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Trois décennies après « Bitches brew », les magmas électriques de Miles Davis n’en finissent pas d’influencer les musiques d’aujourd’hui. Dans leurs derniers albums, les trompettistes Dave Douglas et Erik Truffaz marchent dans les pas du  » Sorcerer « .

Les années 70 s’arrêteront-elles un jour ? Musicalement, en tous cas, les tempêtes électriques provoquées par et autour de Miles Davis n’ont toujours pas fini de souffler ; l’incroyable modernité des grands albums jazz-rock enregistrés par les groupes à géométrie variable du trompettiste à partir de 1969 (les inauguraux In a silent way et Bitches brew, l’hypnotisant Black beauty, les percutants Get up with it et Live / evil, les concerts déments du Filmore) s’explique en partie par l’inspiration qu’y trouve tout un pan des musiques d’aujourd’hui, qui trouvent dans l’électronique et la connexion aux rythmiques drum’n’bass une nouvelle voie féconde dans laquelle s’engouffrer. En France, le genre a généré le pire (la laborieuse arnaque Saint-Germain, dont ne reste aujourd’hui dans les mémoires que « Rose Rouge », un tube bien fichu et déjà daté) comme le meilleur : Julien Lourau (Gambit), Laurent de Wilde (Time2Change, Stories) et, bien sûr, Erik Truffaz, dont le doublé The Dawn et Bending new corners a fait à la fois l’un des jazzmen les plus vendus de l’hexagone (un disque d’argent en jazz, ça n’est pas franchement fréquent) et le porte-bannière des inventeurs de ce nouveau jazz électrique nourri d’electro et de musiques nouvelles.

La tortue géante

Le quartet de Truffaz (Marcello Giuliani, basse ; Marc Erbetta, batterie ; Patrick Müller, claviers) avait profité du phénoménal succès de Bending new corners pour prendre un peu de champ et respirer l’air d’autres alpages ; le trompettiste s’était ainsi récemment envolé pour la Hongrie, où il avait enregistré avec des musiciens du cru le convaincant Off course. Les retrouvailles sont l’occasion d’une réorientation vers des horizons plus rock, à tout le moins obscurément électriques ; une série de sept concerts leur permet d’affiner la mixture avant l’entrée en studio, à Lausanne, en janvier dernier. Mixage à Paris, mastering à New York, débarquement en avril : The Walk of the giant turtle, lac de lave électrique brûlante et organique, est probablement l’album le plus abouti du quartet à ce jour. Entre rythmique rock solidement ancrées et ambiances cotonneuses influencées par l’électronique contemporaine, le groupe, animé par une intelligence musicale commune et cohérente, se nourrit des leçons du « Dark Magus » pour avancer, alternant hommage identificatoire et débroussaillage novateur. « Nous n’avons pas fini de digérer les cinquante dernières années, explique le bassiste Marcello Giuliani. En seulement dix ans, nous avons découvert les Rolling Stones, les Beatles, James Brown, Miles Davis… » De fait, la proximité avec le son des orchestres électriques de Davis (trompette wah-wah distordue, maelström rythmique) et celui des meilleurs de ses disciples et épigones (une puissance brute qui évoque parfois le « Lifetime » de Tony Williams) est parfois réellement étonnante ; jamais cependant Truffaz ne pose au singe savant, sa relecture de l’héritage davisien ouvrant autant de routes nouvelles qu’elle en réactive d’anciennes.
Empruntant à tous les courants auxquels il s’est frotté (l’efficacité binaire du rock, le pouvoir de fascination d’un ambiant fortement influencé par Jon Hassel, la liberté du jazz), le quartet livre une synthèse qui les transcende tous et les déplace tous, conférant à son brouet un son réellement original.

Douglas, le bric-à-brac

L’américain Dave Douglas, de son côté, met sur la rampe de lancement une formation de plus avec Freak in, melting-pot de synthèse reconstitué à partir d’une foultitude de greffons dont aucun chirurgien n’aurait sans doute imaginé qu’ils puissent tenir ensemble. Du trompettiste, on connaissait déjà la collaboration avec John Zorn dans Masada, le quintet avant-jazz (avec Chris Potter, Uri Caine, Clarence Penn et James Genus), le sextet jazzy (et ses hommages thématiques à Shorter, Little Booker et Mary Lou Williams), le trio Tiny Bell, les projets « Witness », « Parallel Worlds » et « Sanctuary », le duo avec Han Bennink et le quartet ; on ne s’étonnera donc pas vraiment de le retrouver aujourd’hui à la tête d’un groupe électronique étendu, au casting duquel on retrouve le compère Joey Baron (batterie), le pilier de la Knitting Factory Jamie Saft (claviers), les saxophonistes Seamus Blake et Chris Speed, le guitariste Marc Ribot et, dans l’esprit du « salon indien » du Miles seventies, les tablas et autres percussions de Karsh Kale et Ikue Mori. Difficile de retracer la carte du parcours auquel invite le trompettiste dans ces onze compositions éclectiques (parfois hétéroclites), vaste bric-à-brac de climats, de boucles et d’influences où se télescopent hip hop et fusion, post-bop et post-rock, acoustique, électrique et synthétique. Placé sous des auspices idéologiques discrets mais sans équivoques (en caractères blancs minuscules, sur les rabats intérieurs de la pochette : « Enhance your journey : Naomi Klein, Fences and windows, World Social Forum, Porto Alegre » ; mais aussi, dans la même phrase : « Jan Van Eyck, Pieter Breugel » !), l’album déboussole, au risque de finir par lasser. Douglas et ses acolytes ont une nouvelle idée toutes les deux mesures, à tel point que l’homogénéité et l’identité de l’ensemble s’en ressentent. Bref, on préfère Douglas dans ses autres projets. Ca tombe bien : comme on l’a vu, il n’en manque pas.

Erik Truffaz : The Walk of the giant turtle (Blue Note / EMI, avec une piste vidéo d’une quinzaine de minutes réalisée par le cinéaste Siegfried lors de deux concerts à Rennes et Lyon en décembre 2002 puis lors de l’enregistrement en studio) ; Off course (BMC / Abeille Musique).
Dave Douglas : Freak in (RCA / BMG).

Sur le web, voir les sites persos de Truffaz et Douglas.
Lire en archives nos chroniques de The Dawn, un entretien avec Erik Truffaz réalisé en mai 2001 à l’occasion de la sortie de Revisité, et un papier sur les années électriques de Miles Davis, à propos duquel on pourra lire le récent essai d’Alain Gerber…