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Les Buzzcocks, groupe punk mélodieux, sont de retour en 2003. Quadras reposés mais toujours enthousiastes, Pete Shelley et Steve Diggle reviennent sur leur carrière. Le punk avait bien un futur, finalement.

Chronic’art : Le groupe s’est créé en 1976. Vous étiez les premiers punks à Manchester ?

Pete Shelley : C’est possible oui. On était pas mal en avance. Surtout sur l’aspect vestimentaire. Tout le monde s’habillait en gris, très classique, et nous on achetait nos vêtements aux puces, on les déchirait, on était assez provocateurs, plus pour l’attitude au départ, avant de vraiment comprendre pourquoi on l’était et de commencer à faire de la musique. Manchester était un peu en marge de Londres : la ville était beaucoup plus pauvre, les groupes de rock qui y jouaient n’avaient jamais eu beaucoup de succès, au niveau national j’entends, excepté Ten CC à l’époque. Il y avait une scène pub-rock, comme partout en Angleterre, avec des groupes qui faisaient des covers. Howard (Devoto) écrivait dans le journal local à propos de ces groupes de pub-rock. On connaissait donc bien ce milieu et on ne voulait pas faire ça, jouer les morceaux d’autres musiciens. Notre idée de groupe impliquait d’écrire nos propres compositions.

Steve Diggle : C’était finalement une atmosphère assez inspirante. En réaction à cette scène pub-rock très rigide, on ressentait la nécessité de faire notre propre musique, d’inventer des choses.

Pete Shelley : On aurait pu prendre l’habitude de gagner de l’argent en faisant des reprises, mais on aurait eu du mal à changer cette habitude. Notre idée était de faire la musique la plus anti-commerciale possible. De la musique qui n’était pas vraiment de la musique. Beaucoup de bruit et d’excitation.

Mais votre musique a tout de suite été très mélodique, à la différence d’autres groupes punks…

Oui, mais la mélodie fait partie intégrante de la pop-music. La pop commence avec la mélodie : elle permet aux gens de se souvenir des chansons, de savoir se repérer dans la chanson, quand le refrain arrive, etc. On faisait des mélodies, pas seulement du bruit, mais on n’était pas pour autant moins radicaux parmi les punks. Ce n’était pas non plus une compétition, le plus important était de prendre du plaisir, pas de devenir célèbre. L’industrie musicale était tellement fermée à l’époque, que la notion de plaisir semblait avoir disparu de la production musicale. On recherchait simplement une jouissance à faire de la musique, à nous exprimer, à faire quelque chose qui ait un sens pour nous précisément, sans penser à une carrière éventuelle.
Vous avez organisé le premier concert des Sex Pistols à Manchester, puis vos propres concerts. Vous étiez des sortes d’activistes de la cause punk ?

C’est vrai, mais on ne connaissait personne de cette scène en vérité. On était assez isolés à Manchester, mais on aimait tous ces groupes et cette nouvelle dynamique qui apparaissait en Angleterre. Donc, oui, on s’investissait, on organisait des concerts. On se rendait compte que beaucoup de gens avaient envie d’un changement de cet ordre, et qu’ils venaient de plus en plus nombreux aux concerts. Même des hippies venaient, c’était assez ouvert. Et c’était fait dans un esprit très festif.

Steve Diggle : A l’époque, les groupes les plus connus étaient des groupes comme Yes, qui faisaient des morceaux de 30 minutes, ennuyeux et complaisants. Cette musique ne correspondait en rien à la vie des gens, des mancuniens au chômage. Elle n’avait aucun rapport avec la vie quotidienne des populations. Avant que le punk arrive. Des chansons de trois minutes, qui parlaient concrètement de la vie, de la société. Ca a rendu sa vie à Manchester, qui est devenu un endroit excitant.

Pete Shelley : Et puis le punk ne se prenait pas au sérieux. C’était de l’amusement aussi. Beaucoup d’ironie. Il y avait des aspects sérieux évidemment, des messages politiques importants, comme « Be yourself », « Govern yourself ». Mais on cherchait surtout à prendre du plaisir.

Aujourd’hui, vous vivez toujours à Manchester ?

Non, ça fait dix-huit ans que je suis parti de Manchester, et je ne voudrais pas y retourner. On vit tous à Londres. Manchester est devenue une jolie ville, assez européenne, qui commence à être marquée par le libéralisme ambiant : il y a des bars avec terrasses, des promenades… (pouffant). Récemment, on a été interviewé par un fanzine à Washington, et le gars nous a demandé : « Alors, depuis combien de temps vivez-vous en… France ? ». On lui a répondu : « Non, on vit en Angleterre, à Londres ». Et il nous dit : « Non, j’ai vu sur votre site la pochette d’un disque Buzzcocks live in Paris » (rires)

Hé bien, vous voilà à Paris aujourd’hui…

Oui, mais j’adorerais vivre ici. C’est une jolie ville !

Revenons à votre biographie. Steve, tu as eu une formation en électronique. Je sais que tu as écouté très tôt les musiciens krautrock et électroniques allemands. Pourtant, on n’en a jamais retrouvé trace dans la musique des Buzzcocks ?

Parce que les synthés à l’époque n’étaient pas très développés. Ils étaient monophoniques, on ne pouvait pas faire d’accords. J’ai appris un peu le piano dans mon enfance, mais la guitare était un instrument beaucoup plus facile à apprendre. En une après-midi, on pouvait apprendre trois accords et faire une chanson.
Steve Diggle : Et puis c’était l’instrument punk par excellence. Beaucoup plus adapté pour s’exprimer de la manière la plus directe et la plus spontané, ce dont nous avions besoin à l’époque.

Pete Shelley : On avait une énergie à produire, un besoin de bruit et d’électricité. On jouait très vite et très fort. Les amplis étaient toujours à 10, et si on avait pu les monter à 11, on l’aura fait. (rires)

Comment s’est déroulé votre rencontre avec Howard Devoto ?

Il voulait qu’on monte un groupe ensemble. On a fait ces quelques chansons, puis il a plaqué le groupe en pensant qu’il n’avait pas d’avenir. Ce en quoi il n’avait pas totalement tort. Il aimait bien choquer les gens, pour les réveiller un peu. En 76, on avait l’impression, en marchant dans les rues de Manchester, que les gens avaient le cerveau vidé : il faut se rendre compte qu’au sommet des charts de 1976, il y avait Elton John et Kiki Dee qui chantaient Don’t go breaking my heart (air consterné et rires)

Vous pensez que le punk a réellement changé des choses ?

Oui, je crois. C’est un peu comme dans Matrix, tu vois. Ca a sorti les gens d’un rêve, d’une sorte de léthargie obéissante. On a commencé à se poser des questions sur la société, à se positionner politiquement, à agir de façon indépendante. On se disait : « Je peux faire tout ce que je veux », alors qu’auparavant, on avait l’impression qu’on ne pouvait rien faire du tout. Cette idée d’impuissance, d’incapacité avait été inculquée aux masses depuis si longtemps que c’était devenu une habitude. Les gens vivaient avec un sentiment d’échec et de résignation. Et d’une certaine manière, le changement est venu de France, des situationnistes : « Soyez réalistes, demandez l’impossible », les slogans inscrits sur les murs de la ville. Au lieu d’accepter sa place dans la société, dans une société que nous n’avions pas créé nous-mêmes, ni voulu, nous disions : « je n’ai pas besoin de faire ça ». Et on se mettait à prendre nos propres décisions, à gérer nos existences nous-mêmes. Sans être forcément une menace prolétarienne pour le bourgeois.

Que pensez-vous du fait que le punk fasse maintenant partie de la culture mainstream ?

Il y a une différence entre la musique, la mode vestimentaire, et l’esprit qui animait les gens à cette époque. Le punk est devenu un genre musical. Et les looks ont été intégrés. A l’époque, les jupes courtes sur bas résilles étaient très choquant.

Steve Diggle : Le punk est devenu un genre musical, dont profitent les compagnies de disques. Mais quand on a commencé, avec les Sex Pistols, on était habités par un questionnement plus intense, on ressentait ça de manière très profonde.
Ce n’était pas de l’entertainment, comme aujourd’hui sur MTV. Aujourd’hui, on a la même mentalité : on exprime une énergie, on s’engage individuellement, ce n’est pas du show-business. Et je crois que c’est pour ça que les gens viennent encore nous voir jouer, parce qu’on est restés fidèles à nos positions de jeunesse, parce qu’on est sincères.

Pete Shelley : A cette différence qu’aujourd’hui, on n’a plus peur de l’échec. On est toujours punks. C’est un état d’esprit : comment on se positionne soi-même par rapport à la société. La fonction du mouvement punk était d’inciter les gens à agir, à participer à la culture, plutôt que de consommer passivement. Les gens qui nous produisent, qui sortent nos disque aujourd’hui, sont des punks. Ca signifie quelque chose pour eux, plus que du business. Si Sid Vicious était encore vivant aujourd’hui, ce serait sans doute un gars « normal ». Mais dans son coeur, dans son esprit, il serait différent, il aurait une compréhension différente de son rôle dans la société.

Steve Diggle : On est des punks dans un hôtel 3 étoiles ! (rires)

La notion de « Do ItYouself » n’a jamais vraiment cessé d’exister par ailleurs. Beaucoup de groupes actuels s’en réclament, et sont les punks d’aujourd’hui. Quelque soit d’ailleurs le champ musical exploré.

Pete Shelley : Oui, c’est une vraie philosophie. Qui peut être appliquée à chaque époque. C’est une philosophie pratique.

Steve Diggle : Nous n’avons jamais non plus vraiment cherché à changer la vie ou l’opinion des gens, de façon dogmatique. Nous faisons ce qui nous plait et espérons inspirer les gens dans une volonté de liberté et d’épanouissement personnel. Le plaisir physique de jouer du rock, de jouer de la guitare de façon agressive, très fort, fait aussi partie de ce message de libération, qui est aussi physique.

Spiral Scratch a aussi été un des premiers disque autoproduits…

Pete Shelley : C’est vrai, on a été le premier label indépendant !

Steve Diggle : Les compagnies de disques ont vraiment été impressionnées par le fait qu’on ait pressé et diffusé nous-mêmes notre single. On a eu très vite beaucoup de propositions. On a été les premiers à s’apercevoir que pour peu d’argent, n’importe qui pouvait faire son propre disque. On n’avait pas besoin de labels. Très vite, ce sont eux qui ont eu besoin de nous.

Pete Shelley : Les majors, à l’époque, se posaient comme les garantes du bon goût, et tout ce qui ne convenait pas à leur esthétique était rejeté. Donc, il fallait imposer ce nouveau goût, le punk, au public par nous-mêmes. On n’a même pas proposé notre musique au labels. On a sorti le disque nous-mêmes. Ils étaient assez énervés en voyant qu’on n’avait pas besoin d’eux. Ensuite, on a accepté de signer, mais avec une réelle liberté. On avait gagné. On faisait de la pop-music, du bruit, on aimait ça et les gens aimaient ça aussi. Donc les compagnies y ont vite vu leur intérêt. Même si les labels sont aujourd’hui toujours très influents, s’ils créent les modes et les artistes, tout le monde peut faire la même chose. Soit créer son propre disque avec un PC et un graveur de CD. Je suis content que la société ait évolué dans ce sens aussi. Et j’ai parfois l’impression d’avoir participé à cette évolution. Ce qui me rend heureux.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de l’album des Buzzcocks