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Peu de stars à se mettre sous la dent, des fêtes au compte goutte et une sélection dans l’ensemble morose, l’ambiance était résolument studieuse lors de cette 28e édition du Festival du cinéma américain de Deauville. Un Festival illuminé de justesse par le nouveau film de Gus Van Sant, « Gerry ».

Comme l’année dernière, les chasseurs d’autographes auront donc dû se contenter d’une maigre poignée de VRP de luxe du cinéma américain : Tom Hanks venu présenter Les Sentiers de la perdition de Sam Mendes, Matt Dillon à qui le festival rendait hommage en projetant son premier long métrage, City of ghosts, Matt Damon à l’affiche de The Bourne identity (sortie le 25 septembre 2002) et de Gerry, et enfin, Sylvester Stallone, héros de Avenging Angelo, thriller sentimental sur le thème de la mafia passé totalement inaperçu sur les planches. Conséquence des événements du 11 septembre ou crise de blues de la part des sélectionneurs, les films offraient pour la plupart une image sombre des Etats-Unis, avec l’absence notable de comédies légères et une programmation marquée par le besoin de se trouver des repères. D’où l’omniprésence du thème de la figure paternelle. Déjà au coeur des Sentiers de la perdition avec le duo Tom Hanks-Paul Newman, c’est la recherche du père qui anime City of ghosts, premier essai raté et prétentieux de Matt Dillon derrière la caméra. Plombé par une intrigue opacifiée à l’extrême, le film -tout entier à la gloire du beau Matt qui y tient le premier rôle et s’offre d’avantageux gros plans- raconte le voyage d’un petit malfrat américain au Cambodge pour retrouver son partenaire et mentor (James Caan). Seule consolation de la soirée, la cérémonie de remise de la « Flamme de Deauville » à Matt Dillon animée par une Elsa Zylberstein pataugeant en anglais et une blonde animatrice au bord de l’orgasme et donc visiblement ravie d’être là.

Pétards mouillés

Représenté par les dix longs métrages inédits de la compétition, le cinéma indépendant américain a encore une fois fait preuve d’un morne conformisme. Privilégiant les sujets souvent faussement provocateurs, il en a oublié la plupart du temps la réalisation, souvent réduite à la simple illustration. La palme de la roublardise revient à Secretary de Steven Shainberg annoncé comme le film « sulfureux » du festival. Mais cette apologie bon enfant du sado-masochisme -une secrétaire boderline devient accro aux fessées que lui prodigue son avocat de patron- se termine par un mariage entre les deux tourtereaux tout ce qui a de plus conformiste. Réalisé par un petit malin qui a voulu choquer (un peu) le bourgeois, le film ne vaut la peine d’être vu que pour la prestation de son interprète principale, Maggie Gyllenhaal dont le jeu chaotique n’est pas sans rappeler celui d’Adam Sandler dans Punch-drunk love.
Idem pour le premier long métrage du comédien Nicholas Cage, Sonny, qui raconte les tourments d’un jeune gigolo dépressif et qui n’a finalement pour principal mérite que de conforter James Franco dans son statut de jeune premier le plus sexy du moment. C’est notamment grâce à son charisme et à la fraîcheur de son acolyte Mena Suvari que Sonny nous émeut et nous fait quelque peu oublier sa réalisation de facture télévisuelle. Ce qui est aussi le cas de Photo obsession (en salles le 18 septembre 2002) réalisé par le clippeur Mark Romanek qui mise tout sur le contre-emploi étonnant de Robin Williams et l’esthétique glaciale un rien surfaite de ses décors. Dommage que ce thriller plutôt efficace se termine en larmoyante dénonciation de l’inceste censé justifier les actes répréhensibles de son héros.

Pépites surprises

Déjà présent à Cannes dans la sélection « Un Certain regard », Long way home réalisé par le jeune Peter Sollett (26 ans !) continue sa belle carrière en Festivals avant sa sortie en France début 2003. Plongée intimiste au sein d’un groupe d’adolescents de la communauté latine de Brooklyn, le film se distingue par l’excellente direction d’acteurs de Sollett qui a su capter sans artifice le naturel et la fraîcheur de ses interprètes. A l’opposé des émois spontanés de ces ados, The Good girl de Miguel Arterta avec Jennifer Aniston et Jake Gyllenhaal (le frère de Maggie, voir Secretary) pousse sa sombre vision de l’humanité vers des extrêmes difficilement supportables. Aucun personnage n’est ainsi à sauver dans cette histoire d’amour entre une vendeuse de supermarché malheureuse en mariage et son jeune collègue dépressif et ancien alcoolo. Malgré une réalisation assez convenue, Miguel Arteta (déjà présent à Deauville avec son précédent film Chuck & Buck) impressionne par sa lucidité implacable et son humour proche du désespoir. L.I.E. (Long Island expressway), premier long métrage de Michael Cuesta et sans doute le meilleur film de la compétition, aurait pu sombrer dans un moralisme dégoulinant et sordide,pourtant, à travers ce récit ô combien périlleux d’une amitié entre garçons pubères et quinquas pédérastes (voire pédophiles), c’est l’empathie qui frappe avant toute chose. Pas de monstre, ni de victime ici, mais la solitude de deux êtres dont le lien désespéré est une façon comme une autre de combler le vide affectif qui les bouffe chaque jour d’avantage. Si le langage visuel de Cuesta doit encore s’affirmer (petites coquetteries, manque d’ampleur en général), L.I.E. reste la belle promesse d’un cinéma généreux jusque dans ses recoins les plus sombres.

Desertshore

Malgré une histoire qui avait de quoi faire peur sur le papier -un policier à la retraite tente de retrouver l’assassin de la femme qui est la donneuse du nouveau coeur qu’on lui a transplanté- le dernier film de Clint Eastwood, Créance de sang, est un thriller efficace mené avec une sympathique nonchalance.
Inventeur du film d’action pour acteurs de troisième âge, Eastwood cultive tout du long une distance amusée avec son sujet comme si, en vieux routard du cinéma, il connaissait de toute façon déjà la chanson. Mais le vrai choc du festival fut sans conteste, Gerry, nouveau film de Gus Van Sant. A l’opposé de Will hunting ou A la rencontre de Forrester, récits d’apprentissage assez classiques, Gerry est un délire expérimental qui repousse très loin les limites de la narration jusqu’à s’en passer complètement. Financé par Gus Van Sant lui-même, Gerry suit l’errance de deux jeunes hommes qui au cours d’une randonnée se perdent dans le désert. Avec ce film, on approche de ce que devrait être idéalement le cinéma : l’exploration maximale de son langage. Gerry est le récit d’une désorientation visuelle qui entraîne les personnages comme les spectateurs vers des contrées inconnues jusque là. Présenté le dernier jour du festival, le film de Gus Van Sant sonnait comme la condamnation d’une sélection où, à l’inverse, les réalisateurs semblaient ne s’être jamais posés de véritable question de cinéma.

Remerciements à Yann Gonzalez

Palmarès du 28e festival du cinéma américain de Deauville

Grand prix du Festival
Long way home
de Peter Sollett

Prix du jury
Photo obsession (One hour photo)
de Mark Romanek et Long Island expressway (L.I.E.) de Michael Cuesta

Prix d’interprétation Ralph Lauren Fragrances
Patricia Clarkson dans The Safety of objetcs

Prix Journal du dimanche du public
Photo obsession
de Mark Romanek

Prix de la Critique Internationale
The Safety of objects
de Rose Troche

Prix des lecteurs Première
Photo obsession
de Mark Romanek

Grand Prix du court métrage
Crossing
de Jeremy Passmore

Prix du jury du court métrage
The Passengers
de J.T. Walker

Grand Prix Canal + du court métrage
Crossing de Jeremy Passmore