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Le théâtre de rue connaît un succès croissant. Cette année encore, du 22 au 25 juillet, il était difficile de se frayer un passage dans les rues de Chalon-sur-Saône. Pourtant, un grand nombre de spectacles se trouvaient excentrés et les compagnies déambulatoires avec leur surenchère de costumes semblaient s’être faites plus rares ou, pour le moins, plus discrètes. Dommage. Cependant, de très bonnes surprises attendaient les festivaliers, tant dans le « in » que dans le « off ». Le dernier Chalon dans la rue de ce siècle n’a donc pas déçu !

Très vite le message a circulé : « pour voir Petits contes nègres-Titre provisoire DU Royal de Luxe, il faut venir faire la queue deux heures avant le spectacle ». Depuis son dernier passage à Chalon, la compagnie star a laissé des marques : aucun festivalier ne veut manquer le rendez-vous. Effectivement, dès neuf heures du matin, une file d’attente déjà longue (au moins cinq cents personnes) serpente entre les ombres des arbres, tâchant de recevoir les rayons de soleil qui percent entre les feuilles ; la matinée est fraîche. Face à l’affluence à l’ouverture des portes, quelques centaines de spectateurs en plus sont acceptés. Bien qu’arrivées avec les deux heures d’avance requises, nous faisons partie de ceux qui bénéficient des places supplémentaires. Les gradins sont déjà combles. Le décor, sobre, se compose d’un sol de terre rouge et d’un bric-à-brac, entreposé sur deux côtés de la scène, qui servira petit à petit. Quatre musiciens s’installent, les comédiens apparaissent et font tirer au sort, par le public, l’ordre dans lequel ils devront présenter les neuf contes. De l’affrontement entre deux lutteurs à la dispute entre frères à propos d’un puits, le recours aux marionnettes est fréquent. Leur taille, moyenne, les rend difficilement visibles pour qui ne se trouve pas sur les gradins, obligeant à patienter pendant une partie du spectacle. Bien sûr, cela n’aide pas à maintenir le rythme. Heureusement, les pantins, les animaux, les accessoires, fruit de la récupération, sont bourrés de trouvailles, souvent poétiques.

Si Royal de Luxe a opté pour un spectacle assez modeste (pas de géant, pas de grande fresque historique), la compagnie 26000 couverts a déployé les gros moyens. Des bus de la ville aux vitres peintes en blanc viennent chercher les spectateurs en temps et lieu pour les mener vers une destination secrète. C’ est que lesdits spectateurs soutiennent, sans le savoir, la cause de DIRECT : mouvement contre « le harcèlement quotidien de la télévision ». Arrivés dans un vaste hangar, les nouveaux sympathisants se voient un peu bousculés ; il faut être prêts pour pirater le journal de 20 heures. De nombreuses télévisions diffusent en effet le « Beverly Hills » du jour, alors que l’on nous explique le but de l’opération : faire croire que le piratage s’opère de plusieurs villes à la fois. Il y aura même des scènes en « faux » extérieur. Mais voici l’heure du JT ! Plus un bruit dans le studio. Le piratage fonctionne ! Les membres de DIRECT poussent de grands cris de joie et de soulagement. Pour le spectateur, le début semble un peu long, on ne voit pas bien où l’on va nous mener. Et puis commencent les reconstitutions de scènes de rues, de reportages chez les gens. Les décors se montent à la hâte : trois panneaux tapissés, une personne pour tenir une perche au bout de laquelle pend un luminaire, un cadre au mur, un canapé. Cet assemblage tout droit sorti des puces, d’Emmaüs et de la débrouille fait sourire, voire franchement rire. Pourtant, le résultat à l’écran apparaît surprenant de vérité. Une vague inquiétude traverse l’assistance : « on peut nous faire croire n’importe quoi à la télévision ». Pendant une heure et demi, les acteurs tiennent leur rôle avec conviction. Pas de coulisses où se réfugier, pas de texte à interpréter face à un public, seulement un personnage à incarner au milieu de tous.

La compagnie Arsénic réalise elle aussi une belle performance d’acteurs en nous plongeant dans le monde du Grand Guignol. Grâce à un chapiteau modulable, cabanes de foire, cabaret, puis théâtre se succèdent. Chaque spectacle s’applique à effrayer le visiteur à l’aide de trucages qui nous paraissent désuets (main et tête en plastique qui tombent, sang qui dégouline, etc.) mais autour de thèmes actuels – la surconsommation de gadgets ménagers, le star-system et les top models, le clonage, la mort, qui reste omniprésente. L’humour demeure, bien sûr, noir. Notamment lorsqu’on nous expose la thèse d’un théoricien du 18e siècle, Jonathan Swift, qui propose une solution radicale pour éviter aux enfants pauvres d’être à la charge de leurs parents… Bien évidemment, on ne passe pas à côté de quelques chansons réalistes qui nous arracheraient presque une larme tellement elles sont interprétées avec conviction. Enfin, on nous mène à une salle de spectacle aux modestes bancs de bois. Le Faiseur de Monstres y est joué. La pièce se déroule dans la roulotte d’un bossu qui opère, sur des animaux vivants auxquels il a préalablement coupé les cordes vocales (tout son génie est là !), des amputations, des ajouts, des transformations, afin de créer des monstres de foire. A cela s’ajoute une histoire d’amour, de trahison, et un gorille qui s’échappe dans la foule. Evanouissements garantis !

Enfin, il est impossible de conclure sans évoquer le grand Calixte de Nigremont, que nous retrouvons cette année armé de son inépuisable sens de la dérision et de la répartie. En tant que défenseur du bon goût, il ne pouvait pas faire moins que d’épingler l’Eurovision ! C’est que qu’il fait, au cours d’une conférence menée tambour-battant dans laquelle il pointe un doigt accusateur sur tout ce que l’on doit à cette « grande fête de la chanson » : Céline Dion, Lara Fabian, Notre-Dame de Paris (la comédie musicale, bien entendu !) etc. Calixte a désormais un public qui lui reste fidèle et qui lui passe toutes ses fantaisies : les salves d’applaudissements, la reprise en chœur de certaines chansons et même l’interprétation d’une chorégraphie survoltée ! Que nous réservera le Chalon dans la rue de l’an 2000 ? Rendez-vous dans un an !