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Will Oldham, aka Bonnie Prince Billy, nous reçoit en pyjama dans son hôtel de la place des Vosges, avec une barbe de roi mage et du vernis à ongle argenté. Entre le croissant au beurre et la FM en or qui distille en sourdine des standards éculés auxquels l’ami Will semble prendre grand plaisir, il nous parle de son nouvel album, Ease down the road.

Chronic’art : Tu as souhaité rencontrer les journalistes dans ton hôtel. C’est ta manière de faire du marketing ?

Will Oldham : Non, je ne voulais tout simplement pas quitter ma chambre d’hôtel. Mais je ne savais pas que ce serait si joli. Je trouve les cafés si inconfortables et bruyants… Je me déplace dans tellement de pays étranges que je n’ai pas vraiment envie d’accentuer l’aspect glauque des choses. Je préfère rester dans un endroit tranquille et confortable, comme ici.

Tu as joué des morceaux acoustiques dans un magasin de disques à St-Michel. C’est quelque chose d’habituel pour toi aux Etats-Unis ?

Je l’ai fait de temps en temps par le passé. J’aime bien la proximité avec le public que ça implique. Aux Etats-Unis, les magasins de disques ont de petites scènes pour recevoir les artistes, c’est assez courant effectivement. L’intérêt de ce genre de performances, c’est la liberté d’interprétation des morceaux qu’elles autorisent, sans qu’interfèrent nécessairement des contraintes commerciales et promotionnelles, sans nécessité de répétitions. C’est une manière très simple et légère de se produire. Les gens viennent, ils écoutent les chansons. Ensuite, on peut discuter plus facilement que dans un bar ou dans un club.

En même temps, ce magasin n’est pas un endroit très chaleureux. Ca ressemble plus à un supermarché de la musique, avec des néons assez violents et des panneaux publicitaires partout… Ca ne te dérange pas ?

Non, ça ne me dérange pas vraiment. Comme ça les gens peuvent acheter le disque (rires).

Parlons de ton nouvel album. L’impression générale est plus joyeuse, plus positive, que ce que tu as pu faire par le passé. On pensait que Bonnie Prince Billy était le pseudo accolé à ta face obscure. Pas vrai ?

Non. Même si I see a darkness parlait de choses comme la mort, l’angoisse ou la dépression, la manière de les traiter rendait ces sentiments joyeux, heureux. Les choses les plus terribles peuvent être célébrées d’une certaine manière. Tout se transforme. Que ce soit de bonnes ou de mauvaises choses, elles deviennent autre chose. Quand tu es vraiment déprimé, tu sors de la dépression vraiment renforcé. Tout le monde se débrouille aujourd’hui avec le sentiment de tristesse. Mais je trouve que c’est une chose terrible et très négative que de partager sa tristesse. Parce que c’est totalement gâcher une amitié, une compagnie, une compréhension. Lorsqu’on est dans cet état d’esprit, je pense qu’il vaut mieux travailler sur les forces opposées, positives et heureuses, plutôt que de perdre son énergie dans une tristesse impénétrable ou des tendances suicidaires.
Mais les gens aiment bien écouter des chansons tristes parfois…

Oui, mais c’est de la musique. On peut ressentir de la tristesse en écoutant une chanson, mais on est libre d’avoir ses propres sentiments en fin d’écoute. Et puis une chanson permet une forme de compassion, entre le chanteur et son public, qui est très réconfortante pour chacun.

Est-ce que le fait de jouer avec d’autres musiciens influe sur l’humeur de ta musique ? Le disque All most heaven est très joyeux…

Oui, certainement. Je trouve que c’est toujours triste de faire les choses tout seul, c’est terrible. Je pense que la mélancolie de la plupart des gens vient d’un manque de compagnie. L’amour est fantastique Et travailler avec d’autres musiciens fait partie des plus fortes expériences humaines que j’ai pu vivre. S’il y a une raison à l’existence, ce doit être celle de pouvoir faire des choses avec les autres de cette manière.

Tu as l’impression de faire partie d’une communauté de musiciens ?

Oui, je me sens lié avec un tas de musiciens, d’amis impliqués dans la musique. Si eux ne le sont pas, j’essaie de les y forcer. J’ai quelques amis qui jouent sur cet album (Harmony Korine par exemple) qui ne sont pas forcément musiciens, mais je voulais qu’ils participent, et le disque me semble plus fort du fait de leur présence, comme construit sur cette amitié dont l’énergie est retranscrite dans la musique. Ca en fait un disque plus fort émotionnellement. Plus de feeling pour moins de perfection musicale.

En écoutant cet album, on a l’impression d’entendre des standards, des classiques du rock, comme Neil Young a pu en faire.

Merci, c’est cool. Quand nous avons écouté pour la première fois l’album, nous avons beaucoup ri : certaines parties de guitares nous semblaient ridicules, trop mauvaises, et on se disait qu’on ne pouvait pas les garder. Brian joue sur certains morceaux, mais il n’est pas guitariste, et ça sonne vraiment très bizarre, il y a beaucoup d’erreur, de fausses notes. Mais c’est devenu une part du charme de ces chansons.

As-tu essayé de faire des morceaux plus simples et plus universels ?

Oui, j’ai toujours pensé que c’était ce que je faisais dès le départ. Mais je me rends compte que la plupart de mes morceaux sont assez curieux finalement. Avec Bonnie Billy, nous commençons à faire des choses toujours personnelles, mais qui ont plus à voir avec le monde extérieur. En terme de langage musical, je ne veux plus aliéner les gens, je veux les inviter à venir visiter mon monde plutôt que de m’imposer dans le leur. J’ai abandonné l’idée de créer un langage complètement neuf, une idée très culpabilisante. Il y a un langage musical qui préexiste et qui est extrêmement puissant, et Bonnie Prince Billy est supposé être très heureux avec ce langage-là. Si je peux explorer d’autres genres musicaux, sur des singles ou des projets annexes, je peux concentrer une énergie en quelque sorte plus traditionnelle sur un album complet. Get on Jolly ou All most heaven m’ont aidé à diviser mes aspirations musicales, à faire des choses moins accessibles par moment pour créer une musique plus ouverte sur des projets plus importants pour moi. C’est le cas d’Ease down the road par exemple…
Comme sur All most heaven, il y a beaucoup de chœurs et d’harmonies vocales sur ce nouvel album. C’est quelque chose que tu apprécies ?

Oui, mélanger deux ou plusieurs voix, qui chantent en harmonie des mélodies différentes, c’est pour moi une des plus belles choses qui soient. C’est vrai que c’est très américain, inspiré du gospel, mais j’aime bien aussi les harmonies vocales hongroises, avec dix-vingt vocalistes.

Tu parles de Bonnie Prince Billy à la troisième personne. Quel est ton rapport avec tes différentes personnalités ?

Bonnie n’est pas humain, il est comme un personnage de rêve, sans corps. Quelqu’un qui devient de plus en plus vieux. Et je voudrais transférer mon corps dans le corps de Bonnie Prince Billy pour qu’il ait enfin une enveloppe charnelle. C’est comme un ami imaginaire, excepté que je suis parfois Bonnie Billy. Parfois, il est ailleurs. Peut-être dans la pièce à côté.

Est-ce que tu pourrais encore faire de la musique sous le nom de Palace ou Palace Brothers ?

Je pense que je vais continuer sous le nom de Bonnie Prince Billy et Bonnie Billy pour faire autre chose que des chansons, un peu comme le soundtrack que j’ai enregistré avec David Pajo. Car Bonnie ne sait pas vraiment comment écrire des chansons. Il est lui-même les chansons…

Il y a une différence entre Bonnie Prince Billy et Bonnie Billy ?

Oui, Bonnie Billy fait des choses de son côté, avec le Marquis de Tren par exemple, mais il sait que les disques importants sont des albums comme I see a darkness ou Ease down the road. Et en composant ceux-ci, il devient Bonnie Prince Billy.

Il y a quelque chose que tu voudrais ajouter ?

Non, c’est toi le réalisateur, de ce film…

Alors, je cut ?

Cut.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Ease down the road