PARTAGER

Mentor des jeunes écrivains new-yorkais qui le coursent sur la 42e Rue, la quarantaine aiguisée par toute rencontre à même de lui faire vibrer le cortex, l’américain Bruce Benderson est à l’image de ses pages et surtout de ce qu’il recherche : un bouillonnement perpétuel et instinctif. De retour de Roumanie, où il a retrouvé son ex-amant Romulus, le personnage central de son Autobiographie érotique, Benderson le francophile passe par Paris pour parler sexe avec l’écrivain Benoît Duteurtre et croiser d’autres complices d’écriture : Virginie Despentes, dont il a traduit « Baise moi », ou Vincent Eggerickx, « drôle et très bohème ». Où fuir quand New York suinte l’ennui des classes moyennes ? Pourquoi expérimenter sans cesse les « mécanismes narratifs du sexe et de la crainte », à nouveau en marche dans son dernier livre ? La famille, l’écriture, l’Amérique, New York, Edgar Poe, Breton et le sadisme : entretien avec un « exilé sexuel volontaire ».

Chronic’art : Le retour obsessionnel des univers peuplés de gigolos, de michetons, de dope et de traves n’éclipse pas dans vos livres la trame familiale…

Bruce Benderson : Ces relations familiales transparaissent en fait plus dans New York rage, recueil qui rassemble des nouvelles écrites entre 1984 et 1990, alors que ma mère allait encore très bien. Elle a disparu depuis, en pleine rédaction de mon Autobiographie érotique, intitulée plus simplement The Romanian aux Etats-Unis. Façon Grande Dame, ma mère régnait sur l’ambiance bourgeoise de Syracuse, ma ville natale. Plusieurs bâtiments y portent son nom, suite à ses actions dans le social. Mon frère apparaît aussi parfois entre deux lignes. On a pourtant eu des rapports détestables quand on était gosses, il me battait régulièrement, j’en garde encore des cicatrices… C’était un sadique, mais je l’ai pardonné depuis, au point que je projette même de construire prochainement un récit basé sur notre histoire commune.

Dans vos textes, la charge libidinale tente toujours de briser les barrières sociales. Son impact, sa dose et ses vecteurs ont-il évolué au cours de ces dernières années ?

Cette charge sexuelle, liée à l’idée que l’Amérique se fait de ses propres « classes sociales », rejaillit dès que l’on se met à traverser des frontières interdites entre ces classes. C’est en cela que New York rage a une portée politique, même s’il narre une suite d’aventures sexuelles. Dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, on parlait de « comedy of manners » (comédie de moeurs, ndlr). Je le vois aussi comme ça, c’est une sorte de satire qui explore des collisions entre les différences sociales. Dans Autobiographie érotique, cette charge évolue vers quelque chose de plus intime, voire de plus psychanalytique, où se pose la question suivante : « Qu’est-ce que c’est l’amour humain ? » Pour moi, ça correspond à un manque, à l’amour des inégalités, à la recherche de la différence. Tout tient alors dans l’effort à fournir pour faire vaciller l’échelle sociale : dans mon livre, tension et énergie naissent de ce mouvement. Il n’y a pas grand monde en Amérique qui pourrait vous dire où se trouve la Roumanie… Dans la vision américaine, c’est d’abord une contrée ex-communiste qui respire un peu le danger, très « Check point Charly » et très « guerre froide »… L’exotisme de cette vision est plus marqué qu’en France, où les gens que je croise ne portent cela dit pas un grand intérêt non plus à ce pays. La Roumanie est plus latine que la France : la cuisine, le sexe, toutes les pratiques ont là-bas un côté doux, qui découlent de la culture latine. Romulus, avec son idée de l’honneur et du viril, est un peu latin. Pas mal de roumains pensent d’ailleurs qu’ils descendent directement des soldats romains. Le roumain est la langue vivante la plus proche du latin…
On est bien loin du New York de votre recueil New York rage ou de votre roman Toxico

A New York, tu croises mille personnes en cinq minutes. Voilà la seule raison pour laquelle j’aime encore un peu cette ville. Sa foule me stimule. Tu vois tous ces visages, tu devines la vie qui se cache derrière, bref, on y mange bien visuellement ! Mon ami me répète que ma technique de drague en pâtit beaucoup, car je reste pétrifié devant les visages qui m’attirent, il croit que ça me rend fou ! En fait, toute ma vie a toujours été marquée par le corps des autres. Tout est surface à mes yeux. Je me rends même compte que j’ai choisi tous mes amis pour leur apparence… C’est loin d’être superficiel, car dix ans après les avoir rencontrés, j’ai découvert que leur façon d’être correspondait exactement à ce que disait au départ leur apparence. Je crois reconnaître d’instinct tout vrai ami potentiel qui se cache sous un visage. Je fonctionne un peu comme un chien : je repère les émotions dans les yeux, je flaire tout de suite le profil… Et au final, c’est fiable pour 90% des gens que je rencontre. C’est une des raisons qui m’ont permis de ne pas me faire assassiner ou trop tabasser à Times Square, même si ça m’est souvent arrivé… Tout ça se sent dans New York rage, car ce livre est très visuel. Toute la charge électrique est dans les yeux, elle transmet une dimension cinématique à mon écriture, qui marche comme une suite de montages. Le côté artificiel vient donc plutôt de l’histoire, du récit. Quand j’écris, je ne me dis jamais : « Bruce, ça va être ça l’histoire ». Je suis plutôt fasciné par un nez, une fenêtre, une lumière, une barbe, un visage… Je commence par un détail, il s’étoffe en cercles, de manière concentrique. Tout jeune, j’ai lu Le Corbeau, un conte d’Edgar Poe qui ressasse « jamais plus, jamais plus »… Poe explique qu’il était fasciné par ces deux images, d’un côté le corbeau et de l’autre « jamais plus » (« never more »), et qu’autour de cela il s’est mis à tisser tout son récit. Je procède de la même manière. Même dans cette Autobiographie érotique, certes plus proche du journal linéaire, tout a commencé en partant d’un seul détail : l’apparence de Romulus. Dès que je l’ai rencontré, j’ai vu que son corps était à lui seul un livre potentiel. Quatre heures après, je commençais à écrire… Romulus est proche de la terre, il a un côté doux et pastoral, mais porte aussi un masque urbain, que j’ai mis plusieurs années à comprendre.

L’obsession de l’autre, matrice de votre écriture, semble cependant vous condamner à fuir New York. Pourquoi tenter d’échapper à cette ville ?

Parce qu’elle me plonge dans un profond ennui… Pour revenir sur cette obsession des autres, je dirais qu’elle est née d’une vision : ma mère en train de se maquiller. Ce fut le point de départ d’une fascination visuelle pour les autres. Quant à New York, ce n’est plus la même ville aujourd’hui, les rues sont plus uniformes qu’avant, les bourgeois ont tout envahi… Pourtant, elle n’a existé à l’origine que grâce au chaos de ses rues et à son brassage ethnique, parfois violent. Désormais, c’est le modèle européen des « banlieues » qui domine. Je l’appelle modèle du « doughnuts » : dans le centre règne la bourgeoisie et dans la périphérie, les pauvres sont dispersés comme du sucre. La raison en est bien sûr politique : ainsi disséminés, les pauvres ont moins de pouvoir, ils ne créent plus de communautés vibrantes. Bref, tout le contraire d’avant, quand les déshérités étaient concentrés dans le centre, en contact étroit avec la bourgeoisie : ça c’était stimulant ! Pour fuir l’ennui, je suis devenu accroc aux images : parmi le millier de chaînes qui existent aux Etats-Unis, je ne décroche pas des chaînes « indépendantes ». J’ai même créé un dispositif dans mon bureau, en forme de L, avec un miroir au fond pour toujours avoir un œil sur l’écran, qui reste même allumé quand je dors… Sinon, je voyage beaucoup, mais une seule ville américaine reste intéressante à mes yeux : Portland, là où vivent les réalisateurs Gus Van Sant et Todd Haynes. Là-bas, il y a encore une communauté d’artistes, une sorte de bohème et un gouvernement de gauche qui ne rase pas l’identité des quartiers. Je prépare un livre sur ce Nord-Ouest américain, qui comprend aussi Vancouver, au Canada, une ville de folie ! Tous les pauvres s’y bousculent en hiver, car c’est le seul endroit au Canada où il ne neige pas. C’est vraiment le Wild West là-bas, le dernier terminal pour l’humanité à l’Ouest et au Nord !
Comment expliquer votre fascination pour la virilité ?

Ca vient sûrement de mon frère sadique. Depuis nos conflits, je suis attiré par le pouvoir et l’énergie masculines, mais j’en ai peur, aussi. J’aime l’idée d’un corps à la fois puissant et blessé, abîmé, face auquel je me place dans une position de charité. J’aime la contradiction des machos passifs. Ces gens qui laissent couler leurs colères sont incroyablement doux, c’est comme du sucre, ils sont comme des petits garçons. Ils ne retiennent pas leur violence. Nous si, et c’est peut-être ce qui nous rend durs, fermés. Les constipés ne peuvent pas être très tendres ! Je crois qu’il y aussi une forme de sadisme chez moi : j’aime voir quelqu’un de viril se faire punir. Inconsciemment, c’est une sorte de vengeance contre mon frère. Un médecin qui traite les junkies m’a un jour expliqué que la violence peut être liée à un manque d’endorphines à la naissance. Le besoin d’excitation, le danger est tout aussi libidinal que les drogues qui offrent un plaisir considérable…

Et un léger décalage hypnotique qui plane discrètement sur toutes vos lignes…

Oui. Je suis fasciné par un écrivain comme Huysmans, qui a toujours cherché des miracles en prise sur le quotidien superficiel. Je suis très influencé par cette idée d’un air chargé d’une poudre mystérieuse, un air atomisé où j’observe les choses d’une manière quasi impressionniste. Une fragmentation boostée par les drogues que je prends, la codéine par exemple dans Autobiographie érotique. Même quand mon écriture est réaliste, j’essaye de capturer tous ces fragments et j’injecte dans mes lignes une qualité déglinguée, un peu floue. Mon modèle en la matière reste Nadja d’André Breton, pour son « boulevard Magenta, est-ce que c’est vraiment Magenta en couleurs ? ». Et pour cette femme dans la rue aux yeux étranges… J’adore l’hypnose, littéraire ou concrète : je suis un bon sujet d’ailleurs, je m’endors en dix minutes ! J’ai tenté un roman sur le sujet, qui n’a pas abouti, mais j’y reviendrai un jour. Ce « décalage hypnotique », je viens de m’en rendre compte durant cette interview, se manifeste dans mes textes par la manie que j’ai d’y introduire deux histoires dans un même récit. L’une est refoulée, l’autre extériorisée. Dans Autobiographie érotique, ma quête de nouvelles transes trouve sa réponse dans le mystère du paysage roumain, rencontré à travers les visages des paysans de Transylvanie. Ils y vivent comme en dehors de la technologie, de nos voitures… Ce n’est pas une vie facile, mais il est indéniable qu’il y avait dans les yeux que j’ai croisés une concentration incroyable, une sorte de transe hors du temps. Tout le reste, notamment le parallèle avec les amours de Carol II, s’est construit plus tard, après quatre ans passés à accumuler les notes sur mon histoire avec Romulus. J’ai donc ajouté cette approche historique pour briser le narcissisme et universaliser mon récit, car je me suis dit que tout le monde n’était pas censé aimer Romulus comme moi… Certains New-yorkais trouvent ces passages historiques inutiles, ils vous conseilleront de sauter des chapitres pour suivre avant tout mon histoire d’amour avec Romulus. Les américains sont comme ça, il faut s’y habituer… Pour eux, mon livre culte, ça reste Toxico.

Votre écriture cache en filigrane une réflexion sur le don de soi-même et sur la charité. Est-ce secondaire par rapport à l’angoisse, à la violence et au sexe qui trônent dans vos récits ?

Non, c’est aussi là que se joue mon écriture. Je me permets une digression pour expliquer mon obsession des marges. Vous savez que je suis juif ? Eh bien, dans les provinces américaines de mon enfance, il faut rappeler qu’en tant que juif, on se sentait toujours un peu étranger, disons en dehors des choses. Ca n’aurait pas été le cas si j’étais né à New York.
A Syracuse, pour le Noël de l’école, on était forcé, avec ma cousine, de chanter des « christmas carols ». On faisait tout notre possible pour éviter de prononcer « Christ is Lord« , car c’était quand même contraire à notre religion ! Bref, je me suis toujours senti en marge de la société américaine. Ma mère voulait rééduquer les pauvres et en faire des bourgeois, mais j’ai vu toute l’hypocrisie de ce processus. Dans un sens, je prolonge pourtant son action, mais à l’envers : je ne veux pas élever ces gens, je veux me baigner dans leur vie. C’est terriblement difficile d’en parler et de capter les manières des gens dans une situation de misère. Qui peut le faire sans tomber dans le ridicule ? Hubert Selby Jr pouvait faire ça et comprendre la souffrance des gens, entrer dans leur coeur des gens, sans que ce soit décrit de l’extérieur. En France, Virginie Despentes, un auteur que je respecte énormément, a aussi réussi ça dans son roman Baise moi. De mon côté, je tente aussi le coup, même si on me critique aux Etats-Unis en disant que j’exploite des gens pour mes romans… Tout ça peut vite arriver, je le sais bien. Mais ils ne comprennent pas que mon coeur est assez large pour accueillir beaucoup de monde. Je ne veux ni me suicider, ni devenir un prédateur, alors je vacille entre les deux et ces gens sont ma poésie, ils stimulent ma vie et mon écriture. La plupart m’adorent toujours et je ferai tout ce que je pourrai pour être bien avec eux. Face au monstre de la classe moyenne américaine, symbole du capitalisme qui a tout envahi, seuls ces gens parfois déshérités dégagent encore un peu d’originalité.

Dans votre quotidien comme dans votre activité d’écrivain, qui avez-vous déjà pris sous votre aile ?

J’ai adopté un petit portoricain de 14 ans, il y a vingt ans. Il était dans la rue, mais je suis quelqu’un qui va jusqu’au bout : s’il touche une cigarette, il peut en fumer mille par jour s’il le veut ! Tous mes amis me disaient : « Bruce, comment tu peux gaspiller cinq heures avec un type pas éduqué comme lui ? ». Moi, je n’écoutais pas et pensais à ses yeux, à ses manières un peu lentes de parler… Avec mon ami l’écrivain Dennis Cooper, on est fier d’avoir découvert J.T. Leroy (l’auteur de Sarah, ndlr), qui reste un de nos auteurs favoris. A 22 ans et avec deux livres à son actif, c’est une petite star aujourd’hui aux Etats-Unis, il dîne avec des vedettes de cinéma… Ses livres sont des romans autobiographiques très violents sur sa mère. Pour l’histoire, en fait, il m’a appelé à l’âge de 15 ans ; au téléphone, j’ai cru que c’était une petite fille ! Il / elle me sort : « J’adore Toxico, je voudrais aussi écrire, mais je ne suis plus à l’école, je suis sex-worker » ! Alors je lui demande s’il est un garçon, il me répond : « La dernière fois que j’ai regardé, c’était le cas » ! Il m’a envoyé un texte par fax, je suis tombé des nues à la lecture et on est vite devenu amis par téléphone. Sa vie est complètement folle : sa mère avait 14 ans quand il est né, il a été enlevé par une autre mère droguée, puis violé par une série d’amis, il s’est travesti par dévotion à cette mère qui l’a pourtant mutilé sexuellement… Et il raconte tout ça dans une langue brillante, que j’adore par dessus tout, autant que Burroughs et les beat, Melville et, en France, le Nouveau Roman…

Propos recueillis par

Autobiographie érotique et New York Rage, traduit de l’anglais par Thierry Marignac (Rivages).
Lire notre chronique de Autobiographie érotique