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Petit entretien électronique avec Stéphane Laporte à propos du nouvel album de Domotic, Ask for tiger.

Chronic’art : Quand et comment as-tu commencé la musique ?

Stéphane Laporte : Précisément, j’ai commencé la musique dans un conservatoire à 5 ans, je voulais apprendre le violon…

Ton nouvel album est plus pop que le précédent, avec de vraies parties chantées. Est-ce que tu as ressenti une lassitude face au « sur-place » de la musique électronique ? Ta culture est-elle plus pop-rock (organique) ou électronique (synthétique), ou les deux, ou plus encore ?

Je viens d’une culture plutôt pop / indé de base, et j’ai découvert la musique électronique un peu sur le tard il y a une petite dizaine d’années… et c’est vrai que la musique électronique s’est un peu diluée depuis deux trois ans. Du coup, j’écoute de moins en moins de musiques instrumentales, et donc je reviens vers mes premières amours pop, je redécouvre des vieilleries… Pourtant l’ajout du chant dans ma musique est venu de façon très progressive et très spontanée. Entre les deux albums, je m’étais mis à enregistrer des reprises (une de Nico, une de Wham et une des Righteous Brothers), et donc à chanter un peu. Et j’ai naturellement continué en enregistrant l’album. D’une façon générale, cet album est différent du premier, notamment par son instrumentation. Elle s’est énormément élargie, et la voix est un des instruments qui s’est rajouté à mon attirail. Une des idée directrices de Bye bye était de travailler (presque) uniquement avec le petit synthé que j’avais eu pour noël pour mes 8 ans… et je n’avais plus envie de jouer avec cette contrainte là. Donc je suis allé dans l’autre sens, en essayant d’ouvrir l’instrumentarium, et de mélanger tout ce que j’avais à portée de main sans faire trop de distinctions ou de hiérarchie entre acoustique, électrique, électronique et chant. Chaque instrument devait simplement trouver une place justifiée pour chaque morceau…

Tu remercies beaucoup de groupes connus sur ton album. Tu revendiques ton travail comme une somme d’influences ?

C’était une façon de citer ces groupes et de leur rendre hommage. Mais je crois que j’ai quand même une façon assez personnelle de faire de la musique, qui fait que Domotic est plus que la somme de toutes ces influences (je l’espère en tout cas). J’essaye de ne pas faire une musique trop référentielle…. Je dirais plutôt que mon travail est « impressionné » par ces groupes que je cite, que leur idée de la musique a provoqué des réactions, des envies en moi, et un questionnement surtout à propos de ma musique. J’aime l’humilité de Grandaddy, le modernisme de Kraftwerk, l’utilisation de la technologie d’Autechre…

Parmi les groupes cités, peux-tu nous dire en quoi les ceux-ci ont été influents sur ta propre création…
The Flaming Lips ?

Je trouve leur travail sur le décalage assez brillant, leur côté sarcastique déguisé, leur sens du tragique et du sabotage, notamment par rapport au chant… leur humour en fait. Et j’aime beaucoup la façon dont leurs disques sont mixés. La mélodie au synthé un peu « pouet pouet » qui double la voix sur le premier couplet de Tonsil, c’est le genre de chose qu’ils auraient pu faire, cette façon de ridiculiser un peu le chant en le reprenant avec un son débile…

Neu ! ?

Le côté martial, un peu space, répétitif, cérébral… tout ça me plait beaucoup. C’est le genre de musique que j’aime jouer quand je fais de la batterie. et puis c’est vraiment Kraftwerk + Neu ! sur Trotzdem, alors autant les remercier…

Jim O’Rourke ?

J’ai été très impressionné par son travail sur l’instrumentation à l’époque d’Eureka… Moi j’écoutais plutôt des trucs indie-noisy-pop-postrock et ça a été une vraie ouverture vers des musiques plus matures, plus posées. La deuxième partie du morceau Animals are ugly and so am I, avec ces clusters de trombone est clairement liée à son morceau Eureka

Fantomas ?

Leur sens de l’humour là aussi, et puis leur façon de jouer avec l’auditeur de façon un peu « tantrique »… Ca joue beaucoup sur la frustration, la séduction… le trop et le pas assez. Le trop long aussi… J’ai un peu utilisé leur recette sur Turquoise / Trotzdem, la déflagration qui arrive dans la première partie du morceau, dans un moment plutôt calme et recueilli, c’est une façon de réveiller l’auditeur, et puis aussi de dédramatiser tout ça, de casser ce chant un peu plaintif… La (trop) longue « pause » à la fin de la première partie de Animals are ugly and so am I aussi, c’est un peu le même genre d’idée : essayer de faire sortir l’auditeur de son écoute, qu’il se pose des questions genre « c’est pas un peu long là ? » ou bien qu’il se lève et qu’il aille baisser sa chaîne.

O.lamm ?

J’aurais déjà plus de mal à préciser en quoi sa musique influence la mienne parce qu’on est amis et que c’est difficile de savoir si c’est sa musique ou notre relation qui agissent sur mon travail. Mais par exemple, le morceau Captain forest’s word of advice est vraiment très proche, à la limite du pastiche, de son morceau Rivets in the skin of a flying fortress… Je suis assez admiratif de la vie qu’il arrive à mettre dans sa musique.

Il y a également pas mal d’intervenants extérieurs sur ton album. Quels ont été leurs apports ? Considères-tu ton travail comme collectif ? Quels sont tes autres projets avec la constellation Active-Clapping ?

Je ne crois pas qu’on peut vraiment parler de collaboration. Avant chaque enregistrement, je savais ce que je voulais entendre, et je suis assez directif… ouvert aux propositions aussi, mais c’est quand même moi le chef donc collectif, pas vraiment.
Pour ce qui est des autres projets, c’est plutôt des projets de musique live, improvisée et volatile. Je passe déjà tellement de temps à figer des morceaux tout seul que je recherche surtout le plaisir de la performance, de la surprise et de l’instant avec ces autres groupes… Il y a donc L.A. Branisch avec Davide Balula et O.lamm, c’est un projet qui s’articule autour de l’utilisation d’un materiau sonore limité (les sons d’un bâtiment, les sons de ces 4 CDs, etc., plus d’infos ici), et puis aussi la Section Amour, avec Erich zahn, Relpot, FP, Noakkatoi, My Jazzy Child, king Q4, O.lamm, Minifer, Davide Balula, projet d’improvisation dirigé par un chef d’orchestre / logiciel (plus d’infos ici).

Quelle est l’origine du titre Ask for tiger ?

C’est une phrase que j’avais en tête depuis un bon moment. Quand j’ai trouvé la photo du tigre (qui a fini à l’intérieur de livret finalement), je me suis dit : « voici ma pochette et voici mon titre »… C’est assez énigmatique comme phrase, c’est ça que j’aime bien…

Ton univers musical oscille entre sophistication(sound-design, abstraction) et naïveté quasi enfantine. Comment l’expliques-tu ? En quoi ces deux dimensions sont-elles un reflet de ta personnalité ?

C’est plutôt une fausse naïveté quand même… j’essaye de mettre assez souvent des éléments incongrus dans mes morceaux pour qu’on réalise que tout n’est pas si sérieux, et surtout qu’il n’y a vraiment rien d’innocent dans ma musique. Pour ce qui est de la sophistication, c’est aussi une sorte de jeu, je cache des sons partout, histoire de ne pas m’ennuyer, et de pouvoir satisfaire les auditeurs curieux (à commencer par moi). J’aime bien aussi l’idée de proposer une musique qui se renouvelle au fur et à mesure des écoutes, en la détaillant bien… et en prenant en compte également la façon dont le disque sera écouté : le disque prend un autre intérêt écouté au casque, ou que d’une seule oreille, ou sur une chaîne avec beaucoup de graves, ou pas du tout, etc. Je suis assez minutieux pour ça… Et on dit tout le temps que mes mélodies sont naïves, c’est surtout parce que je n’ai pas envie de compliquer une belle mélodie quand elle vient à moi, j’aime les mélodies immédiates, même si elles sont parfois stupides. Mais au final, elles sont souvent plutôt graves mes mélodies je trouve…

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Ask for tiger