Après « Tokyo année zéro », portrait saisissant de la société japonaise d’après la débâcle, entre la reconstruction d’un pays totalement détruit et le poids de la culpabilité pas encore assumée par ceux qui ont fait et perdu cette guerre, David Peace livre le deuxième épisode de sa trilogie japonaise qui lui permet de revenir au roman noir. Rencontre avec le maître exorciste du polar.

 

Un écrivain assiste à une séance de spiritisme. Les faits remontent au 26 janvier 1948. Un homme se présente dans une succursale de la Banque Impériale à Shiinamachi, Tokyo, Japon. Il est médecin, mandaté par le Ministère de la santé et par les forces d’occupation pour vacciner le personnel contre la dysenterie qui sévit dans le quartier. La scène inaugurale est d’une simplicité confondante : douze des seize clients et employés qui ont bu le remède décèdent l’instant d’après en se tordant de douleur. Les survivants livrent des témoignages confus. La police enquête et, bientôt, un homme est arrêté, un peintre. Aucune preuve directe n’est retenue contre lui, mais Hirasawa Sadamichi est déclaré coupable, puis condamné à mort. Il décédera en prison en 1987, à l’âge de 95 ans. David Peace a découvert ce fait divers célèbre qui a ébranlé le Japon de l’immédiat après-guerre dans l’essai de Mark Schreiber, Shocking crimes of postwar Japan. Tokyo année zéro, son précédent roman, était déjà basé sur l’histoire d’un authentique serial killer japonais, mais dont les agissements étaient depuis longtemps complètement tombés dans l’oubli. L’affaire de la Banque Impériale, elle, a eu un énorme retentissement ; même des journaux étrangers, comme le New York Times, en ont parlé à l’époque, et des campagnes pour la réhabilitation d’Hirasawa ont encore lieu aujourd’hui. Dans le domaine de la fiction, le braquage au poison mortel a aussi inspiré Averse d’automne du Français Romain Slocombe (2003, Gallimard). Mais qu’on ne s’y trompe pas : Tokyo ville occupée n’est pas un polar comme les autres. La complexité de l’affaire est autrement plus intéressante que sa résolution. « Certains pensent que les Américains sont impliqués », explique David Peace. « Il y a une théorie fort répandue selon laquelle ils auraient voulu tester à Tokyo les recherches épidémiologiques menées en Mandchourie par l’unité 731. Pour d’autres, ce sont les Russes… J’étais naïf et romantique en commençant ce roman. J’avais la prétention de croire que je pourrais donner le nom de l’assassin en fin de volume. Très classiquement, j’avais imaginé dans un premier temps un duo de détectives enquêtant sur l’affaire. Mais ça ne marche pas comme ça. On ne saura pas qui est le coupable ». Qu’importe : la ville occupée est un purgatoire où les victimes pleurent en attendant justice. Depuis les premiers romans du Red riding quartet, Peace, le bien nommé, n’en démord pas. Il est habité, littéralement possédé par la présence des défunts.

 

Le gaïjin qui venait du Yorkshire

La forme épouse le fond. Livre inachevé d’un crime non élucidé, livre de la Peste et des sombres maléfices, Tokyo ville occupée se nourrit aussi des traditionnelles histoires de fantômes japonais : « Le jeu commence par le rassemblement au crépuscule d’un groupe de personnes sous la lumière bleu pâle des bougies. Tour à tour chaque personne raconte une histoire surnaturelle et à la fin de chaque histoire une mèche est éteinte ». Jusqu’à ce que, passée la dernière histoire et l’extinction de la dernière bougie, les véritables monstres surgissent des ténèbres pour s’emparer des vivants. « Tokyo a été entièrement rasé par les bombes en 1945, et auparavant par le tremblement de terre de 1923 », raconte le romancier qui, imprégné de culture japonaise, a vécu pendant quinze ans à Tokyo. « C’est une ville hantée où j’ai souvent eu l’impression de me promener en marchant sur les cendres des morts ». L’immersion est totale. La structure polyphonique du récit s’inspire directement du Rashômon d’Akutagawa, mais le gaïjin qui venait du Yorkshire n’abuse pas de la couleur locale. Tokyo ville occupée est débarrassé de certains des gimmicks (le glossaire, les « gari gari » et autres onomatopées sonores) qui pouvaient parfois paraître un peu artificiels dans le précédent opus. Une fois le dispositif en place, le récit des douze chandelles peut commencer, douze monologues pour raconter le drame, chaque litanie donnant une version complémentaire, parfois contradictoire, de l’énigme. « Attention, ça ne veut pas dire que la vérité n’existe pas », met en garde l’écrivain, « mais pour moi, la vérité première c’est qu’il y a eu douze victimes. Douze personnes sont mortes. Je crois également qu’Hirasawa n’était pas coupable, ce qui fait de lui la treizième victime. Mais quelqu’un l’a fait à sa place. Peut-être, effectivement, est-ce un ex-membre de l’unité 731. Il y a des similarités évidentes avec ce que les Japonais ont fait en Chine pendant la guerre ».

 

Tokyo ville occulte

La religion Shinto était partie prenante de la machine de guerre impériale. Les sanctuaires sont dévoyés. La ville occupée est aussi une ville occulte où l’écrivain revêt la cape et le chapeau de l’exorciste « pour frapper aux portes. Pour interroger les gens. Pour apporter mon aide. Car je sais. Je connais le visage de l’assassin. Car j’ai vu son visage. Dans mes rêves ». Finalement, plutôt qu’à James Ellroy, auquel on ne manque jamais de le comparer (même si celui-ci n’a rien écrit de lisible depuis des lustres, Peace lui conserve toute son admiration ; même la ressemblance physique entre les deux hommes est troublante – heureusement, il préfère toujours Joy Division à Beethoven : on est rassuré), l’auteur de Tokyo ville occupée n’a pas démérité sa place au coté du grand William Peter Blatty, célèbre pour L’Exorciste, et dont la suite méconnue, Légion, est encore aujourd’hui un de ses livres préférés. Il travaille actuellement au dernier volet de sa trilogie japonaise. L’année ? 1949. Le sujet ? La mort mystérieuse de Shimuyama, le président des chemins de fer japonais. Etait-ce un meurtre, un suicide ou un accident ? L’affaire Shimuyama a surtout servi de prétexte à l’occupant américain pour arrêter les mouvements ouvriers, faire la chasse aux communistes japonais et permettre le retour au pouvoir de la classe dirigeante d’avant-guerre. La boucle est bouclée. Le titre ? Les Exorcistes. CQFD.

 

Tokyo ville occupée, de David Peace
(Rivages)

Article précédentMitch Cullin – King County Sheriff
Prochain articleToo much pussy ! Feminist sluts in the queer X show