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On appelle ça « splitter une interview » : quand le planning des maisons de disques a pris du retard, les groupes sont séparés le temps d’un entretien avec deux journalistes différents. Ce qui explique ici l’absence de la chanteuse Trish Keenan. Mais Tim Felton et James Cargill sont très gentils.

Chronic’art : Quelle serait l’évolution de Broadcast en matière de production ?

Tim Felton : Comme on a toujours enregistré nous-mêmes notre musique, notre expérience fait qu’on a beaucoup plus confiance en nous désormais au moment de l’enregistrement. On est plus capables que par le passé d’enregistrer un son de batterie, par exemple, qui corresponde exactement à ce que nous désirons.

James Cargill : On a toujours les mêmes objectifs : mélanger une certaine avant-garde à la pop-musique. On est juste plus expérimenté. Si on a évolué sur les aspects techniques, on ne change pas notre orientation musicale de départ, comme tous ces groupes qui font une musique différente par album. On essaie de progresser dans la voie qu’on s’est fixée dès le départ. Je pense qu’avec Haha songs, on est plus proche que jamais de notre ambition générale en termes musicaux.

Est-ce qu’il s’agit pour vous de faire se rencontrer des éléments musicaux du passé et d’autres contemporains ?

JC : C’est assez naturel pour nous. On écoute beaucoup de musique, toutes nos influences se mélangent. Celles du passé comme celles du présent. Notre ligne directrice correspond plutôt à savoir si « ça sonne bien » ou non, quelque soit l’origine du son que nous désirons reproduire. Pour les instruments acoustiques, nous trouvons généralement les productions anciennes plus intéressantes. Mais on écoute beaucoup de musiques récentes qui nous influencent également. J’aime beaucoup le dernier album de Asa Chang & Jun Ray et Fennesz est très bon pour la musique digitale. Nous n’avons pas non plus de nostalgie pour le passé, comme certains groupes de rock ou de punk. Et nous n’aimons pas tout des 60’s par exemple, mais certains groupes seulement, que nous considérons meilleurs que les autres. United States of America est évidemment un des albums les plus importants de cette période.

TF : Nous sommes influencés par les Beatles également : les combinaisons d’harmonies, les structures des morceaux, les éléments empruntés au jazz ou à la musique contemporaine, mais aussi les caractéristiques propres au groupe, qui sont uniques, nous ont marqués. L’identité musicale propre que les Beatles ont développée dans leur carrière est passionnante.

Il y a aussi plus de Krautrock dans Haha Songs que dans vos précédents albums (cf. notre chronique de The Noise made by people), n’est-ce pas ?

JC : En effet. Il y en a toujours eu, mais ces influences ressortent plus ici. Je ne sais pas pourquoi exactement. On a toujours écouté Can et Neu. On a peut-être plus pensé cet album « live » que d’habitude, ce qui expliquerait la couleur rythmique particulière, des éléments qui fonctionnent bien sur scène. L’album précédent était difficile à jouer sur scène. Celui-là se fera de manière pus naturelle. On a enregistré la plupart des sections rythmiques en live.
TF : L’édition sur ordinateur fait souvent perdre la dynamique d’un morceau. On préfère enregistrer une bonne performance live en studio, sur laquelle on pose ensuite les voix et les overdubs instrumentaux. Le tout sonne plus naturel. Même si on enregistre tout sur ordinateur évidemment. On a des micros et des amplis à lampes. Et la technologie nous permet de nous rapprocher du son original des enregistrements sur bandes, qui sont aujourd’hui très chers.

JC : On ne peut pas tout faire sur bandes en direct, car on n’a pas eu de vrai batteur depuis longtemps et on est obligé la plupart du temps de remodeler les pistes de batterie sur ordinateur, pour obtenir ce que l’on veut vraiment.

On sent sur l’album un vrai plaisir à produire vous-mêmes votre musique…

(rires) Oui, c’est vrai, on aime bien cet aspect du travail : donner de la profondeur, des couleurs à la musique.

TF : On a l’impression, sur beaucoup de productions actuelle, que le studio sert à recouvrir, effacer les grains et les couleurs des instruments. Les drumkits synthétiques sonnent plats, comme morts pour moi. Alors qu’une batterie enregistrée possède plein de nuances de tonalité et de texture. On préfère travailler avec ces éléments autant que possible.

Vous utilisez aussi les altérations digitales ?

JC : Beaucoup de « crushing », de distorsions digitales, mais très légères. C’est un choix que l’on fait parfois pour créer des contrastes de textures sur un morceau.

Vous avez l’impression que la production de la musique en général a beaucoup évoluée également ?

Le rock mainstream n’a pas beaucoup progressé, à mon sens. Le marketing ne peut se permettre l’innovation. C’est le marketing et la mode qui évoluent, mais plus vraiment la musique. A quelques exceptions prés. Et hors de l’industrie musicale, il y a un vivier d’innovateurs et de chercheurs, qui introduisent des changements indirectement dans la production générale.

TF : Les Neptunes ont fait évoluer la production de la musique mainstream. Mais cette musique est comme un fond sonore permanent, qui a du modifier nos capacités d’écoute : comme un média qui respire.

JC : Les groupes comme Radiohead ou Coldplay sont toujours des groupes de mecs, qui font de la musique très masculine. Les gens aiment bien la musique excitante, ou les grandes chansons sentimentales, mais l’entre-deux trouve rarement le succès.

Vous pensez à ces aspects de la productions musicale, la popularité, le succès ?

TF : Non, les chansons arrivent comme d’habitude. On ne peut pas préméditer quoi que ce soit.

JC : Nous aimons écrire des pop-songs, de toute évidence, parce que c’est le format parfait pour nous. Mais c’est très dur à faire. Si nous pouvions écrire 12 pop-songs parfaites par album, nous le ferions sans doute. Mais nous ne sommes pas Phil Spector.
A propos de « mur de son », le dernier titre, Hawk, a un petit côté « shoegazer »…

TF : Oui, Slowdive ou My Bloody Valentine ont été des influences évidentes pour nous à une époque.

Vous-mêmes, vous utilisez du matériel sophistiqué pour produire vos disques ?

JC : Le matériel sophistiqué coûte bien trop cher. On préfère utiliser des cracks des meilleurs logiciels. Pour les instruments, on n’utilise pas tant de vieux synthés que ça. Plutôt des émulateurs, des softs.

A propos des chansons, on trouve les nouvelles mélodies particulièrement belles et simples, et comme liées de manière plus évidente que jamais, au monde de l’enfance.

JC : Oui, les chansons de Trish sont différentes maintenant. On a beaucoup écouté de morceaux traditionnels de l’Europe des l’Est et des musiques pour enfants, des berceuses, des comptines. Notamment la musique pour enfants de Carl Orff. Et c’est vrai que cet album est marqué par cet univers, le côté magique de l’enfance.

TF : L’influence des structures et des mélodies de groupes comme Can ou Kraftwerk a du aussi accentué cette simplicité. Et cet aspect de la musique est universel. Trish est l’élément définitivement féminin et maternel de notre musique, qui contrebalance le côté bruyant que nous pouvons imprégner par ailleurs à nos compositions. La douceur de sa voix, le côté enfantin des mélodies nous permettent de créer encore plus d’effets de contrastes.

JC : Un peu comme My Bloody Valentine.

TF : Ou le Velvet Underground.

On a l’impression que l’album de Broadcast exprime un besoin de cette nature dans la musique actuelle…

TF : Oui, sans doute, nous en avons personnellement besoin. Moi, en tout cas, je n’arrive pas à gérer l’afflux permanent d’informations, de stimulations nerveuses.

JC : Par ailleurs, l’utilisation mainstream de la féminité est toujours soupe au lait, ou mouillée (« soapy or wet »), ou comme une version masculine de la féminité. Je crois que Trish est honnête par rapport à ce qu’elle veut montrer d’elle-même.

Finalement, le disque représenterait le côté éphémère de la technologie, de la société, devant la permanence d’une force vitale, humaine.

TF : Oui, le calme dans la tempête. La mélodie au milieu du bruit.

Un peu comme dans A Northern song de Georges Harrison ?

JC : Oui, ils ont passé Yellow submarine sur une chaîne française hier. J’aime beaucoup la dernière chanson du film, It’s all too much. Et tu as raison : dans A Northern song, George Harrison conserve une ligne mélodique par-dessus une musique complètement libre quant à la tonalité, et la chanson reste très agréable à écouter. Ca fait partie de notre recherche musicale bien sûr.

TF : Mais je n’ai toujours pas compris ce que veut dire ce film… Ces Blue meany’s ! … (rires)

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Haha sound
Relire en archives notre entretien réalisé avec le groupe en janvier 2000