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Névrose et mélancolie des classes moyennes new-yorkaises ou variations macabres pour bourgeoisie respectable : ce sont leurs nouvelles qui font la richesse des oeuvres de John Cheever et William Trevor, deux maîtres absolus du genre.

« Une machine à fictions » : c’est ainsi que l’un de ses rédacteurs en chef, William Maxwell, avait l’habitude de présenter John Cheever, lequel fut probablement l’un de ses collaborateurs les plus assidus. Le compliment semble insolite mais, pour peu que l’on se penche sur ses quelques deux cents nouvelles publiées, n’a finalement rien d’illégitime. Inlassable chroniqueur de la vie de la middle-class citadine américaine, son nom reste étroitement lié au fameux New Yorker et à cette école littéraire informelle -il en fût l’un des chefs de file- où l’on croisera également Updike, Roth ou Salinger. Né en 1912 dans le Massachusetts (là où il situera plus tard l’intrigue de son premier roman, The Wapshot chronicle), il écrit sa première nouvelle à l’âge de 18 ans et y raconte les circonstances de son exclusion, un an plus tôt, de la Thayer Academy -l’histoire est publiée par le New Republic. Plusieurs dizaines de textes courts suivront, ancrés pour la majorité dans l’univers des banlieues résidentielles américaines (la critique prit ainsi l’habitude de le désigner comme le « Tchekhov of the Suburbs ») et de leur quotidien mélancolique : tous les personnages de Cheever appartiennent à cette classe urbaine qui, avec plus ou moins de réussite, tente de participer elle aussi de cet « american way of life » naissant et de jouir de ses plaisirs factices.

Des vies sur strapontin

Employés de bureau ambitieux, pères de familles angoissés, commuters fatigués (ces centaines d’utilisateurs des transports en commun qui, chaque matin, s’entassent dans les rames des trains de banlieues pour rejoindre leur travail au centre de New York), faux bourgeois comédiens ou amoureux dépassionnés : son petit peuple suburbain connaît la tristesse des vies sans surprises, des rêves enserrés dans les mailles d’un budget étudié, de la monotonie névrotique d’une existence aux apparences pourtant honorables. La palette de Cheever est décidément plus noire que colorée, même s’il n’hésite pas à recourir au fantastique, à l’irréel ou au comique pour ménager une issue à certains de ses personnages. Après Insomnies, premier recueil de nouvelles traduites, L’Ange sur le pont nous invite à nouveau à passer quelques instants dans leurs vies sur strapontin, loin des trônes bourgeois de cette société dans laquelle ils tentent de se ménager une place ; ce que raconte Cheever, ce sont les pis-aller fictifs ou fantasmatiques qu’ils mettent en place pour échapper à leur condition et mener tant bien que mal leur quête personnelle, qu’elle soit lucrative, émotionnelle ou, tout simplement, sexuelle.
De Cheever à Carver

Subtil créateur d’enfers conjugaux (« Ma femme et moi sommes affreusement malheureux en ménage, mais nous avons trois merveilleux enfants et nous essayons de tenir bon », confiait le narrateur de l’une des nouvelles d’Insomnies), il explore avec une acuité et une cruauté sans bornes les affolants tréfonds de la banalité et dévoile les drames et fêlures que cachent les façades coquettes des pavillons de Shady Hill, banlieue new-yorkaise typique de son invention. Cheever lui-même parvint à dissimuler toute sa vie durant (il est mort en 1982) une poignée de secrets mal assumés, masquant son alcoolisme chronique et son mal-être sexuel sous les élégants habits d’un gentleman lettré, ainsi que le révélèrent successivement son journal, sa correspondance et un imposant travail biographique signé Scott Donaldson. Son style, son imaginaire et sa lucidité, saluées par Nabokov et Saul Bellow, lui vaudront d’être placé entre Fitzgerald et Updike ; T.C. Boyle et Raymond Carver (qui imaginera dans Le Train la suite de la nouvelle Le 17h48, parue dans Insomnies) se réclameront de son influence.

Jeux de massacre

Ce sont également ses innombrables « short stories » qui font la richesse et l’originalité de l’œuvre de l’irlandais William Trevor, que l’on connaissait paradoxalement plutôt pour ses grands romans (ont notamment été traduits Ma maison en Ombrie, Mourir l’été et Le Silence du jardin) ; après les neuf Mauvaises nouvelles d’un premier recueil paru voici quelques mois, voici donc dix Très mauvaises nouvelles (quel titre l’éditeur, Phébus, ira-t-il chercher pour les prochaines livraisons ?) où l’écrivain, d’une plume sobre et élégante, s’amuse à son tour à plonger ses personnages dans des situations d’une délectable horreur, que le ton soit tragi-comique ou réellement dramatique. Là où Cheever faisait de la normalité elle-même une situation angoissante, William Trevor rompt par quelque désolant événement imprévu l’ordonnancement confortable de l’existence bourgeoise en diable de ses héros et anti-héros, à l’image de ce paisible divorcé sans histoire(s) qu’une voisine importune vient solliciter en paniquant : lui serait-il possible de l’aider à faire disparaître le corps d’un amant, mort d’une crise cardiaque dans son salon ? Voici donc un militaire à le retraite, reconverti dans la direction d’une boîte à cancres aux méthodes musclées ; son épouse silencieuse, dressée à la soumission par quelques rudes années de vie commune, sera bien en peine de lui tenir tête lorsqu’un coup de trop enverra un élève au tapis. Ailleurs, c’est une vieille dame qui joue les baby-sitters pour un jeune couple de ses voisins. Et qui découvre dans la chambre d’enfant inexplicablement silencieuse l’objet très spécial de son gardiennage. Plus loin encore, c’est un dîner d’anciens élèves où surgit le canard boiteux, ex-souffre-douleur qui jette à ces messieurs et à leurs épouses deux ou trois souvenirs du genre gênant. Froid, caustique, cruel et virtuose, Trevor met tout son talent dans ces jeux de massacre où, là aussi, de respectables façades magistralement plantées dans les premières lignes s’effritent peu à peu jusqu’à laisser nues les pulsions et cauchemars inavouables de personnages que, de prime abord, on aimerait avoir pour voisins. Aussi enthousiasmantes que les précédentes, la jubilation d’un humour grinçant et distingué en plus, ces Très mauvaises nouvelles débordantes de fiel et d’ironie confirment la stature de l’immense William Trevor et, doublant celle de son homologue new-yorkais, tombent à point pour rappeler qu’il n’y a décidément pas que le roman dans la vie, quoi qu’on en dise aujourd’hui au pays de Morand et de Maupassant.

John Cheever : L’Ange sur le pont, traduit de l’anglais par Dominique Mainard, Le Serpent à Plumes
William Trevor : Très mauvaises nouvelles, traduit de l’anglais par Katia Holmes, Phébus