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Un « roman noir en vers libres ». C’est ce qui était écrit sur le quatrième de couverture. Qu’est-ce que ça veut dire ? L’auteur de Tideland (Naïve 2006) et Des abeilles de Monsieur Holmes (Naïve, 2007) ne nous avait toujours laissé que de très bons souvenirs. N’empêche, c’est quand même à reculons qu’on s’attaquait maintenant à ce King County Cheriff, vendu polar sans ponctuation, avec des phrases qui sont pas terminées au bout & retour chariot à la ligne. A quoi ça rime, on se demande d’emblée en découvrant l’objet, un peu mince pour roman, à peine une novela, alors quoi ? Petit poème en prose ? Blabla. Méfiance. Donc. Et puis, dès les premières pages (en fait dès la lecture des premières lignes), il faut se rendre à l’évidence. King county sheriff relève effectivement du genre le plus noir qui soit, quelque part entre le vénéneux Jim Thompson (Killer Inside Me) et « Two guns mojo » Lansdale (Night They Missed The Horror Show), soit 120 pages d’un condensé de violence primitive et sauvage parfaitement restituée par la traduction de Yoko Lacour.

Le shérif Branches fait régner la loi à Claude, un trou paumé du comté de King. 900 miles pour à peine 400 citoyens légaux (seuls 52 sont pas blancs), sans compter les clandos mexicains. Fidèle partisan de l’ordre et des valeurs du West Texas, Shérif Branches est un époux attentionné & un père de famille modèle qui élève son beau-fils comme s’il s’agissait du sien. Demain justement il lancera les recherches pour retrouver Danny & il faudra aussi qu’il s’occupe de consoler sa mère, parce que l’ado a disparu. Qu’est-ce qui n’allait pas avec ce gamin qui avait tourné néo-nazi ? Danny patauge au fond d’un puits mais personne ne retrouvera jamais son corps. Et pour cause, c’est Branches en personne qui lui a offert l’aller simple au fond du trou pour tenir compagnie aux cadavres des deux mexicanos tueurs de chiens qui s’y trouvaient déjà. Parce que pour chaque chien mort, un mexicain doit mourir. C’est la Loi. « Désolé, les gars / vous venez de vous faire coffrer / par le coté pile de la Loi ».

Dans son genre, Branches est un joli cas d’école. Car quoiqu’on dise, il n’a rien contre les mexicains, ni même contre les nègres. Un problème avec les juifs ? Mais est-ce que les juifs ont jamais eu quelque chose à voir avec le Texas ? Non. Par contre, il faut bien reconnaitre que « Personne n’aime les tafioles / pas même les négros ou les juifs / (…) / Pas la peine d’être nazi / pour souhaiter voir disparaître / les races dégénérées ». Walther PPK contre Colt Trooper MK III. La Loi est la Loi. Monologue haletant d’un shérif psychopathe (et violeur) qui parle à son arme, King County Sheriff est une confession de rage et de haine blanche qu’aucune rédemption ne viendra jamais sauver : « Flingue, / j’espère que tu pardonnes / ce que je t’ai fait subir. (…) pardonne-moi. / Car je t’ai souillé / dans le cul d’un homme. / 8 pouces de canon / qui s’enfoncent dans une fente / de maladie et de crasse, / un dépôt à semences / fait d’un postérieur / et d’intestins ». Texas trip flippant qui laisse le lecteur sonné d’une claque magistrale, King County Sheriff plonge toujours plus profond dans la folie d’une Amérique fantôme. Lone Ranger & Tonto n’avaient pas voulu ça. Pour sûr, Dieu n’a jamais mis les pieds à Claude, comté de King, au Texas.