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Michael Henry Wilson est un collaborateur régulier de Martin Scorcese. Il est également historien du cinéma et écrit à Positif. Il vient de réaliser un documentaire sur le dernier film du réalisateur de Taxi Driver : A la recherche de Kundun. Ce documentaire, intéressant et complet, porte essentiellement sur la manière de travailler du cinéaste et sur la position tibétaine. On y retrouve des entretiens avec la scénariste du film, le Dalaï Lama et le metteur en scène.


Chronic’art : Comment est née l’idée du documentaire ?

Michael Henry Wilson : Lorsque Scorcese m’a dit qu’il allait faire un film sur le Dalaï Lama, j’ai trouvé l’idée tellement étonnante ! Comme Renoir parti en Inde tourner Le Fleuve, la rencontre de Scorcese avec l’univers tibétain représentait le choc manifeste de deux cultures. Je voyais à l’avance que Kundun allait être un des films capitaux de Scorcese et la perspective de filmer sur les lieux du tournage me semblait captivante. L’envie de le filmer remonte en fait au tournage de La Dernière tentation du Christ, mais suite à différents problèmes, le documentaire n’avait pas pu se faire.

On connaît votre familiarité avec Martin Scorcese (M. H. Wilson a cosigné avec Scorcese Voyage à travers le cinéma américain). A la recherche de Kundun était-il aussi une manière de présenter une fois encore au public la cause tibétaine ?

Au départ, non. Au bout de quelques jours sur les plateaux du film au Maroc, j’ai remarqué qu’il se passait quelque chose, un événement qui dépassait le simple profil de cinéaste. Vu le sujet du film, il s’est naturellement imposé à moi d’aller plus loin. J’ai commencé à parler aux Tibétains. Aucun acteur n’était professionnel, tous avaient un rapport avec le sujet du film. Beaucoup se sont mis à pleurer durant leur témoignage. Kundun, avant d’être un film de Scorcese, est un cadeau qu’il fait aux Tibétains. Il y parle d’une culture qui n’existera jamais plus. Je ne me doutais pas que le peuple tibétain s’était autant impliqué dans le film.
Le script a été co-écrit avec le Dalaï Lama. Martin aborde des étapes très personnelles de sa vie, comme par exemple, les séquences de rêve et son enfance. Le film fouille la personnalité du Dalaï Lama et le déroulement de toute sa vie. C’est pour cela que j’ai recueilli son témoignage pour le documentaire.

Considérez-vous Kundun comme un film à part dans la filmographie de l’auteur ?

Non. La Dernière tentation du Christ est, en bien des points, similaire. Mais même si l’on remonte à Mean Streets, il y a encore un rapport. Kundun traite du rapport d’un individu pacifiste à la violence. C’est un thème récurrent dans ses films.

Il y a quelque chose de paradoxal dans Kundun : le Dalaï Lama est présenté dans toute sa faiblesse, toute sa naïveté et son impuissance, et c’est en cela qu’il est grand. C’est un symbole somme toute…

C’est d’autant plus paradoxal que le Dalaï Lama a gagné en influence et en notoriété depuis son exil. Le Dalaï Lama aurait été quelqu’un de différent si il n’avait pas été forcé à quitter le Tibet. En quelque sorte, l’exil l’a formé.

Avez-vous cherché, en tant que documentariste, à compléter le film ?

Le film de Martin ne pouvait pas traiter narrativement du problème dans son ensemble. Quarante ans se sont écoulés entre le tournage et les événements historiques relatés dans le film. J’ai essayé, avec le documentaire, de créer une passerelle entre le passé que relate le film, et le présent. Le Dalaï Lama y parle de sa vie par anecdotes. C’est tout l’intérêt du documentaire de pouvoir faire des allers et retours narratifs et de pouvoir donner différentes versions de la réalité, certaines sont historiques, d’autres personnelles. Le film de Scorcese, en tant que biographie, ne pouvait pas autant se permettre cela.

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans le documentaire ?

J’essaie de retrouver dans la forme du documentaire un équivalent à l’écriture que j’ai pratiquée en tant que critique et historien du cinéma. Passer à la réalisation, c’était le stade naturel après avoir pratiqué ces deux activités.

Après avoir vécu toutes les étapes du tournage, le visionnage du film une fois terminé vous a-t-il surpris ?

Le montage a bouleversé l’aspect chronologique et objectif du tournage, les inserts d’images subliminales, les surimpressions de mandala (tapis de sable représentant le monde) dans les scènes finales sont très surprenantes. Le film dit très bien ce qu’est le bouddhisme, de manière très onirique et métaphorique. Je ne m’attendais pas à cet aspect si personnel dans l’œuvre. Je pense que Kundun va vraiment être reconnu dans quelques années.

Quels sont vos projets ?

Nous allons faire avec Martin quelque chose de similaire à Voyage à travers le cinéma américain, dans un registre tout à fait différent mais que Martin connaît sur le bout des doigts : le cinéma anglais, avec Michael Powell en tête d’analyse.

Propos recueillis par et

Quelques infos sur Kundun chez Yahoo