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Journaliste fouineur ou marin d’eau douce chez son frère Bruno, sociologue normalien ou agrégé de philo chez Emmanuel Bourdieu, Denis Podalydès est l’acteur indispensable, sachant jouer de son corps ou de sa tête avec un égal talent. A l’occasion de la sortie du premier long métrage d’Emmanuel Bourdieu, Vert paradis, rendez-vous avec Denis Podalydès près de la Comédie Française, dont il est sociétaire et où il joue « Platonov » de Tchechov.

Chronic’art : Dans Vert paradis, vous incarnez un normalien, donc quelqu’un d’adulte et sérieux, et en même temps un personnage qui, par la manière dont vous l’interprétez, tend ou revient à l’enfance. Dans Le Mystère de la chambre jaune, c’est un peu le contraire. On a souvent l’impression, en vous voyant jouer, que vos personnages adultes sont au fond enfantins, et vice versa.

Denis Podalydès : L’enfance, le fait d’avoir l’air enfantin, renvoie à plusieurs nuances. Est-ce que ça veut dire être immature ? Naïf ? Innocent ? Ce sont des valeurs différentes. Je n’y pense pas vraiment quand j’élabore un rôle ou quand je le joue. En fait je n’y pense pas du tout et j’aurais même tendance à chasser cette idée-là. Parce que j’ai l’impression que c’est quelque chose qui me colle à la peau quand les films sortent ou quand les pièces se jouent. Je donne cet air là, mais ce n’est pas un air calculé, ni avec Emmanuel Bourdieu, ni avec mon frère. Bien sûr, un personnage comme Rouletabille, c’est un enfant. Dans le livre il a 18 ou 19 ans. Je le joue à l’âge que j’ai, c’est-à-dire 40 ans, mais sans chercher à résoudre cette question de l’âge. C’est une façon de le rendre un peu abstrait. Le personnage dans Liberté-Oléron est un père de famille qui est encore un enfant, et chez lui c’est l’enfant qui commande. Dans les films de Bruno, il y a une part d’enfance assumée, voulue, sur laquelle je ne joue pas explicitement au tournage. Mais quelque chose se passe dans la vitesse, dans un certain tracé du rôle, un certain dessin dans les gestes, une vivacité travaillée qui donnent au personnage une énergie enfantine. Emmanuel, lui, aurait plutôt tendance à traquer cela, à le gommer. Il ne cherche pas la naïveté, l’innocence. Mais lui aussi, dans sa personne, il a quelque chose de très juvénile. Il a d’immenses yeux bleus ouverts sur le monde, comme deux grandes soucoupes. Tout en étant très mature. Le personnage de Vert paradis -qui renvoie justement au « vert paradis des amours enfantines » qu’évoque Baudelaire- retourne dans son enfance quand il revient dans son pays d’origine pour accomplir une tâche très adulte, une enquête sociologique sur le célibat dans le Béarn. Il essaie de réveiller ses fantasmes d’enfance, or les amours enfantines ne se vivent qu’une fois.

Je crois ?, la pièce d’Emmanuel Bourdieu que vous aviez mise en scène au théâtre de la Bastille il y a deux ans, ne parlait que de cela…

Oui, là on suivait les personnages depuis l’âge bébé. Par ailleurs, l’acteur Micha Lescot a vraiment quelque chose d’enfantin. Au fond je crois que mon frère, Emmanuel et moi nous aimons cela. L’enfance, pas la puérilité. La puérilité, c’est une idée qu’on vend beaucoup au cinéma. L’acteur devrait être un enfant, sous entendu : on l’aime bien, il est un peu irresponsable, il fait des bêtises… c’est l’éloge de la régression. D’ailleurs il y a beaucoup d’acteurs qui aiment se comporter comme ça, c’est un des drames de ce métier.
Certains acteurs comiques, comme Jacques Tati ou Pierre Richard, entretiennent un rapport très fort avec l’enfance, sans tomber dans la puérilité. On pense parfois à Tati en vous voyant jouer, surtout dans Liberté-Oléron, évidemment.

C’est curieux parce qu’on parle souvent de Tati à mon frère, qui ne l’aime pas énormément. Pour ma part je l’admire beaucoup. J’avais revu Liberté-Hulot après et… Liberté-Hulot, non ! Les Vacances de Monsieur Hulot plutôt (beau lapsus)… Bref, j’ai vu le film de Tati après Liberté-Oléron, et bien sûr j’y ai vu beaucoup de correspondances, notamment dans l’humour visuel. Nous l’avions déjà vu enfant et à l’époque ça ne nous avait pas vraiment intéressés. Ensuite Bruno n’a jamais vraiment accroché à Tati, même s’il était impressionné par Playtime. C’est presque un hasard, cette proximité entre les deux films. D’autant que chez Tati, il y a un humour mélancolique assez proche de celui de mon frère. Assez proche des films d’Emmanuel aussi, lequel aime bien Tati mais ne s’en inspire pas du tout.

Comment passe-t-on d’un jeu physique dans Liberté-Oléron à un jeu, disons intellectuel, dans Vert paradis ?

Les données sont inscrites dans le scénario. Bruno aime bien qu’on joue sur le comique gestuel. Il le pense toujours avant, et il imagine des scènes, des cadres. En plus on l’a écrit à deux, en recourant beaucoup à l’improvisation. Et dans l’improvisation je vais souvent vers des choses physiques. Tout s’est décidé pendant l’écriture. Les plans sur fond de ciel ou de mer découpent, a fortiori sur un bateau, des silhouettes. Si bien que j’en suis venu naturellement à ce type de jeu. Chez Emmanuel, tout cet aspect est secondaire.

Peut-être que chez votre frère, tout se joue sur la cassure, alors que chez Emmanuel Bourdieu, c’est davantage du côté du liant…

Oui, sans doute. Tout simplement, le personnage, dans le film de Bruno, est toujours vu de l’extérieur, ce qui se passe dans sa tête reste énigmatique, on en voit que les traductions, les effets. Chez Rouletabille aussi d’ailleurs. Ce sont des personnages opaques. Alors que chez Emmanuel, le personnage est vu de l’intérieur. Il garde ses mystères, mais on est dans un rapport plus intime avec lui. Bruno fait peu de plans rapprochés, beaucoup de plans séquences très longs. La séquence est comme une scène de théâtre. Et ce qui passe par le théâtre réclame une vraie prise en charge physique de la scène. Dans Vert paradis, ce sont surtout des confrontations mentales.

Pour mettre une nouvelle fois en parallèle deux films qui ne se ressemblent pas, on a l’impression, à la vision de Dieu seul me voit et de Vert paradis, que dans un rôle comique ou un rôle plus « chargé », les ressorts sont les mêmes : le sentiment de gêne, par exemple. Est-ce que c’est vraiment la même chose ?

Je pense que c’est lié à l’histoire des deux films, qui ont été écrits à peu près en même temps. Les premières moutures de Vert paradis remontent à 15 ans, comme celles de Dieu seul me voit. A cette époque, nous étions les uns et les autres dans les mêmes questionnements, les mêmes problèmes -nous nous connaissons depuis très longtemps.
Je pense que c’est lié à cela, puisque par la suite, en préparant Vert paradis, on n’a pas cité une seule fois Dieu seul me voit. Je ne sais pas si l’un comme l’autre aimerait m’entendre dire ça. Emmanuel et Bruno sont amis, mais indépendants, l’un ne marchant pas sur les plates-bandes de l’autre. Et moi je suis un peu au milieu… Mais pour revenir à la question du jeu, il me semble que ça tient aussi au fait que, en jouant un rôle, on s’identifie toujours un peu inconsciemment au metteur en scène. Emmanuel par certains côtés ressemble au personnage de Dieu seul me voit, et en même temps c’est un intellectuel, au meilleur sens du terme, c’est-à-dire un homme qui pense. Et le personnage de Vert paradis tient de ça aussi, c’est quelqu’un de réfléchi, qui prend son temps pour penser.

Ces premières moutures de scénario que vous évoquez, vous y participiez ?

A ce moment-là oui, je participais de très près à l’écriture des deux films. A l’époque le projet d’Emmanuel s’intitulait Cadets de Gascogne qui au final est devenu un téléfilm, réalisé en même temps que Vert paradis. Par la suite je n’ai pas eu le temps de m’y consacrer davantage. Emmanuel a laissé de côté le scénario, il a travaillé avec d’autres cinéastes, notamment Desplechin. Puis il a fait Candidature, et c’est après ce film qu’il a repris ce scénario. Il lui tenait à coeur, du fait de son amour pour son père. Le récit est fortement inspiré de ses enquêtes, précisément sur le célibat dans le Béarn. Elles sont très émouvantes, on les lit comme un vrai roman réaliste. Il y a une masse incroyable de scénarios potentiels dans ses recherches. Dans le film, on a renoncé à certaines scènes qu’il avait décrites, comme les fêtes de célibataires dans les villages, avec des femmes venus de toute la région, mais aussi d’autres qu’on faisait venir de Guadeloupe ou d’Algérie, pour lutter contre l’exode rural.

Avez-vous des modèles, au cinéma ?

Chaplin est au centre de tout, surtout comme acteur parlant. Je peux voir et revoir Monsieur Verdoux inlassablement. Je pourrais citer aussi Peter Sellers ou John Cleese. Dans un autre registre que le comique, j’admire beaucoup André Dussollier dans les films de Resnais, tous les acteurs de Bergman et en particulier Gunnar Björnstrand. Et j’idolâtre Depardieu et Dewaere. La mort de Dewaere a été très préjudiciable à Depardieu. Ensembles, ils se faisaient jouer supérieurement l’un et l’autre.. Depardieu, même dans une merde, il y a un éclair de génie, une petite lueur. Même dans Astérix.

Propos recueillis par et

Lire notre chronique de Vert paradis d’Emmanuel Bourdieu