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Daniel Johnston, qui sort aujourd’hui Fear yourself, est un des plus grand songwriters américain vivant. Depuis ses cassettes autoproduites à ses derniers albums plus professionnels, il a marqué et fortement influencé toute une génération de musiciens, de Kurt Cobain à Thurston Moore. Daniel Johnston est un classique.

Pendant les années 80-90, Daniel Johnston enregistrait chez lui, sur magnétophone, avec une guitare ou un piano désaccordés, de sa voix fluette et maladive, des chansons minimalistes et pop d’amours déçus, de canards boiteux et de gentils monstres. Sur ses premières cassettes autoproduites (Untitled story, Hi how are you…), pleines de souffle et de vie, certains morceaux ne sont que des ébauches, des premières prises. Leur écoute donnait l’impression d’entendre le journal intime brut et spontané de quelqu’un qui était en grande souffrance, mais qui trouvait un réconfort évident dans la musique. Vite surnommé « le petit pape de la lo-fi », il apparut sur la scène du rock indé américain en même temps que Lou Barlow (Sebadoh, Sentridoh, Folk Implosion) et nombre de petits labels qui promouvait cette manière immédiate et paupériste de composer et de produire (Shrimper étant le plus connu). Daniel Johnston représentait à cette époque l’incarnation de l’idée même de spontanéité. Il n’avait pas le choix. La voix tremblante, les cris ou les pleurs qu’on entendait parfois renforçaient le sentiment intense de vécu, alternant avec des chansons plus gaies, le tout renvoyant à une confusion, une prolifération mentale et une ambivalence des affects. Les chansons désespérées, où il martelait un piano en hurlant qu’il habitait dans la ville du diable et que tous ses amis étaient des vampires (Devil town), tranchaient avec les mélodies enjouées renvoyant au monde de l’enfance (Happy time, Happy talk) ou aux très belles chansons d’amour qui parsèment sa discographie.

Musicalement, Daniel Johnston s’inscrit dans la tradition des garage-bands américains, qui sacrifiaient la technique à l’immédiateté. Mélodiquement, la référence ultime, c’est le classicisme pop des Beatles, découvert adolescent à travers le Complete Beatles grâce auquel il a appris à jouer du piano. Par ailleurs, Daniel est obsédé par certaines figures de la culture populaire américaine, comme King Kong, Frankenstein, Casper le fantôme, Godzilla ou Captain America. Ce sont les souvenirs de son enfance qu’il revisite, dans ses chansons ou une production frénétique de dessins, à travers le prisme singulier de sa folie : le mythe de la Belle et de la Bête, l’image du freak en proie au jugement de la société, la lutte du Bien contre le Bal, en sont les éléments narratifs récurrents. L’imagerie de Daniel Johnston en devient profondément américaine, mais éminemment singulière. Elle mélange christianisme (des parents fondamentalistes) et culture pop, de la plus schizophrénique façon : Captain America va revenir à la fin des temps sauver les âmes des damnés, MTV est identifiée au diable, Daniel et les Beatles vont faire une grande tournée pour l’Apocalypse, etc.
L’Amérique de la pop culture est parfois présentée comme le paradis terrestre, et Daniel va jusqu’à faire l’éloge de McDo, George Bush ou Walt Disney. Toutefois, en s’appropriant culture chrétienne et culture de consommation pour une production fantasmatique, il n’en est plus seulement la victime : Il invente une mythologie, gentiment monstrueuse et dangereusement régressive, qui reflète la schizophrénie de l’Amérique.

Le mot qui revient le plus souvent dans ses chansons, c’est « Love ». Il est à ma connaissance le seul musicien contemporain qui utilise le concept d’amour avec la même naïveté premier degré que les Beatles (Love will save you now) mariée à un fort sentiment religieux. En cela, Daniel poursuit une tradition populaire et positive de l’entertainer, visant à produire des chansons universelles, dans leur forme (de la pure pop) comme leur contenu (des hymnes à l’amour). Même s’il se met en scène, à travers ses difficultés de communication et déceptions sentimentales, comme un « amuseur désolé ». Daniel Johnston symbolise une forme d’intégrité et de résistance au monde désenchanté du show-business dans lequel il évolue sous la protection de sa grâce et son innocence. Dans les années 90, je ne m’étonnais pas de lire Kurt Cobain le citer. Depuis les années 90 jusqu’à aujourd’hui, Sonic Youth, The Butthole Surfers, Jad Fair, Yo La Tengo ou les Pastels ont joué ses morceaux et lui ont proposé des collaborations, saluant la qualité et la fraîcheur de ses chansons, leur force mélodique et leur intensité dramatique. Et son dernier album a été produit par Mark Linkous de Sparklehorse.

Malheureusement, les disques les plus produits de Daniel n’ont jamais été ses meilleurs. Sur Fear yourself, le falsetto plaintif caractéristique peine à faire oublier les mille-feuilles de cordes et de synthétiseurs ajoutés par Mark Linkous. Et si je sais que cette nouvelle œuvre témoigne sans doute d’une meilleure santé de Daniel, je regrette le caractère approximatif et l’émotion des enregistrements bruts de ses débuts. Qui me faisaient littéralement pleurer. Dans Untitled story ou 1990, sa voix qui se met à flancher, sa guitare qui se désaccorde peu à peu, ses parents qui rentrent dans la chambre pendant la prise, sont autant de petits détails qui m’ont permis de vivre ce sentiment unique de proximité, d’intimité avec un artiste. Looser magnifique, psychotique gracieux, éternel enfant, Daniel a toujours été pour moi l’ami idéal, dégagé de toute contrainte à l’ordre du monde, inventant son propre univers, déficient mais courageux. C’est grâce à lui et à Dominique A (qui à peu près au même moment chantait Le courage des oiseaux en s’accompagnant d’un simple Casio), que je me suis moi-même décidé à prendre une guitare, à écrire des chansons et à les enregistrer, pour le meilleur (parfois) ou pour le pire (souvent), mais avec une confiance et un désir enfin trouvés. Daniel chante que c’est « ce bon vieux rock’n’roll » qui a « sauvé son âme ». Moi, je crois bien que c’est Daniel Johnston qui a sauvé la mienne.

Lorsqu’il m’a été proposé, pour la deuxième fois en trois ans, d’interviewer Daniel Johnston, j’ai d’abord été réticent. Notre première rencontre ne m’avait pas laissé un souvenir très heureux : Daniel était peu engageant, l’exercice semblait l’ennuyer. Par ailleurs, je sentais que la situation particulièrement anormale d’être interrogé par des inconnus sur sa musique, ses dessins, ou sa vie en général, ne devait pas lui faire que du bien, psychologiquement parlant. Je ne voulais pas participer de sa maladie. Et puis, je ne voulais pas être déçu non plus, par ses convictions vraisemblablement réactionnaires (dans nombre d’interviews de Daniel lues ici ou là, Georges Bush était « OK »…), son christianisme sans distance, tout ce qui pouvait pervertir la figure idéale que je m’étais forgée à travers ses chansons. C’est toute l’ambiguïté du métier de journaliste : pouvoir rester fan après avoir rencontré l’objet de son fanatisme. Je me suis finalement résolu à accepter l’entretien téléphonique, en me promettant d’y mettre un terme si je sentais poindre le malaise, d’un côté ou de l’autre (j’ai moi-même mes limites). Et effectivement, cela n’a pas été facile. J’ai d’abord appelé ce numéro à Austin, Texas, en m’attendant parler à un intermédiaire qui m’aurait ensuite passé Daniel, mais c’est bien lui qui a immédiatement décroché l’appareil, reconnaissable entre mille à sa petite voix nasillarde et traînante. J’enclenche en catastrophe le mini-disc, et débute l’entretien :

– « Hi, it’s Wilfried, here, from Paris, for the magazine Chronic’art. »
– « Hi, how are you ? »
– « Fine, thank you, and you, how are you ? »
– « Fine, thank you, how are you ? »

Ca commençait effectivement mal. Au deuxième « How are you ? » (sachant que Hi, how are you est le nom d’un album de Daniel), je ne savais déjà plus comment enchaîner. Et l’échange a été laborieux. L’entretien a donc été court, parsemé de silences, et pas très intéressant au final. Mais en voilà des extraits choisis. Avec mes excuses pour les lecteurs. Dans ces circonstances, je ne me considère pas vraiment comme un journaliste. Et ce jour-là, j’étais d’abord un fan, qui cherchait sans doute d’abord à préserver son idole. Les fans ne devraient jamais rencontrer leurs idoles.

Chronic’art : Tu enregistres toujours des chansons sur cassettes ?

Daniel Johnston : Oui, mais seulement des démos, juste pour sauvegarder les chansons. Elles ne sont pas destinées à figurer telles quelles sur des albums. Je préfère enregistrer des albums en studio, de manière professionnelle, avec des producteurs, comme Brian Beatie d’Austin. On a justement fini d’enregistrer récemment un nouvel album, qui s’intitulera The Lost recordings of Daniel Johnston, et je vais travailler sur un nouvel album avec Sparklehorse.

Comment as-tu rencontré Mark Linkous ?

Eh bien, il m’a envoyé le CD de Sparklehorse en me proposant de travailler ensemble, et leur musique ma bien plu. Leur maison de disque s’est arrangée pour que nous puissions nous retrouver tous en studio, j’avais un carnet de notes avec de nouvelles chansons, et on a enregistré. C’était vraiment magique.

Tu préfères généralement les albums très produits ?

Oui

Tu écris des partitions pour les arrangements, de cordes par exemple ?

Non, j’écris seulement les chansons à la guitare. C’est Mark Linkous qui a écrit la plupart des arrangements.

Que signifie le titre Fear youself, pour toi ? Comment l’as-tu trouvé ?

Eh bien, c’est en voyant un jeu télévisé, qui s’intitule « Fear yourself », où les participants doivent, en quelque sorte, « se faire peur ». Et j’aimais bien le titre, alors je l’ai gardé comme ça.

Tu penses que la vie est trop tranquille, et qu’on a besoin parfois de « se faire peur » ?

Oui, j’imagine (rires).J’ai toujours aimé les films d’horreur, King Kong, Frankenstein, pour cette raison, je crois.

Il y a beaucoup de chanson d’amour sur cet album. Plus que d’habitude, non ?

Oui.

Tu es un des seuls et derniers auteurs-compositeurs qui utilisent le mot « love » de cette manière, très naïve, très pure. Cela vient de ta culture musicale, des Beatles ?

Oui, les Beatles, beaucoup. « Love is the answer ». Et la Bible aussi. J’improvise souvent sur des extraits de la Bible. La Bible est la chose principale, la plus importante (« main thing« ). L’amour aussi. Ce sont des termes très populaires : dans les chansons pour les enfants, les chansons à la radio, l’amour a toujours été présent, c’est le sujet principal de la plupart des chansons populaires, depuis des années, des siècles.

Mais plus personne n’utilise le mot « love » de cette façon aujourd’hui…

Oui, c’est vrai (rires).

Est-ce que tu écoutes de la musique récente ?

Non, surtout les Beatles. Toujours. Mais j’écoute moins de musique maintenant. J’en joue surtout.

Tu vis toujours à Austin ?

Oui, mais un peu à l’extérieur de la ville en fait. A quelques heures de la ville.

Tu fais quoi de tes journées ? Quel est l’emploi du temps ordinaire de Daniel Johnston ?

Je fais beaucoup de musique, de la guitare, du piano. J’écoute des disques, je dessine un peu, je bois, je fume, je dors.

Tu joues aussi avec des musiciens d’Austin ?

Oui, une fois par semaine, je vais en ville pour répéter avec mon groupe, Danny and The Nightmares…

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Fear yourself.
Pour lire une « vraie » interview de Daniel Johnston, allez plutôt voir ici.
Relire aussi notre dossier consacré au musicien.