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Dix ans de carrière, ça se fête ! Alex James, le bassiste de Blur, raconte alors que le groupe passait en soirée de clôture de la Route du Rock à Saint-Malo le pourquoi et le comment de ce coffret-collector réunissant singles et faces B… mais aussi où en est le groupe après le virage de 13 et à l’heure d’une Brit pop moribonde.


Chronic’art : Qui a eu l’idée de ce coffret ?

Alex James : Oh, l’idée vient complètement d’EMI. C’est un peu comme lorsque tu travailles depuis longtemps pour la même société : un jour, ils t’offrent une belle montre. Dix ans, dans le show business, est une si longue durée qu’au lieu de t’offrir une montre, ils te compilent un coffret. Ce qui est génial, car je n’ai pas gardé de trace de toutes nos faces B et nos raretés. J’aurais dû le faire… mais en Angleterre, les charts fonctionnent de telle façon qu’à chaque single, tu dois sortir 2 disques avec deux faces B différentes. C’est une politique stupide contre laquelle nous avons essayé de lutter, mais autant ne pas sortir de singles si tu ne joues pas ce jeu-là. Il y a des tas de raisons pour cela d’ailleurs : les boutiques de disques adorent étaler tous ces singles particuliers, entre autres. Par conséquent, je ne possède pas la moitié de ce qu’on a sorti. C’était sans doute la grande raison de sa parution. Et puis, la culture pop s’analyse généralement en terme de décennie. Notre premier disque est sorti en 1990, ce coffret sera une bonne photographie d’une époque. En résumé, je crois que c’est une politique standard de maison de disques. Sympathique, cependant. Il va en sortir 600 en France, je crois.

Joli collector, donc.

Je ne pense pas pouvoir prendre ma retraite sur la foi d’un millier de coffrets. C’est un peu juste.

Ca ne donne pas un peu l’impression d’un regard en arrière sur votre carrière ?

Oui, c’est vrai, ça donne bien cette impression. Celle de contempler une décennie qui s’achève (pensif).

Tu as redécouvert des morceaux dont tu ne te souvenais plus bien ?

Oui. C’est assez hallucinant d’écouter un morceau que tu ne te souviens plus avoir enregistré. Quelquefois, l’espace d’une demi-seconde, tu entends une chanson et tu ne réalises pas que c’est la tienne. Certains de ces morceaux ont été enregistrés en une journée en 1992, alors…

Où est passé le petit carton de lait de la vidéo de Coffee and TV ?

(il éclate de rire).

Sérieusement. J’adore ce clip.

Vraiment, tu l’aimes ? Je le trouve plutôt bizarroïde. Nous avons travaillé avec cette boîte de petits génies, Hammer and Tongs. Ce sont trois mecs qui travaillent au-dessus d’une boite de strip-tease à Chinatown. Des gars vraiment cools. Plus nous faisons ce métier, plus nous souhaitons avoir le contrôle de chaque étape, que ce soit des photos, des pochettes, etc. C’est horrible. Etre ce mégalomane à l’ego démesuré…

Non, c’est normal de vouloir contrôler et conserver l’intégrité de son œuvre.

Sans doute. En tout cas, n’étant pas cameraman, il faut lâcher du lest au moment de tourner une vidéo. Quelquefois nos meilleures vidéos sont nées de nos idées, mais pas toujours. Pour celle-ci, Graham n’avait pas envie de se mettre en avant sur l’illustration visuelle de la chanson. Et puis, il a eu cette idée du petit carton de lait. Un truc farfelu.

En tout cas, on ne confond pas Coffee and TV avec d’autres…

Ouf ! Nous travaillons avec Thomas Vinterberg pour notre prochaine vidéo. Il vient du Danemark et a réalisé Festen. C’est ça qui est fabuleux lorsque tu fais partie d’un groupe : tu vois un bon film, tu rentres chez toi, tu appelles le réalisateur et tu lui demandes un clip ! J’ai adoré Festen. J’ai principalement adoré cette histoire de Dogme. Ce mouvement met l’accent sur ce qui est important dans un film, recherche la vraie créativité. Il s’essouffle forcément maintenant. On demande à tous ces cinéastes de réaliser des pubs… La valeur artistique du Dogme est terminée.

13 a été considéré comme un disque inattendu. Blur a pris une nouvelle direction ?

Bien sûr que nous avons pris une nouvelle direction. A chaque album, nous essayons d’en prendre une. Autrement… C’est peut-être un disque un peu plus mûr, nous le sommes après tout… Regarde-nous. Il y a cinq ans, à cette heure-ci, on se serait roulés sur le tapis… C’est ce qui arrive quand on vieillit. J’ai 30 ans. Ce n’est pas si vieux, mais tu as cette impression d’avoir 16 ans jusqu’à tes 29 ans et là… Boum ! Tu chopes trente ans et c’est l’horreur absolue ! L’âge n’est pas si important aussi longtemps que tu l’acceptes. Enfin, quand tu dis et penses ce genre de choses, c’est que tu es vieux !

A 20 ans, tu te dis que tu finiras noyé dans ta piscine à 27 ans…

Oui, tous ces clichés-là, ces histoires d’excès… J’ai tout essayé en me disant qu’après tout, mourir jeune… Je suis content de l’avoir fait. Quand tu as 20 ans, tu rigoles en voyant les Stones. A 30 ans, tu t’éclates en bossant et tu ne veux pas t’arrêter. Tu te mets à regarder des gens comme REM, toujours capables, après des années, de produire de la musique décente.

La brit pop est morte ?

Oui. Question suivante.

C’est une bonne chose ?

Oui. La brit pop était devenue la bande-son d’une campagne électorale. Aucun rock’n’roll animal bien dans ses neurones ne devrait rechercher l’approbation officielle d’un gouvernement !

Tu aimes l’ambiance des festivals ? (notre entretien a lieu à la Route du rock de Saint-Malo, au mois d’août dernier)

Oui… Qu’y a-t-il de plus agréable ? Ce qui compte le plus dans un festival, c’est la météo. Le deuxième point primordial, c’est : est-ce que le public connaît ou pas les chansons que tu vas jouer. Les groupes qui marchent le mieux jouent en général des trucs que tout le monde connaît par cœur. Ce soir, nous prenons des risques. On commence par des chansons nouvelles, avec lesquelles le public n’est pas familier. On verra bien.

Tes meilleurs et pires souvenirs festivaliers ?

Je me souviens d’avoir bu de l’absinthe à un festival en France, avec les Cure. C’est plutôt un bon souvenir. Enfin, je ne me souviens pas vraiment d’avoir bu, mais je sais que ça se passait quelque part en France. En général, j’aime quand il y a de la bonne musique, de bons groupes. Le backstage devient une sorte de grande cour de récré, avec des petits gangs qui se forment, des rivalités… C’est assez rigolo et ridicule. Il y a quelques années, nous avons participé à un festival en Espagne. J’ai failli être tué par le matériel d’éclairage qui a sauté… Un miracle que je sois vivant pour te le raconter.

Chronic’art étant un magazine sur Internet, quelle est ton opinion sur la Toile ?

Génial, même si pour l’instant, c’est Dave (Rowtree) qui est le plus branché par l’informatique et les ordinateurs. Les maisons de disques font dans leur froc à l’idée qu’un jour, tout le monde pourra posséder chez soi le juke-box ultime. On n’aura bientôt plus besoin d’acheter des disques… Après tout, il y a 100 ans, tu achetais une partition et tu la jouais toi-même sur ton piano. Un morceau de vinyle est une très jolie chose, mais franchement, ces petits boîtiers plastique qui les ont remplacés…

Ta plus grosse désillusion depuis que tu es une pop star ?

A 19 ans, quand nous avons décroché un contrat, j’avais perdu toutes mes illusions. En fait, le procédé du succès m’a plutôt ragaillardi. Je ne me sens plus du tout comme ça désormais. La célébrité n’est pas tout ce qu’on raconte, non, mais c’est plutôt un bon truc. Un peu comme l’argent.

En gros, tu es content de ce que tu fais.

C’est mieux. Sinon les gens le sentent et ils n’achètent plus tes disques ! Etre pop-star, c’est tenir le rôle d’amuseur.

Ta chanson de Blur préférée ?

Miss America. C’est drôle, je pensais à ça tout à l’heure. On ne la joue jamais sur scène, elle est trop lente. Elle ne donnerait rien. Dommage.

Des side-projects ?

J’en ai des tonnes ! Kylie Minogue vient juste de signer chez Parlophone et m’a demandé de lui écrire quelque chose. J’ai toujours un minimum de six trucs sur le feu : trois n’aboutissent pas, deux sont merdiques et un fait l’affaire.

Quoi de neuf en Angleterre musicalement parlant ?

Quelque chose d’excitant s’est produit au milieu des années 90. Les charts se sont retrouvés dominés par des groupes subversifs, mal élevés, et grossiers. Comme nous, Pulp, Oasis, ou Supergrass. Le mainstream était tombé aux mains de monstres du rock qui n’avaient peur de rien. C’était complètement inhabituel et ça ne pouvait donc pas durer. La situation est actuellement redevenue normale. Les charts sont identiques à ceux des années 50 : des jeunes mecs gays et inoffensifs qui chantent des ballades d’amour neu-neu. C’est du commerce et pas de l’art. Mais grâce à tout ça, il va y avoir des tas de jeunes groupes en colère venus de Camden qui se diront : je peux faire mieux que ça ! Un bon conseil à ceux qui pensent pouvoir faire mieux : allez-y, vous le pouvez très certainement ! Il y a aussi des jeunes groupes intéressants qui jouent en ce moment, mais ils galérent pour décrocher un contrat. Le problème c’est que les maisons de disques ont perdu du blé en signant de pseudo brit poppers, et maintenant, ils ne veulent plus de groupes à guitares.

Ton rôle au sein de Blur ?

Je construis les ponts.

L’avenir de Blur ?

On va continuer, jusqu’à ce que le public n’achète plus nos disques. Ou qu’on s’entre-tue (il éclate de rire).

Propos recueillis à Saint-Malo, lors de la Route du rock 99, par


Le coffret compilation de Blur sort fin septembre. Nous en rendrons compte dès le 1er octobre…