limité des rencontres entre Emir Björgúlfsson et Olafur Eliasson, Stephan Mathieu et Tobias Rehberger, TV Pow et Angela Bulloch ou encore Ehlers et Josef Suchy avec Liam Gillick.
Stephan Mathieu précise à ce propos : « Lorsque l’on vient de la musique, c’est encore très difficile d’attirer l’attention des revues d’art. En fait, j’aurais préféré voir mon travail sur FrequencyLib discuté dans un contexte d’art contemporain plutôt que dans un magazine musical. Tout dépend de la manière dont on vend son travail, et je ne suis pas très doué pour cela », ajoute-t-il avec une pointe d’amertume. Originaire de Sarrebruck, Stephan Mathieu a grandi à proximité « de l’une des plus grandes galeries européennes d’art sonore », d’où son « rapport privilégié au sound art« . « Aujourd’hui, précise-t-il, je conçois mes concerts comme des installations éphémères. L’idéal est de présenter mon travail dans le contexte d’une salle de cinéma car la dimension visuelle est aussi importante que le son dans mes concerts. Mais en général, mes installations sont principalement présentées dans des galeries, des musées ou des espaces publics (comme ce fut le cas de ses installations dans une verrerie et une ferronnerie, aujourd’hui documentées par Lucky Kitchen sur Die Entdeckung des Wetters) ».

Tout comme Ekkehard Ehlers, Stephan Mathieu s’est illustré dès 2000, sous le nom de Full Swing, au travers d’une série de disques qui fait date : Edits, publiée sur Orthlorng Musork. Avec une touche inimitable, Mathieu y transformait l’exercice du remix en une véritable maïeutique. Les morceaux ainsi revisités (Laub, Akira Rabelais, Monolake, Yo La Tengo mais aussi Ekkehard Ehlers et l’un de ses groupes Autopoiesis) accouchaient de sonorités et de couleurs qu’ils dissimulaient, Mathieu ne faisant que donner à entendre ce qui n’existait qu’en sourdine. Sur FrequencyLib, la démarche du musicien se formalise davantage : Mathieu décide d’explorer des musiques tombées dans le « domaine public ». L’expression est bien sûr sans valeur juridique, puisqu’on y reconnaît sans peine des mélodies rencontrées sur le Siamese dream des Smashing Pumpkins comme le Strawberry fields forever des Beatles (sans oublier le Good night de Lennon). Avec FrequencyLib, l’oeuvre de Mathieu tourne ainsi autour d’une notion clé : la musique palimpseste. En se réappropriant des morceaux prisonniers de notre mémoire collective (espace du domaine public), le musicien cherche à les faire réapparaître non pas tel qu’elles sont mais tel qu’elles sont en nous-mêmes, non pas telles qu’elles sonnent réellement mais telles qu’elles résonnent dans nos têtes. Sous la forme de 26 miniatures dépassant rarement les deux minutes, FrequencyLib réécrit ainsi les sons et mélodies qui tapissent notre mémoire.

Sur Heroin, la répartition des tâches entre Ehlers et Mathieu a fait que c’est ce dernier qui manipulait le sampler tandis que le premier s’attachait essentiellement à la production des morceaux. On ne s’étonnera donc pas qu’à leur écoute, on ait parfois cette impression de familiarité avec les mélodies entendues : Stephan Mathieu n’a pas pu s’empêcher de rouvrir son rouleau de parchemin pour y réécrire quelques très belles lignes de musique.

Lire notre chronique d’Heroin