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A l’heure où sort un nouvel album parrainé par Dr. Dre, Chronic’art revient sur le parcours impeccable du Parrain du gangsta-rap californien, inventeur du G-Funk et producteur le plus influent du hip-hop US, depuis plus de 10 ans.

Lorsque l’on demandait à Miles Davis comment il voulait que l’on se souvienne de lui une fois qu’il serait mort, celui-ci répondait : « Dites simplement que j’ai changé la musique quatre ou cinq fois. » Andre « Dr. Dre » Young, 36 ans, ex Nigga Wit’ Attitude, ex-roi de la G-Funk era (1992-1996), présentement producteur de cinéma (The Wash, remake 2001 de Car wash 1976) et l’homme-qui-a-inventé-Eminem (disent les médias), est l’un de ces alchimistes rares qui savent faire de quatre notes jouées sur un piano tout à la fois une mélodie universelle et quelque chose de neuf.

Ses états de service, depuis plus de 15 ans, le placent aux côtés des Phil Spector, Isaac Hayes, ou Giorgio Moroder qui, chacun à leur manière, ont changé la manière de faire la musique : Spector, le grand ancêtre de tous les producteurs modernes, introduisit le premier l’idée du studio comme un instrument ; Isaac Hayes, le Black Moses de la soul 70s, gorgea la musique noire d’une nonchalance soyeuse faite de cordes symphoniques ; Giorgio Moroder, paneuropéen synthétique, inventa cette disco robotique qui serait l’avenir de la musique de danse pour les vingt années à venir, au moins.

Dr. Dre a hérité de l’abnégation monomaniaque du premier, de l’indolence du second, et du matérialisme visionnaire du troisième, pour devenir le producteur le plus influent de ces dix dernières années. Il a en effet inventé le son qui aura fait du hip-hop, pour le meilleur et pour le pire, le genre musical le plus populaire du monde occidental. Avant lui, le hip-hop vivait encore au rythme de James Brown, l’Evangile de l’ère sampladélique des Public Enemy, De La Soul et autres Marley Marl, ce premier âge d’or du rap US. Mais ce que le rap gagnait en puissance funky, il le perdait en efficacité commerciale, gêné par son identité outrageusement nègre.

Sirop hip-hop

Le génie de Dre sera précisément de permettre au rap de rompre avec ces origines scandaleuses pour lui insuffler la douceur caractéristique de la musique californienne… sans pour autant abandonner la rage séminale des Nègres en Colère. Ce qui était en germe en 1990 dans Efil4zaggin, dernier album des NWA, explose en 1992 dans son premier LP solo The Chronic. Même s’il ne fut pas le premier dans le hip-hop à s’inspirer des mélopées P-Funk (il faut rendre à Digital Underground ce qui est à George Clinton), Dr. Dre a été le premier à les utiliser comme cela : en ralentissant les rythmiques du P-Funk pour ne garder que l’euphorie douce de ses dérives, il enveloppait ses sombres histoires de gang-bangs, de viols et de mort d’un sirop sucré propre à séduire les FM de Los Angeles.

Ce faisant, il signait non seulement la fin de l’ère du sampling-roi (Dre préfère les nappes de synthétiseurs et les interpolations de mélodies connues au pilonnage d’échantillons façon Bomb Squad, jusque-là l’étalon du hip-hop US, même à LA), mais surtout la fin du rap comme musique de danse. En inventant le G-Funk, cet enfant monstrueux du P-Funk et du gangsta-rap, Dr. Dre ne visait pas les dance-floors, mais les auto-radios. Car cette musique aux beats ralentis et aux refrains chantés (hérésie !) n’est pas faite pour bouger les pieds, mais pour faire hocher la tête et taper de ses doigts sur le volant sur les routes et autoroutes infinies de Californie. Invention géniale, dont il espérait faire sa fortune après le split acrimonieux des NWA, qui l’avait laissé fauché. Ce qui arriva.

Mais c’est l’histoire du rap tout entière qui prit un cours nouveau, et non pas seulement la carrière de Dre. Car, en prenant les highways, le rap infiltra les suburbs blanches comme jamais il n’avait su le faire auparavant. Et les chiffres de ventes furent multipliés par trois ou quatre, le rap devenant tout simplement le genre musical le plus populaire des Etats-Unis, devant la country. Et de nouvelles superstars sorties tout droit du cauchemar d’un Sénateur texan républicain (un violeur tireur de flics, 2Pac Shakur, un ex-dealer meurtrier blanchi, Snoop Dogg) prirent d’assaut les charts -et les tiennent toujours en otage. Quel autre producteur peut se vanter d’avoir autant révolutionné le paysage de la musique populaire durant ces quinze dernières années ?
Signe du Hard

Et pourtant, rares sont ceux qui osent vraiment avouer leur admiration pour l’œuvre de Dre (et non simplement pour sa puissance commerciale). Les puristes du hip-hop sont tout à coup pris d’étonnantes pudeurs, fustigeant le cynisme mercantile de Dre, sa bêtise misogyne, son manque de talent de Mc. Quant aux autres, tous ceux pour qui le rap est à jamais marqué du Signe du Hard, ce sceau d’infamie qui fait rejeter à l’auditeur moyen tout ce qui peut faire du bruit, ils ne voient en Dr. Dre qu’un déplaisant modèle pour notre belle jeunesse, et se lamentent sur son scandaleux succès. Dre est effectivement un mauvais rapper, et ses textes sont écrits par d’autres (The DOC à l’époque de The Chronic, maintenant Jaÿ-Z de temps en temps). Il est effectivement cynique, et animé par un désir de gagner plus d’argent qu’il ne l’affirme. Quant à son goût pour l’avilissement des femmes, il ne s’est jamais démenti dans ses lyrics ou dans ses clips.

Mais tous ces faits incontestables, principales raisons pour lesquelles beaucoup le détestent, sont en réalité autant de preuves supplémentaires de son talent : Dre n’écrit pas ses textes ? C’est la preuve qu’il sait s’entourer et refuser pour ses disques l’auto-complaisance, pour ne garder que le meilleur, même s’il ne vient pas de lui. Il rappe mal ? C’est la raison pour laquelle il rappe peu, laissant la place à d’autres qu’il contribue ainsi à faire exploser (Snoop, Daz, 2Pac hier, Eminem, le vétéran Xzibit aujourd’hui). Il fait des disques pour gagner toujours plus d’argent ? Encore faut-il pouvoir produire des nouveaux disques qui soient effectivement capables de rapporter beaucoup d’argent -nombreux sont ceux qui aimerait connaître sa recette. Ses textes sont misogynes ? Mais, comme le remarquait Lydia Lunch dans un blind-test de The Wire à l’époque de The Chronic, c’est parce que le gangsta-rap est avant tout « misanthrope » et qu’il hait tout et tout le monde ; plus encore, fasciné par l’esthétique taularde, il est même traversé d’une tension homoérotique et suicidaire d’autant plus forte qu’elle est violemment refoulée (« Eazy-E, Eazy-E / can eat a big fat dick », entend-on sur DRE Day).

Le professionnel

Bien sûr, Dr. Dre n’a pas l’air d’être un mec très sympathique. Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande : c’est un professionnel. C’est-à-dire un type plutôt chiant, qui travaille tout entier tendu vers la réalisation de son objectif, et qui est payé pour cela. La seule différence entre Dre et, mettons, Jean-Marie Messier, cet autre professionnel célébré par les médias, c’est que son travail ne consiste pas à satisfaire des actionnaires, mais à faire bouger la planète au rythme de ses beats. Parvenir à faire cela depuis près de quinze ans est bien plus difficile que de réussir des coups de bourse avec l’argent des autres.

Très rares en effet sont ceux qui ont su faire durer longtemps ce moment magique où le talent visionnaire est en phase avec les attentes d’un public aux goûts définitivement versatiles. Pour réussir cet exploit, il faut être capable de se renouveler en permanence sans jamais se renier ni se répéter. Dr. Dre est de ceux-là. Il en est aujourd’hui à sa cinquième métamorphose, ayant été successivement Dj electro avec masque, stéthoscope et maquillage au sein du World Class Wreckin’ Cru, Nègre En Colère en jean noir avec NWA, sorcier G-Funk derrière les consoles de Death Row, puis, brièvement, gangsta repenti producteur de R&B (sa période la moins brillante) et, enfin, artificier aux doigts d’or de l’explosion Eminem, du retour en crédibilité de Snoop et du cross-over enfin réussi d’Xzibit. Ces mutations, il les a voulues, il les a pensées, il les a réussies. Tout cela, plus encore que son invention du G-Funk à l’orée des années 1990, rend le parcours de Dre proprement exceptionnel.

Dre a aujourd’hui 36 ans. Quincy Jones en avait 49 lorsqu’il produisit Thriller, et Miles Davis en avait 43 lorsqu’il enregistra Bitches brew, après déjà bien des transformations. Peut-être son histoire ne fait-elle que commencer…

Lire notre chronique de The Wash