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Avec ses deux décennies de hip-hop au compteur, Dee Nasty constitue un pilier du rap et du DJing en France. Une interview s’imposait donc pour en savoir plus sur cet homme de wax qui resurgit cette année avec Nastyness. Rendez-vous au 36e étage de la tour du 19e, home sweet home et fief du Dr Old School, où son dernier opus a été conçu. L’homme vinylistique accepte de nous lâcher quelques mots sur son approche du rap et sur le travail accompli lors de la conception de son album.

Chronic’art : Tu as récemment déclaré que tu aurais aimé avoir collaboré avec d’autres groupes américains pour Nastyness, mais que cela n’a pas été possible. Qui sont-ils et que s’est-il passé ?

Dee Nasty : Je devais faire un morceau avec Talib Kweli. Il y a deux ans, j’avais prévu de bosser avec lui mais entre-temps Kweli a explosé aux States et il a signé chez Rawkus. Et la conséquence, bien sûr, c’est que son statut a changé et les tarifs aussi ! Dommage. Je kiffe vraiment ce que fait Talib Kweli. Le même truc s’est produit avec la rappeuse Bahamadia. Je devais également bosser avec DV aka KRIST, qui a signé depuis sur Tommy Boy Records. Mais les choses n’ont pas pu se faire, toujours à cause du fric. Voilà le truc. Enfin je suis tout de même content d’avoir obtenu les groupes présents sur mon album.

Quels sont ceux avec qui tu aimerais collaborer à l’avenir ?

En premier lieu, les personnes qui sont présentes sur Nastyness. Kombo, Kaïna, Scienz Of Life, Octobre Rouge… En fait, j’aimerais vraiment que cet album ne soit pas seulement un coup d’essai. Je voudrais développer pas mal de collaborations, dans le même esprit que Nastyness, qui constitue une sorte de point de départ de tout ça.

En parlant de collaborations, tu as participé avec Big Brother Hakim à la BO d’un film de Cédric Klapisch (Chacun cherche son chat). Est-ce que tu serais chaud pour faire une BO complète ? Avec quel réalisateur ?

J’adorerais bosser sur tous les morceaux d’une BO. Ce serait avec grand plaisir. J’ai déjà travaillé sur La Haine, IP5, 100 % Arabica. D’ailleurs y a eu de la carotte pour cette histoire de 100 % Arabica… Une embrouille au sujet de mon statut de compositeur. Enfin. Le concept consistant à bosser sur toute une BO, ça m’intéresse vraiment. Je suis ouvert à toutes propositions. A bon entendeur…

Quels sont les compositeurs de BO que tu apprécies ?

Michel Legrand. Ouais, Michel Legrand est un des compositeurs les plus samplés dans le milieu du rap. Et Lalo Schifrin : Enter the dragon. Un classique. Dès le premier morceau, tu tombes par terre. De toute façon, tu prends un tout petit extrait de n’importe quelle B.O. de Lalo Schifrin et tu peux faire des boucles qui tuent. Autrement, bien sûr, j’apprécie énormément le boulot de Quincy Jones, Donald Byrd, Isaac Hayes. Et j’en oublie sûrement. Hayes est sans conteste un des plus grands à mes yeux, et à mes oreilles…
Ton album est ponctué de pas mal d’interludes (Playa hata, Just un beat, Etat de grâce…) qui auraient très bien pu constituer de purs morceaux de hip-hop abstrait s’ils avaient été un peu plus développés. Tu pourrais aller dans cette direction à l’avenir ?

En fait, ces interludes sont à la base des instrumentaux que j’avais proposés à des artistes présents sur Nastyness. Le principe était le suivant : je propose aux rappeurs 10 instrus et chacun fait son choix. Donc avec les « chutes », j’ai fait des interludes. Ce ne sont pas à la base des morceaux qui ont été composés pour faire des interludes.

Que penses-tu du boulot de gars comme DJ Spooky, DJ Shadow, DJ Krush, DJ Vadim, DJ Phantom… De tous ces DJs que l’on pourrait classer dans la catégorie « abstract hip-hop » ?

Bien sûr on fait tous partie de la même famille. Ce sont pour la plupart de bons compositeurs qui essaient de donner leurs vibes au hip-hop. DJ Shadow est un putain de bon producteur, c’est pas étonnant. J’aime bien son boulot sur Endtroducing même si ça date un peu, c’est de la tuerie. DJ Honda fait des choses bien aussi. Ici, c’est pas le même concept, même si certains interludes se rapprochent peut-être du hip-hop abstrait. Personnellement, le hip-hop que je kiffe, c’est plutôt un DJ et un MC qui travaillent ensemble. Maintenant, respect à tous ceux qui font avancer le hip-hop.

Dans Nastyness, les morceaux avec Kaïna (La Poesia, J’ai tout) sont un peu à part. Aussi bien au niveau des textes que des instrus, bourrés de petites mélodies discrètes et minimalistes mais très efficaces. On sent une véritable sensibilité derrière votre travail…

Kaïna, elle a vraiment une sensibilité hip-hop. Certains pensent que les textes de ces morceaux sont un peu naïfs. Moi je trouve qu’elle chante de façon très délicate et qu’elle s’adresse à tout le monde. Chacun peut se reconnaître dans ses paroles. Que ce soit une personne qui aime le hip-hop ou non. C’est une jeune qui a un bel avenir devant elle.

Elle a une place de choix dans l’album puisqu’elle participe à deux morceaux. Est-ce que vous avez des projets concrets pour l’avenir ?

Ouais, des projets on en a, bien sûr. C’est une belle rencontre. Je l’ai connu par l’intermédiaire de David Chong, avec qui je bosse depuis longtemps. J’espère qu’elle a un album en route et que je vais y participer…

Fandagua dengue, le titre avec Miguel « Anga » Diaz en featuring est complètement hallucinant. Toutes ces percussions nerveuses qui s’entrechoquent avec les rythmiques et les scratches sont d’une grande intensité… Peux-tu nous parler de cette collaboration explosive ?

Anga est un percussionniste cubain. Même génération que moi, il a 40 ans. Il fait partie des meilleurs percussionniste du monde. Lors de notre toute première rencontre, il m’a invité à faire des scratches sur son album, qui doit sortir normalement au mois d’octobre sur World Circuit (label du Buena Vista Social Club). A cette occasion, j’ai été à Londres et à Cuba pour travailler sur son album. C’était vraiment une superbe expérience. J’ai voulu lui rendre la pareille sur Nastyness, et je suis vraiment content du boulot qu’on a fait ensemble. Je vais sûrement faire des tournées avec Anga, il y a une espèce de fusion qui est née de nos collaborations… Il est vraiment satisfait du travail effectué sur Fandangua dengue. En fait, j’avais déjà bossé avec d’autres musiciens cubains et ça s’est toujours bien passé. Avec Anga, on a fait trois heures de studio non-stop. Il a bossé sur mes beats electro et j’ai tout retravaillé ensuite. C’était de la tuerie totale en studio. Pour Anga comme pour moi, c’est un pas de plus vers d’autres collaborations et d’autres mélanges.
Le morceau qui conclut l’album, Zulu forever, est un pur condensé electro, recouvert de scratches furieux, qui fait autant penser à l’electro-rap des débuts du hip-hop qu’a certains travaux des Invisible Scratch Piklz (un collectif de scratcheurs accros aux techniques de turntablism, ndlr)

Zulu forever date de1992. Si je me souviens bien, la moitié des scratches date de 1992. Il devait être dans l’album Deenastyle, mais à l’époque j’étais chez Polydor et les instrus ne les intéressaient pas. J’ai rajouté entre-temps d’autres scratches avec les techniques d’aujourd’hui, d’où cette impression « Old to the new »… Je me suis défoulé avec les scratches sur ce titre, c’est pour moi un énorme interlude. Zulu Forever quoi…

Tu as remporté pas mal de concours de DJs, notamment les fameux DMC. Que penses-tu de cette nouvelle école de scratcheurs qui axent tout leur travail sur les techniques de scratches ? Je pense notamment à Kid Koala, DJ Craze, Q-Bert, Snake Eyes, A-Trak, dont les albums sont constitués à 90 % de scratches ?

Je pense que leur approche du hip-hop est bonne. Ca se confirme lorsque tu assistes à leurs concerts. Les Piklz sont forts sans aucun doute. C’est comme aller voir John Mac Laughlin en live juste pour le voir exécuter ses purs solos de guitare. Ces gars sont des virtuoses. Donc tu t’attends à du feeling. Par contre, si techniquement tu ne connais pas la difficulté du truc, ça peu devenir très chiant et c’est pas forcément écoutable. Beaucoup de DJs s’éternisent trop sur leur technique. Rares sont les DJs qui sont capables de faire vibrer une foule en live, d’apporter un son et de faire un album entier qui peut sortir du lot. Par exemple, Q-Bert est capable de faire les trois. Avant, il y avait les « guitar heroes ». Eux, c’est les « DJs heroes ». J’apprécie leur taff en général. C’est formidable que des DJs puissent faire des lives et ramener autant de gens, le tout en articulant leur live sur du scratch. Tant que ça sert la cause du hip-hop…

Tu défends bec et ongle la cause du hip-hop. Tout comme ton fidèle acolyte Lionel D, qui a toujours été à tes côtés. C’est surprenant qu’il ne soit pas sur ton album. Est-ce que tu as des nouvelles de lui et des groupes avec qui tu as bossé par le passé ? Bronx Style Bob, les Prophètes du Vacarme, etc. ?

J’ai perdu la trace de Bronx Style Bob, mais je ne perds pas espoir… Il y a pas mal de old-timers comme Bronx Style ou Donald D, avec qui j’aurais aimé bosser sur Nastyness. Qui sait, ce n’est peut-être que partie remise… J’ai pas de nouvelles des Prophètes du Vacarme, avec qui j’avais fait Le Caméléon pour Rappatitude 2. Je devais faire un autre truc avec eux, intitulé L’Orient. J’aimais bien leur flow, surtout la voix de Karim Drif, il a une pure voix. Leur concept me plaisait, j’étais bien motivé. Rappatitude a été un tremplin pour certains et un véritable gouffre pour d’autres… Quant à Lionel D, il devait être sur l’album. Je voulais vraiment qu’il soit dessus. J’aurais voulu faire un « Guess who’s back » avec Lionel en featuring. De tout cœur. Mais voilà, j’ai pas de nouvelles de lui. Je suis à sa recherche. Dee Nasty recherche Lionel D désespérément pour un « Guess who’s back ». Tu peux faire passer le message ?

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Nastyness