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Rebaptisés Clinton, les Cornershop Tjinder Singh et Ben Ayres, s’attaquent à la musique à danser. Disco and the half way to discontent, leur premier album, redore le blason du genre et prouve qu’on peut avoir des fourmis dans les pieds et du plomb dans la tête.


Chronic’art : Pourquoi fonder Clinton lorsqu’on a déjà Cornershop ?

Ben Ayres : On avait envie de jouer dans les clubs et faire les DJs incognito. D’où une cette nouvelle identité.

Ras-le-bol des blagues douteuses qui portent sur le nom du groupe ?

Tjinder Singh : Nous avons sorti le titre Mr President afin de contrer les mauvaises blagues. Lorsqu’on a baptisé le groupe en 1994, on trouvait que Clinton était un bon nom, solide, convenant bien à notre style. Ça commençait par un C, donc le disque atterrirait dans les bacs à côté de Cornershop. On s’est dit aussi que ce genre de nom invite les gens à réfléchir un peu. C’est ce qu’on cherchait déjà avec Cornershop.

Le passé de Clinton ?

Tjinder : En 1994, on a sorti un premier maxi de Clinton intitulé Jam jar, suivi de Superloose. Ensuite, on a repris Cornershop, tout en faisant un remix du titre. Nous avons ensuite sorti un 45 tours. Puis cet album.

Ben : Le tout en vinyle, édition limitée.

Des concerts ?

Ben : Non, Clinton a été créé pour que nous fassions les DJs. On recherche un peu de changement, on veut que cette expérience soit intéressante.

Tjinder : L’idée derrière Clinton est de procéder autrement que pour Cornershop. C’est pour ça qu’on a monté un label autour de ce projet. On travaille aussi avec des gens différents. Ça nous permet de conserver notre enthousiasme, de revenir toujours à Clinton avec plaisir.

Explication du titre de l’album : Disco and the half way to discontent ?

Tjinder : On veut encore que le public se creuse les méninges. Le titre sonne bien. La moitié des lettres du mot discontent forme le mot disco, on a trouvé que c’était un titre effronté.

D’où vient cette obsession du disco ?

Ben : On n’a pas pu s’empêcher de refaire un album optimiste et joyeux… C’était d’ailleurs notre but. Mais en ce qui concerne le disco, on s’est mis à penser à ce que ce genre promettait de devenir au début, au commentaire social qu’il représentait… et au fait qu’en route, le phénomène s’est paumé, transformé en rien de plus qu’une mode éphémère.

Tjinder : La moitié du disque épouse cette vision engagée du disco, l’autre moitié est une critique ouverte du genre, devenu trop vite une cochonnerie inaudible. Quand la vague disco est née dans les années 70, c’était une façon de prendre une position politique, c’était associé à des gens comme Curtis Mayfield. Nous voulions revenir à ce moment-là.

Des commentaires sur les films « disco », Boogie night et Club 54 ?

Ben : Je les ai vus, mais je ne me souviens plus trop lequel j’ai préféré. Club 54 est intéressant, j’aime la description de cet endroit complètement dingue. Mais ça n’a fait que renforcer ce que je savais déjà : le disco était une bonne musique qui s’est transformée en folie générale.

Tjinder : Ou qui est partie trop vite sur ses rollers skate.

Qui fait quoi au sein de Clinton ?

Tjinder : En général, je commence les morceaux et je les repasse à Ben qui les termine. Ensuite, je me charge de la production.

Ben : Cette fois, nous avons invité des gens qui traînaient autour du studio dans le Lancashire. C’était agréable de travailler ainsi, au lieu d’avoir recours à des invités connus.

Le succès de Cornershop affecte-t-il la trajectoire de Clinton ?

Tjinder : Non, je ne crois pas. Comme Cornershop marche bien, le public s’attendait à ce qu’on continue dans cette voie. La connexion nous dessert même parfois. En ce qui nous concerne, ce disque est la parfaite suite de When I was born for the 7th time.

Ben : Et c’est ce que nous avons fait de meilleur à ce jour. On essaye toujours de s’améliorer. On va continuer à progresser, en jouant à ce ping-pong Clinton-Cornershop. Certains considèrent Clinton comme un à-côté, ce qui n’est pas le cas pour nous. Lorsque nous travaillons pour Clinton, c’est à 100%, nous ne pensons plus à Cornershop.

Décrivez votre samedi soir idéal.

Tjinder : Impossible. Nous serions arrêtés.

Vous aurez du mal à me choquer.

Tjinder : On s’en doutait un peu. Samedi dernier, je suis allé dans un club à Londres, après avoir fait un tour au pub. C’est très inhabituel pour moi, je sors peu. Ce qui était génial, c’était l’imprévu de cette soirée. Je ne m’attendais pas à aller dans un club, j’y ai rencontré des amis que je n’avais pas vus depuis une éternité. Ce club s’étend sur trois étages : il y avait un groupe qui jouait à un étage, pas très bon d’ailleurs, mais les DJs étaient plutôt doués.

Ben : Les meilleurs samedi soirs sont ceux où tu as plein de bonnes surprises.

Tjinder : Tu veux plus que ça, n’est-ce pas ? Dans ce cas, Ben va te parler de la nudité.

Ben : Normalement, on finit la nuit en courant à poil dans la rue. Avant d’être arrêtés. Bien qu’on ne le fasse plus maintenant.

Des instants inoubliables sur scène ?

Tjinder : On a vécu des trucs assez bizarres avec Cornershop. Tout particulièrement aux Etats-Unis. On avait remarqué que beaucoup de gens se mettaient à poil, ce qui est franchement inattendu pendant nos concerts. Il s’en passe aussi de drôles sur scène, grâce à notre percussionniste. Il est toujours défoncé et oublie ses percussions. Ou les fait, mais trop tard. Il vit dans un autre monde.

Ben : On a oublié le reste.

Tjinder : Au début des années 90, grâce au mouvement des « riot grrls », les gens faisaient ce qu’ils voulaient. On était associé à cette scène. On ne savait jamais ce qui allait se passer. Il y avait toujours des bagarres avec la sécurité, les gens montaient sur scène.

Ben : C’était vraiment très remuant, très extrême.

Tjinder : Maintenant, c’est terminé, il n’y a plus de culture underground en Angleterre. Les gens n’ont plus d’endroit où ils peuvent s’exprimer, dire ce qu’ils ont à dire de la façon qu’ils veulent. La scène musicale est ultra sérieuse. On en arrive au point où, pour faire partie d’un groupe, il faut porter une cravate. Les maisons de disques veulent des artistes qu’ils peuvent vendre immédiatement.

Ben : En clair, on veut plus de groupes moches de heavy metal. Chevelus.

Tjinder : On manque d’artistes poilus. A mon avis, le poil est une forme d’expression. En France, il y avait cette incroyable femme à barbe. C’était du rock’n’roll, un siècle en avance. Enfin, je crois qu’on donne maintenant aux ados ce qu’ils attendent. Quand j’étais plus jeune, j’aurais préféré de la musique avec un contenu, un sens. Plus de sens en tout cas que ces trucs funky-nazes.

Ben : Même UB40. Et ce pseudo-ska venu des USA, c’est franchement bizarre. Ça a déjà été fait au début des années 80, un peu mieux d’ailleurs.

Tjinder : On dirait qu’il n’y a pas d’histoire musicale, que personne ne se souvient qu’un mouvement a existé, que le passé ne remonte pas au-delà de l’année précédente. C’est bien dommage, car on arrive à la fin du siècle et je vois venir le coup tordu que trafique la presse occidentale en ce moment. Ils éradiquent l’influence des Noirs sur la musique, c’est ce qui ressort des sondages et autres listes qu’ils publient. J’imagine déjà ces résultats de sondages où l’on ne verra que…

Ben :… STING !

Vos influences ?

Ben : Trop pour ne pas en oublier. T-Rex, Jonathan Richman, Lee Perry…

Tjinder : Yellowman, Cool Keith. Le hip hop. J’écoute aussi beaucoup de musique indienne, du folk punjabi, du gospel, de la musique religieuse. Des chanteurs de big band comme Joe Stafford. J’ai toujours adoré le reggae.

Le meilleur et le pire de ce « boulot » ?

Ben : Le meilleur est de trouver de nouvelles idées et de créer des morceaux. Le pire est de rencontrer ces gens qui bossent dans l’industrie musicale mais qui n’ont pas idée de ce qui se passe vraiment. Ils n’ont pas de vraies connaissances ou de manières.

Tjinder : Et ils manquent de discipline. On aurait pu rendre les choses plus faciles si on avait voulu. Depuis le début, nous avons eu cette attitude, ce refus de jouer le jeu. Dès 1995, on aurait pu raconter qu’on avait des majors collées à nos basques depuis 3 ans et ça nous aurait facilité la vie. Nous n’avons jamais eu recours à ces manœuvres-là, nous avons suivi notre route et essayé de procéder comme nous le souhaitions. Evidemment, ça donne parfois l’impression qu’on se bat constamment.

Ben : Nous pensons sur du long terme et tentons de sortir des albums qui tiennent sur la durée.

Tjinder : Nous aimerions que notre album précédent suive la même trajectoire que On the corner de Miles Davis, pas si populaire à sa sortie, mais qui 10 ans après, avait gardé sa substance et sa valeur. C’était un album très politique, un peu comme ce que nous essayons de faire.

D’où sont sortis les samples en français qu’on trouve sur deux titres ?

Tjinder : J’ai enregistré ma petite amie. Elle est française. C’est très économique. On reste très simple, très basique. On n’est pas près de filer un paquet d’argent à un producteur pour qu’il nous impose le son qu’il veut. On préfère, malgré les opportunités, retourner dans le studio où nous avons toujours travaillé. On ne se sentirait pas à l’aise si on claquait une fortune en location de studio. Je préfère donner cet argent à une œuvre.

Trouvera-t-on un jour votre musique dans une publicité ?

Tjinder : On a déjà donné notre musique pour des pubs. En ce moment, c’est si dur de faire entendre sa musique qu’il faut trouver des mesures alternatives. En Angleterre, il est impossible de passer à la radio, à moins d’être un boys band. Ou Cliff Richard.

Ben : Quant à la TV, c’est la cauchemar !

Tjinder : Même Cliff a des problèmes aujourd’hui. C’est pareil avec les campagnes d’affichage. On peut les considérer comme de la promotion, mais aussi comme une forme d’art.

Prochaines étapes pour le groupe ? Faire la musique d’un film ?

Tjinder : On veut juste se faire une fille.

Beavis et Butt-head vous êtes démasqués…

Tjinder : Et toi, on t’a reconnue, Daria !

Propos recueillis par

A voir : le site de Clinton. Souvenez-vous également des temps joyeux de Cornershop sur leur site officiel
Lire notre critique de l’album de Clinton, Disco and the half way to discontent