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Don Nino, alias Nicolas Laureau, sort ces jours-ci un album intimiste et coloré, rythmé par les saisons et une paternité toute neuve. Folk boisé et incursions psychés, pour un album doux. Le fils de la balle s’explique.Chronic’art : Ca faisait longtemps que tu avais ce projet solo en tête ?

Nicolas Laureau : Le projet date de 1994 où je faisais ça en parallèle du groupe. J’utilisais une vieille SG sur laquelle je mettais une cellule. J’enregistrais sur DAT ou sur 4 pistes. Ca s’est précisé quand on a arrêté Prohibition en 1999. Le nom est vieux, je l’avais choisi comme nom de graphiste. J’avais fait un dessin inspiré d’un jeu de dominos, le principe des pièces qui s’assemblent correspondait au jeu des sentiments des gens. J’avais intitulé ça « Therory of dominoes ». Et j’adore la chansons de Syd Barrett qui s’appelle Dominoes. Et au moment de signer le dessin, j’ai fait ce jeu de mot, Don Nino. En plus, comme on m’accuse de paternalisme, j’aimais bien ce nom un peu sicilien, Don Nino. Le projet d’album solo s’est vraiment mis en place quand j’ai su que j’allais bientôt être père. Le fait d’avoir un enfant, ça m’a donné envie d’accoucher en même temps d’un disque solo. J’ai chois 13 chansons variées, colorées, qui reflétaient pour moi les idées de saison, d’évolution, de naissance.

Comment s’est passé l’enregistrement ?

Je ne voulais pas me mettre de pression sur le fait que ça allait être un disque. On a enregistré de manière très détendue, sans le poids de la production. En enregistrant avec mon frère, ça s’est fait dans une transparence totale, qui a permis une réelle intimité musicale. On travaillait dans le studio du label, ou aux Instants Chavirés pendant la nuit, dans une ambiance très particulière, entre veille et sommeil. Les moments de doute n’étaient pas stressants, on était détendus. Peu de musiciens s’offrent ce genre de privilèges. Et je pense que ça s’entend sur le disque. L’avantage de faire un projet solo c’est qu’il n’y a pas les compromis du groupe, pas de compte à rendre, pas de partage dans les décisions. Ce qui fait aussi que tu es beaucoup plus la proie du doute, mais ici, c’est ce qui a donné l’essence du projet : la fragilité.

C’est très différent de ce que tu faisais avec Prohibition…

Avec Prohibition, on était comparés à des groupes américains de « post punk ». Les formes sont assez différentes, mais les fonds sont proches. Quand j’avais envie auparavant de crier des choses intimes, aujourd’hui, j’ai plus envie de les murmurer. La forme est différentes, mais pour moi, cette évolution est très cohérente. Quand Robert Wyatt enchaîne Soft Machine et ses disques solo, personne ne se pose de questions. Quelqu’un qui fait de la musique de manière artisanale, comme je le revendique, a envie d ‘explorer plusieurs dimensions. Quand tu vois Shannon Wright faire des albums très durs, produits par Steve Albini, avec de grosses batteries, alors que sur scène elle fait des chansons douces à la guitare, ça reflète très bien la dualité du rock underground, le balancement entre une musique intimiste et des choses plus violentes Pareillement, le projet NLF3 nous a permis de travailler notre culture jazz.
On a du te dire que c’était un album très référencé (Arto Lindsay, Grubbs, Wyatt, Pink Floyd) ?

Quand tu travailles de manière artisanale, il faut savoir qui tu es, ce que tu es, pour faire du « bricolage ». Le système des influences est plus complexe que l’envie de coller à une musique ou un son préexistant. Les influences sont liées à notre histoire. Nos parents nous ont fait écouter très tôt de la très bonne musique, Leonard Cohen, Pink Floyd, de la musique indienne. Et on a vécu à l’étranger longtemps, ce qui a participé à notre éducation musicale. Entre les USA, l’Allemagne, on a découvert très tôt Sonic Youth, la scène punk noise américaine. Ce qui nous a donné envie d’exprimer cette violence post adolescente, de faire un truc brut. Les influences afro sont venues plus tard quand on tournait avec Prohibition ; Archie Shepp, Coltrane, Miles Davis, la musique afro, étaient les seules musiques qu’on avait envie d’écouter dans le bus. Mais ces influences sont inconscientes à mon avis, elles font parties de ton histoire personnelle, et se retrouvent forcément d’une manière ou d’une autre dans ta musique.

Mais il peut y avoir aussi le goût de la référence. Le morceau Fallin trees est ainsi un hommage à John Coltrane, avec des impros de trompette, de clarinettes. Quand je joue ce morceau je vois le visage de Coltrane. Om m’a dit aussi que Don Nino ressemblait à Arto Lindsay. Ca me fait plaisir, car j’adore ce qu’il fait. J’ai découvert sa musique après DNA, lorsque je suis tombé sur une cassette vidéo sur la scène new-yorkaise, où on le voyait faire une prise avec les frères Lurie de Lounge Lizards, et c’était magnifique. Ca s’appelait The Ambitious lovers. Arto lindsay faisait déjà ce qu’il fait aujourd’hui, mais sans le côté variété, drum’n’bass et tout ça… Je ne savais pas qu’il était brésilien, mais j’aimais déjà les premiers disques de Tom Zé, de Caetono Veloso… La douceur de la musique brésilienne, et les trucs expérimentaux de Tom Zé sont très intéressants. Et j’ai eu le plaisir de rencontrer Arto Lindsay à un concert de Blonde Redhead à New York ; la chanteuse le connaissait, elle avait habité avec lui, et elle m’a donné l’occasion de le rencontrer. Mais il y avait déjà des facettes de ces influences sur mes sept disques précédents. J’ai déjà fait des chansons à connotations brésiliennes dans Prohibition. De Robert Wyatt, je ne connaissais que Soft Machine, mais j’ai un peu de mal avec sa musique. Par contre le morceau qu’il a fait avec Anja Garbarek est super. Pink Floyd, j’écoutais ça à 5 ans. J’ai réécouté récemment le premier album, et tout est bon. Quand je lis la presse rock qui crache sur les Pink Floyd, c’est inouï, leur premier album est un disque fondateur. Mais comme tous les musiciens, j’aimerais bien qu’un jour les gens puissent se dire, « Tiens, ça me fait penser à Don Nino »…
Est-ce qu’on pourrait apparenter ce disque à un album initiatique ?

Je ne suis pas très discophile mais je suis en train de le devenir, pour mon fils. J’achète des disques que je n’avais pas et dont j’avais envie depuis longtemps. Parce que je garde un bon souvenir de l’éducation musicale que nous ont donné nos parents. Ce disque de Don Nino pourrait effectivement s’apparenter à un album initiatique, mais en même temps, il n’a pas été fait de manière cérébrale, il n’a pas été réfléchi comme tel. C’est une poupée russe, où on retrouve mon histoire personnelle. Ca aurait plus être plus intimiste, mais sans doute à cause de l’habitude de travailler avec des gens, la plupart des morceaux sont le fait d’un groupe. Ca n’a pas été une pression non plus, parce que je leur disais ce que je voulais, à la note près, même si chacun avait son mot à dire. On a fait les sessions photos avec les musiciens qui m’accompagnent sur scène. Parce qu’on est un groupe en live. Comme on a pris beaucoup de plaisir à jouer ensemble, on va faire plus de dates. Mais je garde aussi un bon souvenir de concerts en solo en Angleterre, où je jouais seul à la guitare, avec David Herman Düne qui venait improviser sur certains morceaux… C’était la première fois que des gens venaient me voir pour me parle que des textes.

Quelle est l’importance des textes pour toi ?

Sur les nouveaux morceaux, je passe plus de temps sur les textes, parce que ce sont des choses plus classiques. Sur le disque, ce sont des chansons plus déstructurées, même si on reste dans un format chanson. Les arrangements se sont faits de manière assez empirique, de manière souvent accidentelle. Et c’est pourquoi ce disque continue de me surprendre moi-même. Tout n’est pas assumé, digéré… Le titre 4 par exemple était au départ guitare-voix, à la Syd Barrett, puis on a rajouté les orgues, et encore une guitare, etc., et le morceau est passé par plusieurs étapes. C’est en ce sens que ma musique est de l’artisanat. Je n’écris pas des arrangements, les choses se font de manière un peu accidentelles. C’est du bricolage.

Tu es fier de ce disque (comme on peut être fier de son fils) ?

Fier, je ne sais pas. Je suis content. Il y a toujours des choses qu’on regrette. Je n’écoute plus beaucoup ce disque maintenant. Mais j’en suis content. Et je suis fier de mon fils en tout cas…

Propos recueillis par

Lire la chronique de Real seasons make reasons
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