PARTAGER

D’abord, une affiche sur les murs de la ville : une tête glabre dont le visage angoissé est tourné vers un point aveugle que les yeux fixent. Mi-ouverte, la bouche semble proférer un ordre ou bien répondre à une agression, on ne sait pas. Bruce Nauman est à Paris, au Centre Georges-Pompidou. L’événement est de taille puisque, excepté certaines de ses œuvres montrées de temps en temps dans des galeries, sa dernière grande exposition remonte à 1986, au Musée d’art moderne de la ville de Paris.

L’artiste multimédia se retrouve donc dans un Beaubourg en travaux, grande maison éteinte. Christine Van Assche, du département des nouveaux médias, a organisé cette présentation assez modeste en nombre d’œuvres, une cinquantaine de travaux, mais qui rassemble des pièces allant de 1966 à 1996.

Avant de suivre le parcours labyrinthique que propose l’exposition, le visiteur doit traverser la ville. S’il y vient en voiture, il croisera les enseignes lumineuses qui désignent différents commerces. – Une carotte rouge indique la présence d’un tabac, me garer en double-file, acheter des cigarettes, repartir. Aux feux rouges, il discerne les petites caméras de la préfecture qui surveillent le trafic. Juste avant le parking du forum, une boutique de téléviseurs présente à sa devanture un grand nombre de récepteurs, tous allumés, qui renvoient aux passants leur image vidéo. Dans le parc de stationnement, des flèches au sol indiquent le chemin à prendre, une voix de nulle part conseille de ne rien laisser dans sa voiture et de bien conserver son ticket sur soi – « Péage à pied ». La vie moderne, tellement acceptée, intériorisée que la multitude de micro-contraintes sont vécues comme l’expression d’une liberté supérieure.

Et puis, le trouble nous rattrape : l’exposition s’organise en un parcours qui utilise les mêmes éléments que ceux traversés dans la ville. Néons, projections vidéo, ordinateurs, bandes-son, etc., comme si l’artiste nous proposait une déambulation organisée pour nous faire accéder à une conscience critique de l’époque, mais une conscience critique dont le vecteur serait l’émotion très intense que ses œuvres produisent. Ambition qu’il confirme en déclarant : « Mon travail semble trouver ses origines dans la frustration et la colère que la situation sociale génère. »

Parcours initiatique plus que chronologique, les œuvres proposées sont organisées autour des thématiques du langage, des ambiances sonores et visuelles ainsi que des processus de participation du spectateur.

D’une grande variété, les pièces de langage en néon représentent des groupes de mots qui souvent donnent des ordres et dont les articulations sont graphiques et rythmiques, acoustiques et visuelles. Le spectateur est constamment invité à choisir dans la succession des ordres sans pouvoir intervenir ou changer leur cours.

Le visiteur pris à parti

Suivent des œuvres audiovisuelles – bandes vidéo simples, installations à écrans multiples – par lesquelles chacun expérimente physiquement l’œuvre. On sent une volonté de concentrer le visiteur sur sa façon de répondre à l’œuvre plus que sur l’objet qui la constitue. Ses installations se déclinent en trois groupes : celles qui exposent le corps de Nauman, celles qui montrent le ou les corps d’acteurs, celles qui utilisent le corps du spectateur.

Dans la série intitulée Raw Materiel (1990-1991), la tête de l’artiste projetée à l’envers sur trois murs et décadrée sur plusieurs moniteurs, prononce en tournant sur elle-même des messages d’acceptation ou de refus.

Dans ANTHRO/SOCIO (Rinde Facing Camera) (Rinde regardant la caméra) (1991), trois appareils vidéo projettent sur les trois murs-écrans de l’installation un visage glabre également diffusé par six moniteurs. Les yeux de Rinde nous fixent tandis que sa bouche hurle en boucle : « Feed me / Eat me / Anthropology… Help me / Hurt me / Sociology… » Agressé par ces injonctions et la saturation visuelle et acoustique de cette installation, le visiteur est dans le même temps comme hypnotisé par la crudité répétitive et psalmodique du texte.

Un trouble supplémentaire provient du fait que la place des projecteurs dans la pièce implique qu’il est impossible pour le visiteur qui traverse cet espace de ne pas croiser l’ombre de son propre corps qui recouvre un moment une des projections et le fait participer, presque à son corps défendant, à l’intallation.

D’autres installations, comme Going Around The Corner Piece -Tournant autour du coin (1970)-, font du visiteur le sujet même de l’œuvre, puisque quatre caméras vidéo enregistrent, à tour de rôle, son passage autour d’un mur d’enceinte, et que quatre moniteurs, à tour de rôle également suivant son déplacement, restituent son image. Mais caméras et moniteurs sont découplés : l’image filmée à un angle est transmise sur le moniteur situé à l’angle opposé, ce qui produit la sensation de se voir tourner au coin du mur sans jamais pouvoir se rattraper.

On perçoit la volonté de Nauman d’élargir les possibilités de la perception et de l’intelligence en usant de tous les moyens actuels de communication. Les installations qui font du visiteur l’acteur et le spectateur de son activité sont évidemment séduisantes. Pourtant, un certain malaise – au-delà du malaise désiré par l’artiste et sans doute aussi par son public – nous envahit. La lecture du catalogue et du petit guide de l’exposition confirme ce qui n’était que pressenti : Nauman joue, et revendique jouer, sur le même registre que celui qu’il prétend critiquer, de telle sorte que son travail finit par contenir sa propre réfutation. Aujourd’hui, l’art comme critique sociale participe au monde comme valorisation de ses possibles développements répressifs et marchands, quitte à anticiper les contrôles policiers généralisés. Et on se dit que le monde et sa critique se confondent tellement qu’ils en deviennent indiscernables.

Hervé Dubourjal

Centre Georges-Ponpidou, galerie sud, mezzanine, entrée unique par la rue Saint-Merri
Tél : 01 44 78 12 33
Tous les jours, sauf mardi, de 12 heures à 22 heures
Dimanche et fêtes, de 10 heures à 22 heures. Jusqu’au 9 mars