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Une rencontre avec Daniel Darc, c’est bien entendu l’occasion de parler de Crève Coeur, des aléas de son enregistrement, des parti-pris de production ou d’écriture. Mais c’est aussi le moment de faire un petit tour rétrospectif, et haut en couleurs, sur la scène française de ce dernier quart de siècle, tant Daniel a contribué à vivre à toute vitesse et sans se retourner cette aventure dont peu sont ressortis indemnes…

 

Chronic’art : Le titre de ce nouvel album, Crève coeur, rappelle L’Attrape cœur de Salinger. Tu y fait volontairement référence ?

Daniel Darc : Non, je ne pense pas. Je n’ai pas pensé consciemment à L’Attrape cœur. Je pensais, à la limite, à un oxymoron : je pensais au « coeur » qui est au… coeur de l’album et je pensais à « crève » qui est notre fin. J’en suis obsédé : quand je me réveille, ma première pensée, généralement, quand j’ai un peu de chance, va à Dieu. Je pense que l’on va tous crever et -je suis très égoïste- je pense à moi d’ailleurs, avant les autres. Donc, il y avait ces deux choses qui m’obsédaient. Ce qui me faisait rire, les Stranglers avaient d’ailleurs fait une chanson là-dessus, c’est que le coeur est un organe, dégueulasse et horrible. C’est pas plus beau que le foie, y compris un foie normal ! Le fait de faire du coeur l’organe des sentiments, c’est un truc très occidental. Donc, ça m’intéressait. Et puis « Crève », je te l’ai dit, parce que l’on finira tous par crever. Personnellement, c’est mon moteur, comme pour la plupart des mecs qui écrivent. Kerouac avait dit : « on écrit parce qu’on va tous crever ». Et il faut bien essayer de laisser des traces, sinon à quoi ça sert ?

 

Il y a un certain nombre de morceaux qui sonnent de façon assez légère mais, en même temps, je trouve que les chansons de Crève coeur sont parmi les plus sombres que tu ais écrites. Cela correspondait à une envie de contraste ou de décalage ?

J’ai toujours été attiré par ça. Ca fait longtemps que je ne veux plus chanter, ou chanter un peu, mais surtout faire du « talk over ». Et j’ai réussi à le faire grâce à Frederic Lo. C’est ce que je voulais faire depuis longtemps et lui a tout de suite été ok pour ça. Il m’a même encouragé dans ce sens là. Ses musiques à lui étaient plus optimistes que mes textes et je trouve ça très bien, car si les musiques qui avaient suivi étaient aussi noires que mes textes, personne n’aurait pu écouter l’album. Vraiment. Il y a le Requiem pour Auschwitz ou des choses comme ça qui existent mais … Je trouvais ça intelligent d’avoir ce truc. Comme dans le film Le Feu follet : le passage avec Jeanne Moreau, où Maurice Ronet la revoit et lui dit : « Qu’est-ce qu’il sont devenus, nos amis ? ». C’est devenu Mes Amis, dans l’album : « Oh, tu sais, ils se marient, ils se suicident, ils font n’importe quoi ! ». Avec la voix de Jeanne Moreau qui est sublime. Je voulais parler de choses qui me semblaient importantes et, en même temps, dérisoires : qu’est-ce qu’une chanson de trois minutes quand en Tchétchènie tout le monde se fait buter ? J’aimais bien le mélange des deux…

 

Le morceau qui ouvre l’album, La Pluie qui tombe, est le seul qui soit cosigné…

Oui, avec Annabelle Fernandez. C’est la chanteuse d’un groupe qui s’appelle Anna Vog.

 

Une référence à Vivian Vog, l’alter ego que tu t’étais créé pour signer tes textes au moment de Taxi Girl ?

Je ne sais pas ! Franchement, sincèrement… On se connaît très bien et on n’en a jamais parlé. Elle m’a juste dit : « Qu’est-ce que tu penses de ce nom ? ». J’ai dit : « Ouais ! « , j’étais flatté, mais peut-être qu’elle ne l’a pas fait pour moi. Je ne sais pas du tout.

 

Quel est son apport sur La Pluie qui tombe ?

Elle a créé la moitié de la mélodie et écrit pratiquement la moitié du texte. Au départ, c’est une chanson d’elle. Moi, j’ai changé deux ou trois choses et j’ai rajouté « les robes maculées de sang »… Et puis Frédéric a pris ça, l’a arrangé à sa façon, l’a changé beaucoup, l’a modifié. Tous les trois, on a convenu que c’était bien de signer ça à trois.

 

Est-ce que Elégie # 2 fait référence au Elégie de Taxi Girl ?

Le Elégie de Taxi Girl faisait référence au Elégie de Patti Smith. Ainsi qu’à l’écriture médiévale, aux élégies. Donc, j’ai mis Elégie # 2 pour que ce soit comme Rainy day woman de Dylan. Oui, ça fait référence à Patti Smith surtout et à tous les poèmes qui ont existé avant. Il se trouve que j’avais fait un Elégie avant, mais c’est une élégie, voilà. Dans la forme, c’est une élégie.

 

Le petit sample que l’on entend sur ce titre est de qui ?

Il n’y a pas de sample ! (rires) La Sacem qui veille… C’est une amie qui a chanté !

 

Pour la première fois, sur un de tes disques solo, je trouve que certains morceaux rappellent Taxi Girl : les choeurs de Mes amis et surtout Et quel crime ? où on croirait entendre Laurent Sinclair. Est-ce que Taxi Girl est suffisamment loin pour que tu puisses y revenir ?

Oui. Je n’ai absolument aucun problème par rapport à Taxi Girl. Je peux t’en parler si tu veux : on a failli travailler avec Laurent (Sinclair, claviériste de Taxi Girl – ndlr) pour l’album et, pour des raisons de dates, ça ne s’est pas fait. Je n’ai aucun problème avec Taxi Girl : il faut comprendre que j’étais un des cinq membres -on peut dire « des quatre » et puis, rapidement, « des deux »- qui faisaient la musique du groupe. Donc, forcement, c’est normal, même si j’ai évolué, qu’il y ait des trucs qui soit toujours présents. Tu me parles de Et quel crime ? et on pense à Laurent Sinclair mais, si on va plus loin, on pense au clavier des Stranglers (Dave Greenfield – ndlr) et, plus loin encore, à Ray Manzarek (The Doors). C’est une filiation, comme ça.

 

Quels rapports tu entretiens avec Mirwais ou Laurent Sinclair, aujourd’hui ?

On se voit de temps en temps avec Laurent, on se prête des cassettes vidéo, on s’aime bien. On est potes, ce n’est pas comme mes « frères », Marc (Dufaud, écrivain et cinéaste, auteur des films consacrés à Daniel Darc et du DVD accompagnant Crève coeur, ndlr) ou Georges (Betzounis, du groupe Pure Sins et musicien avec lequel Daniel Darc a réalisé Nijinsky, son précédent album, ndlr), mais c’est un mec qui comptera toujours pour moi. Une fois, je me suis occupé de son fils, Marlon, qui a déconné. Je suis allé le chercher aux urgences et, d’ailleurs, Marlon, si tu lis ça, n’oublies pas que tu me dois un sac de couchage ! Avec Mirwais, on se téléphone de temps en temps. La dernière fois que je l’ai vu, c’était parce qu’il m’avait prêté 2 000 balles et, pareil, Mirwais, si tu lis ça, je te les rends quand tu veux : c’était avant Star academy ! Je ne voudrais pas que ça semble amer ou je ne sais quoi : c’est un mec que j’aime beaucoup et je suis vraiment content que ce soit lui qui ai fait ça pour Madonna. Je veux dire : Madonna, je n’en ai rien à foutre, pour moi, c’est une merde. Mais si ça avait été des connards de Versailles qui avaient fait ça à sa place, j’aurais été mal.

 

Sur Un Peu, c’est tout, le texte fonctionne en rejets : peut-on y voir un exercice à la Gainsbourg ?

Non. Les rejets, j’en fais souvent. Le plus beau rejet qui m’ait été donné de faire m’a été volé par Miossec. Il a utilisé « Je dis… simule ». Là, je me suis dit : « Putain, la salope ! ». Sinon, on peut dire Gainsbourg mais avant lui, il y a eu Cole Porter. C’est beaucoup plus Cole Porter que Gainsbourg… C’est pas grave : Miossec, je t’ai roulé une pelle, je t’en roulerai d’autres ! (rires)

 

Sur cet album, tu as une plus grande maîtrise de ta voix. Le chant est très réussi…

Il y a surtout moins de chant ! C’est le choix du « talk over ». Depuis la fin de Taxi Girl -même si je voulais le faire avant-, ça me semblait plus adapté. Il y a quelque chose de moderne là-dedans. Pas au sens de Kraftwerk, un groupe aujourd’hui tout sauf moderne. Il ne faut pas oublier qu’avant le Punk -et avant tout-, je voulais être écrivain. Donc, ce qui m’intéresse, c’est l’écriture et c’est la lecture de l’écriture, aussi. Je me sens plus à l’aise là-dedans… Il y a des mecs qui peuvent dire que c’est parce que je ne sais pas chanter, je ne suis ni Jeff Buckley, ni Tim Buckley. Bien sûr, je pourrais faire comme Benjamin Biolay mais ça ne m’intéresse pas.

 

Cet album, plus que les autres, semble « sous influence divine ». On finit même sur le Psaume 23. Est-ce que, à l’instar de Johnny Cash, Nick Cave ou d’autres gens que tu aimes beaucoup, tu a fait ce chemin, du « Bad boy » à une sorte de « rédemption » ?

Je ne sais pas. Entre « Bad boy » et le reste, je ne sais pas faire la différence. Les mecs que j’admire dans la musique sont Johnny Cash, Dylan, Elvis Presley, le chanteur de Waterboys, Nick Cave, bien sûr, des gens comme ça qui sont… passionnés par Dieu ! Le mot « religieux », je ne l’aime pas. Ils sont « passionnés par Dieu ». Peut-être que, comme Nick Cave, je me suis fait prendre à mon propre piège. C’est-à-dire qu’à force de parler de ça, ça m’a pénétré. Mais, à la mort de mon père, je me suis converti. J’ai été baptisé le 10 août 1998, après Dylan. J’avais mis mon père dans un centre pour les vieux où j’ai rencontré une sœur. Elle m’a présenté à un prêtre qui ressemblait un peu au Frère dans Robin des Bois, le gros, le mec dont tu sentais qu’il ne refusais pas l’apéritif quand il allait chez les paroissiens. Il était prêt à me baptiser tout de suite. Je me suis dit : « Attends, il ne faut pas déconner ». Et puis je lui ai dit ce que je pensais de Jean-Paul II et ce genre de choses et il m’a dit : « c’est des détails ». Et ça, « le détail », ça me rappelle toujours un mot que je n’ai pas supporté, d’un mec d’extrême droite ! Et puis un jour, j’ai eu un flash et je vais te montrer… [Daniel part chercher une photo]… Voilà, je lui montre une image, c’est une photo que j’ai prise devant le Temple, boulevard Arago, et il y a écrit : « Ce que nous croyons ». J’ai lu ce texte, sans savoir ce que c’était qu’un protestant, et c’était exactement ce que je croyais, ce que j’espérais, ce que je voulais. Ce qu’ils refusaient, c’est ce que je refusais également. Ensuite, j’ai rencontré un pasteur qui s’appelle Jean-Charles Tenreihro, qui est maintenant Président des Régions, à la Fédération Protestante. Il m’a baptisé mais, contrairement à « Frère Tuc », il m’a dit : « Tu n’es pas pressé ». Et il a fallu plus d’un an pour que je sois baptisé. Au bout d’un an, je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus horizontal que vertical, c’est-à-dire que je me suis fait baptiser parce que je voulais appartenir à la Communauté des Batignolles, une communauté protestante, en l’occurrence, mais Chrétienne. Et plus le temps avançait, plus je me rendais compte que le baptême importe peu si tu as la Foi. Ceci dit, le baptême m’aide beaucoup car, des fois, la Foi chancelle : c’est difficile. « Elle chancelle, quelques fois » : on peut faire un mot, si tu veux. On peut dire, avec Jacques Chancel : « Et Dieu dans tout ça ? » (rires). Non, je crois en un Dieu, je crois en Jésus Christ, son Fils et, en même temps, Dieu lui-même. C’est un truc qui me dépasse complètement et c’est là où, quelques fois, je me sens presque agnostique ! Ca me dépasse ! Quelque fois, je me sens pascalien… J’ai des amis, autour de moi, qui sont athées. Selon moi, ils ont un courage incroyable car si j’étais athée, il y a longtemps que je me serais foutu en l’air. Quel intérêt de vivre, si tu es athée ? Je vois pas.

 

La direction musicale de l’album est assez folk et pop. Est-ce ta volonté ou l’apport de Frédéric Lo ?

Frédéric, lui, est très branché Beatles, Smiths, groupes anglais… et il écoute les groupes actuels. Moi, non. J’écoute peu de musique anglaise, j’écoute de la musique américaine : beaucoup de Country, beaucoup de Rock’n’roll, beaucoup de Rockabilly. Et je pense que le mélange a été bénéfique pour nous deux. C’est-à-dire que l’album n’aurait pas sonné comme ça si je l’avais fait seul ou avec quelqu’un d’autre, comme Georges (Betzounis, ndlr), par exemple, qui lui est beaucoup plus proche de mes influences. Il y a des chansons que certains décrivent comme « electro ». Moi, je dirai que c’est « electro » parce qu’on n’avait pas un orchestre symphonique devant nous : on s’est servi d’un synthé, quoi. Avec Frédéric, j’ai appris à supporter des choses que je ne supportais pas : comme Sergent Pepper ou des conneries comme ça. Et puis, je crois qu’il a appris avec moi aussi. En solo,Frédéric aurait fait un disque complètement différent et moi aussi. Voilà, c’est moitié / moitié, je crois… Et puis on a décidé de faire un peu Bowie / Iggy…

 

Qui fait Bowie et qui fait Iggy ?

D’après toi ? (rires)… Je préférerais que ce soit le contraire ; j’aurais plus d’argent, mais…

 

Tu parles de moyens : cet album fonctionne avec une économie de moyens. Est-ce que tu as peur que l’on trouve l’album sous-produit ?

Non. Frédéric a joué chez lui sur un vrai piano mal accordé. Il me disait sans arrêt : « Il faut le refaire ». Je lui répondait : « Non, on ne le refait pas. C’est comme ça et on le laisse comme ça. On fait tout à deux ». Il a finalement accepté. A l’inverse, quand on est allé mixer, on pouvait refaire des choses. Mais c’est surtout parce qu’à l’époque je buvais, c’était avant la désintoxication alcoolique. J’ai été pendant deux mois et demi à l’Hôpital parce que je dégueulais du sang, genre un litre de sang, un truc incroyable : il y a des médecins qui pensaient que j’allais crever, mais je m’en suis sorti. Bref, pendant l’enregistrement de Psaume 23, justement, je n’arrêtais pas de bouger, donc le son était bizarre alors j’ai accepté de le refaire pour que ce soit net. Alors que l’ingénieur du son, François Delabrière -un mec génial-, et le producteur, Frédéric Lo, ont dit : « Non, non, on garde la première. On s’en fout de la qualité du son ». J’ai trouvé ça génial ! Je voulais que l’on fasse tout à deux. Pour voir. Et Frédéric a compris très vite ce truc là. Peut-être qu’il l’a compris avant moi, je ne sais pas, on ne fait pas une course, on a compris tous les deux qu’il fallait le faire à deux.

 

Ce disque sonne de manière brute, sans fioritures, il y a une esthétique très spartiate…

Oui. C’est surtout vis-à-vis de ce qui se passe en France, actuellement, avec des gens qui sont supposés être des génies, comme ceux qui ont donné de la crédibilité à Henri Salvador six mois avant sa mort (au dernières nouvelles, l’auteur de Nos ancêtres les Gaulois est toujours bien vivant, ndlr) : Keren Ann et l’autre là… C’est super-produit ! Enfin, « super-produit » au sens « sur-produit » ! Je ne vois pas l’intérêt. Ca pourrait être très bien : je veux dire, les Beach Boys, quelquefois, c’est sur-produit mais… bravo, quoi ! Mais là, quel intérêt ? Quel intérêt de nous faire croire que c’est un concept album sur Kennedy et Marilyn Monroe alors que, visiblement, s’il a lu une biographie de Kennedy et Marilyn Monroe, il l’a lu dans Paris-Match. Et encore, il a raté des lignes… Je m’en fous… De toute façon, tu sais, de la même façon que Gainsbourg -là, tu vas te dire : « pour qui il se prend, lui ? »- voulait être peintre et il n’a jamais réussi à être peintre, moi j’aurai voulu être romancier. J’ai 44 ans. 45 en mai (2004, ndlr). Depuis que je suis môme, mon rêve, c’est d’être romancier. Et il y a eu le Punk ! Et le Punk m’a sauvé. J’ai fait des chansons et j’écrirais bien des livres, mais je sais que je suis incapable d’écrire un livre. Si, je peux écrire un livre : quand je lis Houellebecq, je pense pouvoir écrire un livre, c’est pas le problème. A l’inverse, j’ai énormément de respect pour Christine Angot. Pour moi, c’est quelqu’un, c’est un écrivain. Mais Houellebecq, c’est juste un mec plein de haine. Et je déteste les mecs pleins de haine. Il y en a un que j’aime bien, et chez qui la haine justement se barre de plus en plus, c’est Marc-Edouard Nabe. Sans ça, il y a des gens qui sont morts depuis longtemps, qui étaient plein de haine, comme Le Vigan, comme Céline… Mais eux avaient au moins les couilles de revendiquer et ils avaient une intelligence supérieure à la moyenne. Ce qui n’est vraiment pas le cas de Houellebecq : un mec qui ne sait pas chanter, qui ne sait pas parler, qui ne sait pas écrire et qui ose de surcroît affirmer des choses qu’il n’est peut-être même plus la peine de répéter… Comment peut-on dire : « La religion musulmane est la plus conne du monde » ! De quel droit ? [silence…] Mais en fait pourquoi pas ? C’est un truc que je respecte… Je respecte complètement qu’on dise ça. Mais je le respecte à partir du moment où ce mec se promène rue Myrha et qu’il affirme ça face à dix mecs, face à dix rebeus. Si il ose le dire, très bien. Parce que Céline, Le Vigan, des gens comme ça, osaient le dire en face… Drieu La Rochelle osait faire ça. Moi, j’ose faire ça. Je vais pas le dire face à des musulmans car, pour moi, la religion musulmane est une des plus belles qui existent. Mais si j’ai des cicatrices, c’est parce que j’avais en face de moi plein de fascistes et que je leur ai fait comprendre que pour moi le fascisme, c’était de la merde ! Voilà. J’ai failli rester paralysé. Pendant deux ou trois mois, on a cru que j’allais le rester. Pour autant, j’ai pas regretté une seule seconde… La seule chose importante, c’est d’être sincère. Je pense être sincère, c’est tout. Je dis pas que j’ai du talent. Je crois que j’en ai un peu, pour certaines choses, ouais… Je suis sincère, c’est tout.

 

Là, tu te prépares à faire de la scène ?

Bien sûr.

 

Quelle formule tu vas utiliser ?

Il y aura une batterie, une basse, un clavier et une ou deux guitares. Et moi ! Je prendrais la guitare de temps en temps et puis d’autres instruments un peu à la con, comme cette espèce de saxophone en plastique que tu vois là, ce genre de flûte aussi et ma « duosonic n°2 ». La « Duosonic n°1 », c’était celle de Patti Smith. Moi, j’ai la « n°2 » et je ferai du bruit avec, parce que je ne sais pas jouer. En janvier, Paul Beuscher m’a livré un piano numérique. A l’avenir, on s’est mis d’accord avec Frédéric, la musique sera plus de moi. Ca ne me gêne pas, à l’inverse, qu’il y ait plus de paroles de lui. Bref, j’ai trouvé un bon partenaire.

 

Pour ceux qui te suivent de plus loin, peux-tu nous dire ce que tu as fait entre Nijinsky et Crève coeur, soit pendant dix années…

Les Inrockuptibles l’ont présenté de façon bizarre : on a l’impression que je suis mort entre-temps ! Non, j’ai écrit des nouvelles, des trucs qui ne sont pas parus, qui vont peut-être paraître un jour. J’ai écrit ce qu’un connard appellerait des poèmes. Mais ça ne rime pas, parce que les poèmes qui riment me font chier, de toute façon. Ca sortira, un jour ou l’autre, forcément, parce que je vais sortir un bouquin bientôt. Voilà. Et puis j’ai fait un peu de musculation, j’ai appris un petit peu de piano, beaucoup de basse, j’ai fait du vélo… J’ai vécu comme un mec normal ! Mais j’écris beaucoup, ce n’est pas parce que ça ne paraît pas que je ne fais rien. Et puis, avec Marc Dufaud, on a commencé à travailler sur un long métrage. Plein de choses donc.

 

Tu avais écrit aussi pour des magazines comme Best. Qu’est-ce qui t’a conduit à le faire ?

Oui, Best, à la fin, en 1995. C’est Patrick Eudeline qui m’avait proposé ça, et je l’ai fait. J’étais fan de Nick Cohn, de Nick Kent, de Lester Bangs, bien sûr. D’Yves Adrien et de Patrick Eudeline, en France, c’est mon pote. Et j’étais content de faire ça… Sauf les interviews, car je suis trop timide, je perds mes moyens ! Mais chroniquer, ça m’intéressait, j’aimais bien. Et puis, surtout, l’intérêt c’est de découvrir des choses via le rock. Patrick citait des noms que je ne connaissais pas, Philippe Garnier aussi, qui n’avaient pas de rapport au rock mais qui avaient un rapport au cinéma, à la littérature aussi : le truc de Patrick, c’était Huyssmans ; pour Garnier, c’était Peckinpah. Et j’ai tout découvert à l’envers, par le rock. Par exemple, Bach, je connaissais un peu, mais je l’ai découvert et je suis devenu fan grâce à par Glenn Gould surtout. J’avais acheté l’intégrale de Robert Johnson et Keith Richards disait : « Quand je l’ai entendu, la première fois, je me suis dit, merde ! c’est presque aussi beau que Bach ! ». Et c’est là que je suis allé écouter du Bach. Je dois tout au rock : ma vie, ma vie abrégée aussi. C’est évident que si je n’avais pas découvert le rock, je me serais énormément fait chier, depuis longtemps.

 

Récemment, par l’intermédiaire de Marc Dufaud (dans son premier livre, Les Peaux transparentes – éditions Touble-Fête), tu t’es retrouvé plus ou moins personnage de roman : ça t’a fait quel effet ? Est-ce que ça a influencé vos rapports ?

Je ne pense pas. Ca fait quinze ans, pratiquement, que l’on est amis. Au départ, il voulait faire des photos de moi et je me foutais un peu de lui, c’était un photographe, voilà. Et puis j’ai découvert ce mec et j’ai compris qu’il était vraiment mon petit frère, qu’il était un des mecs les plus intelligents que je connaisse. Si tous les mecs étaient comme lui, il n’y aurait pas de merde sur terre. Et Nathanael, son fils, je l’aime comme mon môme. Vraiment. Si quelqu’un le touche, je le tue ! J’appelle pas les flics, hein : j’ai beaucoup d’armes, j’en prends une [Daniel montre sa réserve], et je le bute tout de suite.

 

A ce propos, tu as écrit quelque chose sur Nathanael…

Oui. Ca n’est pas sur l’album. Ca sortira sur un maxi ou sur le second album, peut-être. On l’entend qui dit : « Hé, Daniel, c’est vrai qu’il y a une chanson qui s’appelle Nathanael ? » (sourire béat). Il a 4 ans, c’est un enfant génial. C’est le plus beau môme que j’ai rencontré, il est craquant. Je l’aime vraiment, c’est peut-être l’être humain que j’aime le plus au monde avec ma mère. Et mon chat, qui est mort aujourd’hui… (le lendemain de notre entrevue, Daniel allait enterrer son chat, Gloria, dans un bois parisien, ndlr).

 

Tu es donc déjà au travail sur un nouvel album ?

Oui. Mais, tu sais, lorsqu’on a écrit pour Dani, on a pas pensé à un album. On voyait que ça se passait bien, on a continué à composer. On a fait des chansons et c’est devenu un album. Moi, je le vois comme ça : on continue à écrire… Pour Tchecky Kario, on a fait une chanson. Pour Marc Lavoine, on en a fait une. Tcheky Kario, c’est un mec que j’aime beaucoup, je ne le connais pas bien mais c’est un mec que j’aime bien. Il y a des mecs, comme ça, que tu rencontres, et tu as l’impression de les connaître depuis longtemps. Marc Lavoine, il m’a semblé ok, même si Les Yeux revolver, je ne peux pas !

 

Tu as vu le disque où il pose comme toi sur Nijinsky ?

C’est Bashung qui a fait ça.

 

Marc Lavoine, encore plus.

Ah bon ? Le photographe, c’est pas Schroeder, c’est pas le mien ?

 

Je ne sais pas.

Bon. Non, je ne l’ai pas vu. Dans une forêt, en costard, comme ça [il prend la pose du disque] ?

 

Oui, exactement. Je te montrerai ça.

Tu es sérieux ? Ok. Je ne pense pas qu’il l’ait fait exprès. Ou alors c’est un hommage…

 

Puisque l’on entend beaucoup parler de ça, je voulais savoir ce que tu pensais de la crise de l’industrie du disque ?

Je ne veux pas faire chier Mercury, ni Universal. Mercury et Universal, je vous aime ! (sourire narquois) Moi, je trouve ça tout à fait naturel qu’un môme choppe des titres sur son ordinateur, qu’il écoute ses trucs et n’ait pas à se faire chier en achetant le disque ! Depuis que je suis né, c’est la crise dans l’industrie du disque ! Quand les cassettes audio sont arrivées, c’était la crise. Ca a toujours été la crise : j’en ai rien à foutre, je m’en fous. De toute façon, maintenant, c’est malheureusement prouvé -même si ça touche moins les gens comme moi que les rappeurs !-, il y a beaucoup plus d’argent versé par les consommateurs dans les produits dérivés que dans les disques. Evidemment, s’agissant de Daniel Darc, il n’y a pas grand chose en matière de produits dérivés. Eventuellement, une croix huguenote ! De la même façon que les intermittents du spectacle, qu’est-ce que j’en ai à foutre !? -je ne devrais pas dire ça, parce que je vais me retrouver sans personne pour faire la tournée. Van Gogh s’est tranché une oreille et ils osent manifester parce qu’ils n’ont pas assez d’argent ! Voilà, je suis grillé, merci ! (rires)

 

Tu as un site web très riche, très vivant et documenté : tu en penses quoi et que penses-tu du web en général ?

Le web, je n’y connais rien et je m’en fous. Mais le site, je le trouve super : François (Burgert, webmaster du site et auteur des photos de Crève coeur, ndlr) fait un truc bien. En même temps, moi, j’en suis encore à taper à la machine ! Forcement, les mecs qui écrivent sur le site, ça me fait plaisir. Quand ils posent des questions, j’essaie de répondre le plus possible, bien sûr. Evidemment, c’est vachement touchant. Mais pas plus ni moins que les lettres. J’ai toujours reçu des lettres et j’essaie d’y répondre le plus possible.

 

L’année dernière un Best of Daniel Darc était sorti. On y trouvait quatre titres de Taxi Girl, ce qui peut être un peu étonnant pour un « Best of » de Daniel Darc. Est-ce parce que ces quatre titres de Taxi Girl sont particulièrement les tiens ou est-ce simplement une idée de la maison de disques ?

Forcement, c’est une idée de la maison de disques pour Chercher le garçon puisque c’est le titre que tout le monde connaît : même les gens qui ne connaissent pas Taxi Girl connaissent Chercher le garçon. La preuve, tu l’as entendu à la Star academy ! Et Aussi belle qu’une balle, qui est autant de Mirwais que de moi. Bon, Paris, c’est beaucoup moi parce que je crois que le texte est important dans l’histoire. Et puis Je suis déjà parti, c’était un petit peu une déclaration que je faisais, quoi. C’est-à-dire que, pour moi, Taxi Girl c’était déjà terminé. C’est pour ça que ça s’appelle comme ça… Mirwais et moi, nous fonctionnions comme un vrai groupe. Je crois. Il ne faut pas oublier que, au départ, il y aurait du y avoir deux albums, deux best of : un Best of Taxi Girl et un Best of Daniel Darc. Et puis Virgin a manqué de couilles… C’est simplement du au fait qu’on est en France et que, évidemment, les gens ont peur : il y a quelqu’un qui, après avoir travaillé avec nous, a travaillé pour Charles Pasqua, il s’appelait Alexis (Manager de Taxi Girl et de Mankin Records, ndlr). C’est une ordure d’extrême droite. Il est même pire qu’un mec d’extrême droite : il a travaillé avec Charles Pasqua, ça aurait pu être avec Jospin. C’est une ordure, quoi, une merde ! C’est un mec qui existe vaguement. Chez Virgin, ils ont peur des garçons comme lui, qui n’existent pas. Qui ne sont rien. C’est la raison pour laquelle tout ce qui était sur le catalogue Mankin records n’a pas pu être réédité… Donc tout ce qui est de l’époque Seppukku n’existe pas. Et Sepukku est quand même un disque légendaire, c’est dommage. Mais, d’un autre côté, je trouve ça bien : si les gens écoutaient Sepukku à nouveau, peut-être que ce serait beaucoup moins légendaire. Parce que c’était un disque foireux, quand même. Il y avait de bonnes idées mais les maquettes étaient mille fois meilleures…

 

Ca tient au parti pris de Jean-Jacques Burnel (bassiste des Stranglers et producteur de cet album) ou…

… Tu veux parler de la qualité musicale ? Moi, je voulais que ce soit Maxime Schmidt qui produise. Ou John Cale. Et ça n’a été ni l’un ni l’autre. Pareil pour Mirwais : il voulait John Cale ou Maxime Schmidt… Il ne faut pas oublier qu’on avait 17, 18 ans. C’était notre première expérience de ce genre. Pas de bol, on s’est fait baiser. Mais je continue à défendre Alexis sur ce coup-là. C’est un sale con mais sans lui, peut-être qu’on ne serait pas connus. Comme les Pistols : sans McLaren, personne n’en aurait entendu parler, j’en suis persuadé. Nous, on s’est fait baiser. McLaren n’a baisé personne. Chaque pays a le McLaren qu’il mérite : pour nous en France, c’était Alexis !

 

Pour revenir au « best of », il y a beaucoup de titres de ton premier album solo, Sous influence divine, alors que tu aimes davantage le second, Nijinsky : tu avais envie de mettre en avant ces morceaux là ?

Il faut comprendre que c’est un « best of » qui s’appelle Le Meilleur de Daniel Darc -personnellement, je n’aurais jamais appelé ça comme ça, c’est un peu ridicule ! La faute à PIAS, le label, c’est eux aussi qui ont sélectionné les titres. Moi, je ne suis pour rien là-dedans. Il y a juste deux ou trois titres pour lesquels j’ai posé mon veto, et un titre pour lequel j’ai insisté : Ce qu’il y a dans tes yeux, que j’ai fait avec Jacno.

 

Quels sont ces titres que tu ne voulais pas voir sur la compilation ?

Il y en a qui y sont quand même ! C’est Pars sans te retourner qui aurait pu être, selon moi, une bonne chanson. Le texte est correct, mais le titre été détruit par la production. Bref, passons, ce qui m’intéresse, c’est ce que je fais maintenant. Je ne vais pas me branler sur les trucs que j’ai fait il y a dix ans.

 

On retrouve des reprises cette compilation. La reprise de Johnny Thunders (She’s so untouchable), on peut comprendre, on sait que tu aimes depuis toujours. Ce qui peut surprendre en revanche, c’est la reprise de Joe Dassin (Aux Champs Elysées). Tu peux expliquer ?

Oui ! Enfin, oui et non…

 

Qui t’a demandé de faire cette chanson ?

Burgalat ! Burgalat a été contacté par les mecs de Village Vert… On lui a demandé s’il voulait faire un truc là-dessus. Ca ne l’intéressait pas, mais il a dit : « Si c’est Daniel Darc, d’accord ! ». Franchement, je venais de faire la reprise de Johnny Thunders, et on me parle de Joe Dassin ! Quand même, faut pas déconner. N’empêche que Joe Dassin a été un des seuls français qui a compris la country. Ca s’appelait Ca m’avance à quoi, un titre que je trouve sublime. Hélas, c’était déjà repris par Autour de Lucie et comme la chanteuse du groupe est la femme du mec qui s’est occupé de l’album, il était hors de question que ce soit moi qui fasse ça !

 

Au final, c’est quand même une chanson que tu t’es appropriée…

Tu sais, là, c’est vraiment du a Burgalat… J’ai vraiment apprécié de travailler avec lui. J’adore Bertrand. Et, j’avais cette idée avant qu’on me fasse comprendre que c’était déjà pris… Bertrand m’a dit : « Non, on ne va pas reprendre cette chanson : elle est sublime. Si on reprend un truc, on reprend un truc qui n’est pas bien ». Et j’ai compris que c’était effectivement ça… Je veux dire : quel est le con qui pourrait avoir l’idée saugrenue de reprendre Good vibrations ou Satisfaction ? Des chefs-d’oeuvre de ce genre, tu vois ? Ca sert à quoi ? Ou encore n’importe quel morceau de Blonde on Blonde. Qu’est-ce que tu veux faire de mieux ?

 

Dans Champs Elysées, on entend justement les choeurs des Beach Boys !

Ouais, bien sur !

 

Ce n’était que des samples, alors ?

En fait, c’était ce qui était ressorti sur Pet sounds, les trucs inédits de la fin. Avec Bertrand, on s’était marrés parce que moi je suis d’origine juive, et lui chrétienne. C’était juste une sorte de pari stupide : on a commencé à faire des choeurs et il m’a dit : « Moi, je vais faire des trucs grégoriens ». Je lui ai répondu : « Ok, moi je vais faire des trucs juifs ». Et c’est vrai que lorsque tu écoutes la chanson, il y a deux parties complètement différentes qui se juxtaposent. Deux choeurs. Il y a d’un côté des trucs avec des harmonies juives et de l’autre, il y a des trucs grégoriens. Et puis on était super motivé : on n’a pas voulu qu’on reprenne un chef-d’oeuvre, alors on reprend la plus grande merde qui existe, et on va en faire un chef-d’oeuvre !. Parce que -c’est très prétentieux, je sais-, quand tu réécoutes le disque, franchement, ils ont repris une chanson sublime et ils en ont fait une merde. Je crois que nous on a pris une merde et on en a fait une chanson, peut-être pas sublime, mais correcte… De toute façon, moi, je suis un voleur. C’est ça qui m’intéresse. On est tous des voleurs. Et c’est la même chose pour l’écriture. Ce qui m’intéresse, c’est de voler. Comme le disaient Brion Gysin et William Burroughs : il y a des gens qui ne sont pas contents qu’on leur vole des choses ; ils feraient mieux de fermer leur gueule parce qu’il y a Rimbaud et il y a Baudelaire, donc tous ces inconnus devraient se sentir flattés qu’on leur vole quelque chose. Parce que tu peux piller Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Céline, et eux ont réellement du talent. Alors quand un petit con se la joue procès, vraiment, c’est un petit con.

 

En 1994, tu avais fait une session radio pour www.helterskelter.com , que je trouve particulièrement réussie, notamment grâce aux morceaux acoustiques. Il y a des choses que l’on n’a pas retrouvé ensuite sur Nijinsky. Sur la version du morceau Nijinsky, par exemple, il y avait un monologue, un manifeste vraiment magnifique qui a sauté sur la version album…

C’est super prétentieux ce que je vais te dire, mais c’est un peu comme si tu disais à John Coltrane : « T’as pas fait le même solo ? ». Evidemment, je ne me compare pas à John Coltrane mais… à chaque fois qu’on fait du live, il n’y a pas deux jours où l’on fait le même truc. Et quelque fois le texte est le même, quelquefois je le change, peu importe… C’est pour ça que, pour moi, le Jazz, ça pue ! Maintenant c’est quoi, le Jazz ? C’est des gens, comme disait John Lennon, qui secouent leur bijoux parce qu’ils ne savent pas taper des mains en rythme. Boris Vian disait ça -il avait tout à fait raison- : on reconnaît la France parce que, dans un concert de Jazz, c’est le seul public qui n’arrive pas à taper dans le temps. Et le problème avec le Jazz, c’est qu’aujourd’hui, ça n’est plus qu’en France, c’est partout ! De toute façon, le Jazz est une musique morte. Moi, ça me fait rire quand on nous parle de Louis Clavis. Ok, tu écoutes Louis Clavis, c’est de la merde. La preuve, Jospin, c’est son clarinettiste préféré ! Faut pas déconner ! Il a perdu. Enfin, ils ont perdu, tous les deux…

 

Donc, toi, quand tu fais un peu ces « solos » avec tes paroles, ça veut dire que ces choses peuvent disparaître. Ces chansons disparaissent ?

Encore une fois, moi, je voulais être guitariste ou trompettiste. A un moment donné, je voulais être trompettiste de Jazz parce que j’avais découvert Dizzy Gilespie. Puis j’ai découvert Scottie Moore et je voulais être guitariste de Rock. Très vite, ensuite, j’ai penché du côté rock parce que c’était mon style de vie, sans comprendre, à l’époque, que les Boppers avait un style de vie encore plus radical que les rockers. Moi, je n’ai pas la chance de savoir jouer. J’ai une Duosonic comme Patti Smith. C’est ma guitare. Sur scène, je la prend, je fais du bruit avec. J’ai une flûte, je sais pas en jouer, je fais du bruit avec. Je fais du bruit, je m’exprime, c’est ce qui m’intéresse.

 

Tu as fait des collaborations avec…

J’aime pas ce mot ! Excuse-moi, ma grand-mère est morte à Auschwitz et j’aime pas le mot « collaboration ».

 

Donc, tu as travaillé avec des gens comme Daho, Diabologum, Brent… Avec Diabologum, tu as fait un morceau qui était assez particulier, mais où on retrouvait Diabologum et où on te retrouvait aussi. J’ai entendu dire, à l’époque, que tu devais faire un album complet avec eux. Qu’est-ce qui fait que l’essai n’a pas été transformé ?

Ils devaient produire, éventuellement. Il se trouve que j’ai… Je ne sais plus le nom du bassiste, que j’aime beaucoup, j’adore le batteur : il a mon téléphone et il peut m’appeler quand il veut. J’adore Arnaud Michniak. Je ne supporte pas Michel « je-ne-sais-pas-quoi »… Cloup, là. Enfin, le pseudo leader… Celui qui fait… comment ça s’appelle déjà ?

 

Experience…

Experience, voilà ! Déjà, tu vois, après Hendrix, pour moi, s’appeler Experience, c’est un peu difficile -qui plus est quand on est blanc ! Avant un concert de Diabologum, j’avais été backstage, je devais monter sur scène. Je l’ai fait, je sais pas pourquoi d’ailleurs… Si, parce qu’il y avait Arnaud Michniak, un mec génial et ce batteur qui est lui aussi un mec bien… Michel Cloup, lui, tout ce qu’il a trouvé à me dire c’est : « Non, non, écoute on est déjà énervés entre nous, c’est pas la peine que tu viennes ! ». Tu vois, je trouve ça… [il reste bouche bée]… tellement con ! Tellement ridicule. Après, tu parles de Sonic Youth, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Tu samples Ornette Coleman mais qu’est-ce que tu comprends à Ornette Coleman ? Comment tu peux comprendre Ornette Coleman ? Quand tu es gêné parce que quelqu’un qui va monter sur scène avec toi est quelqu’un qui, excuse-moi, en toute modestie, amène la moitié des gens qui viennent te voir… Qu’est-ce que ça veut dire, ça, c’est quoi ? J’ai pas de temps à perdre avec les « squares » !

 

Tu avais été aussi invité en première partie de…

Dominique A ! Oui, c’est un mec génial. C’est un mec super. Tu peux même me torturer, je dirais jamais rien de mal sur lui. Vraiment, c’est un mec très bien.

 

Et dans les gens de cette même génération, est-ce qu’il y a en d’autres que tu apprécies ?

Miossec, je l’aime bien mais il ne m’aime pas… Enfin, non, j’aime bien comme il ne m’aime pas d’ailleurs, car il me compare à Johnny Thunders, ça me plait assez… Dominique Dalcan, pour moi, en France, est un mec génial. Bertrand Burgalat aussi. C’est vraiment le Scott Walker français -je déconne pas ! Je déteste Jean-Louis Murat : je me permets de dire ça parce que j’ai lu une interview de lui où il parle d’Etienne Daho et j’ai honte pour lui ! Je lui en veux. J’ai même pas à le détester d’ailleurs, un mec qui parle en mal de ce type, de toute façon… Tu vois, Henri Rollins le ferait, pourquoi pas ? Mais, alors lui, tu vois… En plus, il a fait une interview avec un ami à moi, et… Jean-Louis Murat est persuadé de faire du Rock ! Je trouve ça pitoyable… Non, parmi les gens que j’aime bien, il y a évidemment Georges Betzounis et son groupe les Pure Sins. Il y a Christophe aussi. Et Bashung.

 

Au début des années 2000, on a « vendu » à nouveau le mouvement Punk. Tu mentionnais justement Patrick Eudeline que tu sembles beaucoup respecter et qui a été, du coup, très médiatisé à cause de tout ce buzz autour du punk. Qu’est-ce que tu penses aujourd’hui de tout ça, toi qui te dit punk, de tout ce qui s’est tramé autour de ça : la médiatisation des frères Eudeline, etc. ?

Patrick, lui-même, a fait Ardisson avec l’autre connard. Pas Joey Starr, mais l’autre qui se fait payer pour passer à la télé…

 

Francis Lalanne ?

Voilà ! Et Francis Lalanne lui a dit : « Patrick, tu sais, j’étais l’ami de Pacadis » ! (Alain Pacadis, auteur de Journal d’un jeune homme chic et chroniqueur punk et mondain à la fin des années 70 pour Libération, ndlr). Et c’est à mourir de rire parce que tu sais que Pacadis écrivait pour Libération. Il s’occupait des mecs qui faisaient de la variété. C’était une mauvaise, très mauvaise plaisanterie de Bayon, un type qui n’a vraiment rien compris : Bayon, quand même, a osé dire que le rock français n’a jamais été aussi fort qu’avec Jesse Garon (néo-rockabilly français, des années 80, qui n’a rien à voir avec le jumeau mort-né d’Elvis, ndlr) ! Enfin, tout ça pour te dire que moi je dis que je suis punk et rocker. Pour moi, punk, rocker, c’est pareil. Mon père était zazou, c’était la même chose. Tu sais, le meilleur ami de mon père est mort -excuse-moi pour les digressions mais je suis une digression vivante.. Pourquoi ? Parce que c’était un Goy, c’était un catholique et bon, les cathos étaient habillés comme des Teddy Boys… En fait, les Teddy Boys étaient habillés comme des zazous plutôt… Et il avait une étoile jaune et mon père avait une étoile jaune aussi mais il était obligé de la porter car il est juif. Et son pote, son meilleur ami était catholique et il avait mis une étoile jaune… Il avait écrit « zazou » dessus. Il s’est fait embarquer. Et il s’est fait tuer. Il a été à Auschwitz et il est mort. Dachau d’abord, Auschwitz ensuite : il n’est jamais revenu. C’est pour ça aussi que, sur scène, j’ai eu des menaces de mort. Une des raisons pour lesquelles j’ai beaucoup de menaces de mort… Je portais l’étoile jaune et, à la place de « Juif », je mettais « Punk » dessus. Je portais ça sur scène mais je la portais dans la rue, c’est ça qui me semblait important. C’est facile de porter ce que tu veux sur scène. Mais après ? On avait une réputation avec Taxi Girl : on était les seuls qui se changeaient « à l’envers » pour aller sur scène. C’est-à-dire qu’en fait, les autres arrivaient et mettaient des perfectos sur scène… Et puis il sortaient de scène et ensuite, ils remettaient leurs costards, leurs conneries, leur machin… Et nous, c’était le contraire parce qu’on s’habillait rouge / noir parce qu’Alexis était stalinien, ce qui était aussi provoc’. Dès que je sortais de scène je remettais mon perfecto, avec mes badges… Il y a longtemps déjà, j’ai entendu sur France Culture un truc sur le punk, avec des connards. Notamment un mec qui était payé depuis deux ou trois ans pour faire une thèse ou un truc dans ce genre -tu sais, je n’ai pas le bac, faut pas m’en vouloir : j’aurais pu l’avoir, mais j’ai décidé que c’était…

 

Tu as eu Taxi Girl à la place !

Non, j ‘ai eu plus que ça. J’ai eu beaucoup plus que ça : j’ai eu la vie ! Et j’ai pas survécu : j’ai vécu. Mais revenons à Patrick, c’est quelqu’un dont jamais je ne dirais de mal, c’est un mec sublime. C’est le seul mec qui peut dire sans baisser les yeux : « J’étais le premier punk français ». Je me rappelle, justement, sur France Culture, que ces sociologues, ces anthropologues de mon cul disaient après que Patrick ait pris la parole : « Mais, attendez ! Porter un perfecto, c’était pas difficile ! »… Alors que tu risquait ta vie quand tu portais un perfecto ! Il n’y a rien musicalement aujourd’hui de semblable à ça. Je veux dire, tu peux aimer Massive Attack, mais tu vas risquer ta vie en écoutant Massive Attack ? Si un mec viens te voir en te disant : « Tu aimes Massive Attack ? », tu lui réponds oui, tu crois que tu vas risquer ta vie ? Non ! Je suis allé chercher Anarchy in the UK à l’Open Market et il n’y en avait plus. Marc Zermati (propriétaire du magasin et fondateur du label Skydog, ndlr) m’a dit ; « prends ça ». C’était les Saints (groupe punk de Chris Bailey, ndlr), I’m stranded, c’était bien. Et puis dehors, je me rappelle m’être fait casser la gueule par des rockers pas mal de fois… Moi, je pense que je vis comme un punk, je suis punk, je suis un rocker. Ma vie a été sauvée -comme le dit Lou Reed dans Rock’n’roll- : un jour, j’ai mis la radio, c’était Elvis Presley et j’ai été sauvé par ça. Et je suis vivant grâce à ça. Et ça a raccourci ma vie, je pense, mais je suis encore vivant !

 

Lire notre chronique de Crève coeur.

 

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