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Entretien avec Charles Duvelle à l’occasion de la parution des dix premiers disques de sa collection Prophet (Kora Sons / Philips / Polygram), une série consacrée aux musiques du monde qui incarne à elle seule un voyage sonore et visuel pour les mélomanes d’ici et d’ailleurs. Ancien patron du label OCORA, compositeur et musicologue également, il a été en France l’un des pionniers dans la collecte et la promotion des sons d’ailleurs.


Chronic’art : Le point de départ ?

Charles Duvelle : L’aventure a commencé il y a une quarantaine d’années, quand je me suis intéressé pour la première fois aux musiques africaines. J’avais besoin d’en écouter et de m’en inspirer pour faire une musique de film. De fil en aiguille, j’ai été amené à travailler avec un organisme qui s’appelait la SORAFOM (la radiodiffusion de la France d’Outre-Mer), qui est devenue peu après l’OCORA. Puis au sein de cet organisme, j’ai essayé de développer le secteur musical. Et moi-même j’ai été dans de nombreux pays africains où je travaillais en collaboration avec les radios nationales, qui, elles, savaient où aller. Elles m’ont beaucoup aidé en me conseillant, et surtout en m’aidant à traduire et à rentrer en contact avec des musiciens de qualité. Tout a commencé comme ça, et je suis devenu très vite une espèce de fan des musiques africaines. Aujourd’hui, ça fait partie de ma vie, de mon environnement naturel.

Les conditions dans lesquelles les musiques ont été recueillies ?

Pratiquement toutes ces musiques sont recueillies sur place au moment où elles se manifestent. De temps en temps, il y a des choses qui ont été provoquées, quand il y a des musiciens par exemple isolés qui peuvent jouer de la sanza ou d’un xylophone, etc. Ils jouaient un peu pour moi. Mais dans de nombreux cas, je venais simplement là où il se passait des choses, là où il y avait telle ou telle cérémonie, telle ou telle manifestation. Je faisais comme tous les gens qui font du reportage, c’est-à-dire que j’enregistrais ce qui se passait au mieux possible, en essayant de m’intégrer à l’ensemble musical. Et en essayant surtout de sauvegarder le côté vivant de la musique, parce que la musique en Afrique est une musique qui bouge, qui est forte et qui est vivante. Si on la recueille d’une manière statique, on en fait un peu du surgelé. Le grand problème, c’est la mobilité. C’est-à-dire que pour respecter l’environnement lié à ces musiques, il faut se faire un peu oublier. Il faut donc un matériel léger. En fait, je portais sur moi le magnétophone, micro à la main et je faisais comme si j’étais un des musiciens dans bien des cas. C’est-à-dire que je suivais le mouvement de certains musiciens. Il y a toute une technique qui s’apprend, qui se développe, quand on a une certaine habitude. Et surtout quand on est un peu imprégné des musiques qu’on veut enregistrer.

Musiques vivantes, fruit de métissages…

C’est un travail de mémoire que j’ai mené, de fixation de traditions qui ont peut-être disparu. Mais je ne cherche pas du tout à figer ce patrimoine. Il faut savoir de toutes façons que toute nouveauté entraîne la disparition, ou en tout cas la déformation ou la transformation de ce qui précède. Moi je ne suis pas un conservateur. Je ne suis pas un maniaque de tout ce qui est traditionnel non plus. Simplement, je découvre le beau là où il est. Je découvre les belles musiques là où elles sont. Mais il n’y a aucune raison pour que ces musiques restent figées. D’ailleurs, elles sont elles-mêmes le fruit d’une évolution constante. Si elles nous apparaissent comme traditionnelles, elles sont déjà le fruit de métissages et de changements multiples qui nous échappent parfois. Ce sont justement des métissages à l’intérieur de sociétés que je ne connais pas moi-même. Alors que les métissages qui m’apparaissent le plus facilement, ce sont les métissages avec l’Occident, puisque que je connais et je vois l’apport de l’Occident. En fait, il ne faudrait surtout pas croire que ce sont des musiques statiques. Ce sont des musiques qui sont le fruit de changements et d’évolutions permanentes.

Une collection qui donne beaucoup d’importance à l’Afrique, huit disques sur dix concernent le continent noir.

Il n’y a pas dix mille raisons à cela. Je crois tout simplement que l’Afrique est un réservoir extraordinaire de musiques. La contribution de l’Afrique à la musique du 20e siècle est tellement importante que ça me semble être une banalité de dire que la musique africaine est très riche. Donc, c’est vrai que c’est un continent qui m’intéresse plus particulièrement, parce je trouve qu’il a une très grande variété et une musicalité que ne connaissent pas les autres continents. Bien que je ne sois pas africain moi-même, en tant que musicien, je me sens communiquer beaucoup plus facilement avec les musiques d’Afrique qu’avec les musiques d’autres civilisations. Il y a un tel foisonnement d’idées, une telle vitalité et une telle ouverture dans le comportement des musiciens en Afrique que même l’Occident cherche à se ressourcer un petit peu là-bas. Les musiques traditionnelles en Afrique sont de fait des musiques contemporaines. C’est intéressant de voir d’ailleurs que depuis quelques décennies, enfin… au moins depuis 10-20 ans, pas plus, les européens cherchent à faire revivre leur folklore, leurs vieux instruments, leurs vieilles traditions, qui étaient des trucs de grand-mère qui faisaient rire tout le monde. Et la nouvelle génération qui a essayé de rendre ces musiques plus vivantes, s’inspire des musiques vivantes telles qu’elles se pratiquent en Afrique par exemple.

Ceci expliquerait-il le succès actuel des musiques d’ailleurs auprès des créateurs occidentaux ?

Moi-même, j’ai organisé il y a longtemps, il y a peut-être une trentaine d’années, un concert qui avait eu beaucoup de succès, avec des musiciens indiens et un excellent groupe de musiciens classiques français qui essayait de jouer des musiques du moyen âge français. Ils connaissaient les instruments. Il y avait quelques témoignages écrits. Mais ils ne connaissaient pas l’esprit dans lequel ces musiques se jouaient. J’aime autant vous dire que leur contact avec ces musiciens indiens a été une véritable révélation… parce qu’ils ont vu d’un seul coup ce que c’était que ces musiques modales, vivantes. Pour eux, c’était une véritable découverte par rapport à la façon dont on pouvait jouer la musique modale à une époque.

Est-ce que les musiques recueillies n’ont pas été desservies pendant longtemps par le fait d’être issues d’une civilisation de l’oralité ?

Je ne crois pas. Personnellement, je suis un amateur d’oralité. Et en tant que musicien, je considère que la musique ne peut être qu’orale. Ma culture musicale est une culture classique écrite. Et c’est vrai qu’il y a de superbes œuvres de musique écrite, qui, d’ailleurs, à la limite, peuvent ne pas être jouées. Quand on est suffisamment bon musicien, il suffit de lire la partition et on l’entend sonner sans qu’il y ait de la musique. Donc, c’est une sorte de musique un peu spéciale. Mais je pense que la vraie musique par définition est orale. D’ailleurs, je vais vous dire une chose : les plus grandes civilisations du monde, comme la civilisation chinoise ou la civilisation indienne, qui ont enseigné à l’Occident l’écriture, se servaient bien de l’écriture pour écrire des théories sur la musique pour les savants, mais en aucun cas pour écrire leur propre musique. Car il allait de soi que les musiques, par définition, ne s’écrivent pas. C’est comme des parfums. Les odeurs, ça ne s’écrit pas. Donc l’idée d’écrire de la musique, c’est une idée très spécifique aux occidentaux, qui a généré d’ailleurs des musiques très particulières, qui, au fil du temps, ont donné des chefs-d’œuvre extraordinaires. Mais dans un domaine très particulier où il faut une bonne dose de connaissances de l’oralité pour pouvoir redonner vie à ces musiques justement. La musique issue de l’oralité est à sa place. Elle est vivante. Elle est plus vraie.

La suite ?

Les dix prochains disques sortiront l’année prochaine. Je compte faire encore une grande place à l’Afrique, mais avec des musiques nouvelles. La collection continuera à ce rythme, j’ai envie de dire, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Propos recueillis par