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Shaft revient sur les écrans sous les traits de Samuel L. Jackson. Trente ans ont passé depuis les débuts tapageurs des black action movies. Avec Shaft, Superfly et Coffy, l’imaginaire noir américain était pour la première fois abreuvé de super héros prêts à en découdre avec The Man, symbole de la société blanche raciste et corrompue. Renaissance des black cast movies pour les uns, blaxploitation pour les autres, le cinéma noir a connu pendant toute la décennie 70 un bref mais formidable essor. Depuis cette époque, les black action movies ont survécu à l’oubli grâce à leurs B.O. soul funk inoubliables et à une iconographie psychédélique unique. Survol du cinéma noir américain.

Depuis ses origines, Hollywood a toujours été l’usine à phantasmes d’une société blanche. Les acteurs noirs étaient réduits à jouer les rôles immuables de braves nègres hilares et infantiles ou de subalternes craintifs, survivances tenaces d’un passé colonial fondateur. Le documentaire réalisé par Melvin Van Peebles, Classified X (1998) dresse un portrait effarant de ce racisme ordinaire insidieusement véhiculé par l’industrie cinématographique. A l’écran, le peuple noir était invisible. A l’extérieur, il étouffait dans les limites confinées des ghettos. Certes, quelques films étaient tournés par et avec des noirs, les Black Cast, mais leur diffusion restait confidentielle. Seule la musique noire avait droit de cité à Hollywood. Le jazz fut un grand pourvoyeur de musiques de films (Duke Ellington, Anatomy of a murder, 1959) mais cette musique était maintenue dans sa stricte fonction d’entertainment. La seule image du nègre acceptée par Hollywood, c’était l’entertainer, l’amuseur public. Sammy Davis Jr., Louis Amstrong, Nat King Cole ou Harry Bellafonte étaient tolérés parce qu’ils ne remettaient pas en cause les fondements du ségrégationnisme.

« Niggers are scared of revolution » (The Last Poets)

Au début des années 1960, Martin Luther King, le NAACP et le CORE représentaient l’avant-garde noire, bourgeoise, chrétienne et non violente. L’acteur Sydney Poitier incarnait cette Amérique noire respectable, désireuse de s’intégrer à la société blanche. Des films comme In the heat of the night et Guess who’s coming to diner dénonçaient les préjugés racistes, mais ils ne s’adressaient en fait qu’à un public blanc middle-class. De leur côté, les black muslims n’hésitaient pas à prôner la violence face à l’oppression amérikkkaine. Malgré la reconnaissance des droits civiques, la répression s’intensifiait : Martin Luther King était assassiné et les sanglantes émeutes de Watts révélaient la colère accumulée dans les ghettos. En 1966, le Black Panther Party donnait une nouvelle dimension à la résistance armée. De jeunes afro-américains paradaient fièrement dans les rues d’Oakland, habillés de vestes de cuir et de bérets noirs, en brandissant des fusils à la face des policiers. Black power, I’m black and I’m proud étaient les nouveaux mots d’ordre de la communauté.
« Sweetback will never die a natural way »

Melvin Van Peebles, astronome, journaliste, écrivain et réalisateur apparaît dans ce contexte politique radicalisé. Remarqué par Henri Langlois à Paris, il rentre aux Etats-Unis et réalise pour la Columbia Watermelon Man en 21 jours. Avec son cachet et un prêt de Bill Cosby, il tourne à son compte Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, brûlot expérimental décrivant la fuite victorieuse d’un jeune noir traqué injustement par la police. Le film est une bombe. Les panthers obligent leurs membres à aller voir ce manifeste révolutionnaire. Dans le film, Sweetback se sacrifie pour sauver un jeune panther : « il est notre future ». Malgré une distribution réduite à quelques salles et une classification X (« X-Rated by an all white jury »), Sweetback est un énorme succès financier. Tourné pour un budget de 150 000 dollars, le film en rapporte 15 millions l’année de sa sortie.

Les dirigeants d’Hollywood découvrent l’existence d’un public noir source de nouveaux profits. Au bord de la faillite, la MGM engage l’ex-photographe noir Gordon Parks Sr. pour adapter un script qui traînait dans les bureaux du studio. Initialement blanc, le détective privé John Shaft devient le célèbre « black private dick that’s a sex machine with all the chicks », incarné par Richard Roundtree. C’est le jackpot. En 1971, Shaft engrange 23 millions de dollars et sa B.O., composée par Isaac Hayes, remporte un Oscar. Moins subversif que Sweetback, Shaft n’en demeure pas moins le premier film d’action à présenter un super héros noir. Le personnage de John Shaft devient immédiatement populaire auprès des jeunes des ghettos. Ce justicier en lutte contre les gangs noirs et la mafia blanche est le premier à allier la classe agressive des panthers avec le sex-appeal de Marvin Gaye. Hollywood et les petits studios indépendants comme AIP vont alors submerger le marché de black action movies. Auparavant inexistants, les super héros noirs vont envahir les salles. Jim Brown, ex-champion de football, devient Slaughter et Jim Kelly le karatéka invincible Black Belt Jones. Les femmes noires ont aussi leurs héroïnes : la fashion-victim Tamara Dobson (Cleaopatra Jones) et surtout la sublime Pam Grier (Coffy, Foxy Brown), qui devient le sex-symbol black des 70’s. Ces black action movies sont déclinés dans tous les genres cinématographiques existants : karaté (Black Samuraï), westerns (The Soul of Nigger Charley, Take a hard ride), espionnage (Cleopatra Jones), films policiers Harlem Renaissance (Come back Charleston Blue, Book of numbers), comédies musicales (Lady sings the blues, Car Wash, The Wiz), films d’horreur (Blacula, Blackenstein, Abby), fresques coloniales (Mandingo, Slaves) et enfin rétro 50’s (Cooley High). Tous ces nouveaux héros ont en commun leur soif de combattre The Man, l’homme blanc, sa police, sa mafia et son système raciste. Dans The Spook who sat by the door (1973), la CIA organise un plan d’extermination globale des afro-américains : un frère découvre le complot et organise une révolution avec l’aide des gangs des grandes villes.

« The nigga ya love to hate » (Ice Cube)

Simultanément, une figure légendaire apparaît au cinéma : Staggerlee, tueur de sang froid et symbole du Sporting life, la grande vie des macs, des joueurs et des arnaqueurs, sainte trinité des ghettos (pimps, players and hustlers). Son ombre plane au-dessus de tous les jeunes macs flamboyants du Harlem funky : costumes de luxe, champagne, putes blanches, poudre et soul music En 1969, Iceberg Slim, un des plus grands macs de Chicago pendant les années 1930/40, écrira un roman autobiographique, Pimp The Story of my life, qui deviendra un best-seller aux Etats-Unis. Seul Trick Baby, second volet de sa trilogie, sera adapté au cinéma en 1973 par Larry Yust. Au cinéma, Staggerlee et Iceberg Slim revivent sous les traits de Fred Williamson (Black Caesar, « the godfather of Harlem »), Ron O’Neal (le dealer de coke Priest dans Superfly), Max Julien (Goldie dans The Mack) et Rosco Orman (Willie Dynamite). Ces super négros sont respectés auprès des blancs, à qui ils vendent de la came et le cul de leurs belles putes noires. Comme Scarface ou Le Parrain, ces personnages de tragédie moderne acquièrent une aura mythique auprès du public, alors que ces hustlers supreme exploitent les sisters en les prostituant de force et empoisonnent leur peuple avec des kilos d’héroïne.

Face à cette surenchère d’ultra violence, la réaction de la bourgeoisie noire est virulente. En 1972, Junius Griffin, président de la section Hollywoodienne de la prestigieuse association NAACP, crée l’expression blaxploitation pour stigmatiser l’exploitation cinématographique de ces stéréotypes noirs. Fin 72, le NAACP et le CORE organisent la Coalition Against Blaxploitation (CAB). Beaucoup d’acteurs refusent cette expression péjorative (Samuel L. Jackson, Isaac Hayes, Gloria Hendry). En effet, toute une génération de comédiens et de réalisateurs noirs voit le jour et prospère grâce à la renaissance du cinéma noir dans les années 70. Loins d’être exploités, les acteurs pouvaient pour la première fois travailler et vivre confortablement de leur métier, comme le rappelle Fred Williamson : « Le terme blaxploitation ne veut rien dire. Je ne vois pas qui a été exploité. J’étais payé, il y avait du travail. Qui était exploité ? Le public venait car il avait envie de voir ce qu’il aimait ». Finalement, le cinéma noir était proche du cinéma populaire américain de l’époque : Slaughter ressemble à Death Wish, Cooley High à American Graffiti, et Abby à The Exorcist Les élites conservatrices ne voulaient pas de ces personnages noirs violents et hyper sexués, écrits de surcroît par des scénaristes blancs suspectés de clichés racistes. Clint Eastwood, Burt Reynolds et Charles Bronson avaient incarné jusqu’à la caricature ces personnages de super héros, mais personne ne qualifia leurs films de whitexploitation.

Sous la pression de la NAACP, et face à la saturation du public noir, les studios se désintéressèrent progressivement du nouveau cinéma noir. Après avoir produit plus de 200 films, cette vague cinématographique fut totalement enterrée en 1978, faute de structures financières indépendantes pouvant soutenir la réalisation de nouvelles œuvres. L’influence des black action movies se fit sentir dans les productions mainstream pendant les années 1970. Dans Live and Let Die, Roger Moore se frotte à la mafia noire de Harlem et à l’univers du Voodoo. Bruce Lee affronte Jim Kelly dans Enter The Dragon : dans le même film, Lalo Schifrin signe un score très inspiré par les B.O. soul funk de l’époque. Ivan Dixon, auteur de Trouble Man et de The Spook who sat by the door, réalisera en 1975 la série télévisée Starsky & Hutch, dans laquelle sévira l’ineffable Antonio Fargas, Huggy Bear, petit hustler à la coule. En France, où le personnage de Huggy les bons tuyaux fut très populaire, quelques black action movies furent distribués par René Château, spécialiste du cinéma d’exploitation (Bruce Lee, Jean-Paul Belmondo, etc.).
« It’s time for payback, the big payback » (Alan M. Leeds, in The Payback, James Brown)

Alors que le cinéma noir sombrait dans l’oubli pendant les années 80, toute une génération de rappers puisa dans les B.O. soul funk une source d’inspiration musicale. A l’exception notable de Sly Stone, presque tous les dieux de la soul 70’s ont composé ou simplement interprété une musique de film : Isaac Hayes (Shaft, Truck Turner, Three Tough Guys), Curtis Mayfield (Superfly), James Brown (Black Caesar, Slaughter big rip-off), Marvin Gaye (Trouble Man), Roy Ayers (Coffy), Willie Hutch (Foxy Brown, The Mack), Bobby Womack (Accross 110th Street), Aretha Franklin (Sparkle). La B.O. la plus samplée est certainement Superfly, chef-d’œuvre inégalé de Curtis Mayfield repris par les Beastie Boys, Ice-T et Stomy Bugsy dans le parodique Black pimp fada La B.O. la plus célèbre est cependant Shaft, composée par Isaac Hayes, le Black Moses of Soul, qui posa les bases rythmiques du genre. Le gangsta rap érigea The Mack, Black Caesar et Superfly en véritables modèles spirituels. Ce revival blaxploitation demeura limité aux Etats-Unis. The Return of Superfly (1990), troisième volet de la saga, ne fut jamais distribué en France. Si le film avait l’air minable, la B.O. réunissait pourtant Curtis Mayfield et Ice-T sur un excellent titre produit par Lenny Kravitz, Superfly 1990. Sous l’influence du rap US, la chasse aux vinyles et aux affiches blaxploitation démarra au début des années 1990. Pour Stanislas Choko, de la galerie L’intemporel, l’affiche originale la plus chère du marché est la version américaine de Foxy Brown (200 dollars). Bien que n’étant pas acteur, Muhammad Ali, est le personnage le plus demandé juste après Pam Grier, alors que Sydney Poitier n’intéresse pas les collectionneurs d’affiches noires. Pour le grand public, Quentin Tarentino est évidemment le principal artisan de la réhabilitation des black action movies. Jackie Brown est un hommage à Pam Grier et au Foxy Brown de Jack Hill. Cette reconnaissance mainstream a eu le mérite d’inciter les maisons de production à rééditer leurs catalogues cinématographiques et discographiques de blaxploitation.

Côté musical, les rééditions de B.O. blaxploitation sont sans surprise, beaucoup de ces scores comptant parmi les chef-d’œuvres incontournables de la soul funk des 70’s (voir liste). Côté films, les récentes rétrospectives et rééditions vidéo sont décevantes. Sweet sweetback reste incontestablement le meilleur film de cette époque et The Spook who sat by the door est souvent cité comme un classique du cinéma noir contestataire. Parmis les black action movies, Superfly, The Mack et Gordon’s War sont de bons films de série B. Quant aux Coffy, Foxy Brown, Truck Turner et The Black Gestapo, on appréciera ces séries Z à leur juste valeur, c’est-à-dire pour l’apparition explosive d’un super mac avec ses putes, leurs B.O. psychotic-soul et leurs montages approximatifs. Shaft 2000 de John Singleton respecte à la lettre les conventions des meilleurs black action movies. A une exception regrettable : John Shaft ne fait pas l’amour, ce qui constitue en soit une petite révolution. Qu’on se console, avec Samuel L. Jackson, impérial dans le rôle du neveu de Richard Roundtree, et Busta Rhymes, aussi funky qu’Antonio Fargas, la saga Shaft a encore un bel avenir devant elle. Samuel Blumenfeld, directeur de la collection Soul Fiction, attend avec impatience l’adaptation cinématographique de Pimp. Le projet serait produit par Quincy Jones et Ice Cube interprèterait le rôle de Iceberg Slim. Patience. Dans le grand livre des macs, il est écrit : « Le jeu du mac, c’est tu prends et tu perds ». Cette règle résume l’histoire des noirs dans le cinéma américain.

(remerciements à Samuel Blumenfeld et aux Editions de L’Olivier)

Lire notre critique de Shaft

Les 5 meilleurs films selon Samuel Blumenfeld :
1. Shaft, Gordon Parks Sr. (1971)
2. The Mack, Michael Campus (1973)
3. Superfly, Gordon Parks Jr. (1972)
4. Coffy, Jack Hill (1973)
5. Black Caesar, Larry Cohen (1973)

Les 10 meilleures B.O. de films selon Chronic’art :
1. Superfly, Curtis Mayfield (1972)
2. Foxy Brown, Willie Hutch (1974)
3. Shaft, Isaac Hayes (1971)
4. Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, Melvin Van Peebles et Earth Wind and Fire (1971)
5. Coffy, Roy Ayers (1973)
6. Savage !, Don Julian (1973)
7. Trouble Man, Marvin Gaye (1972)
9. They Call Me Mr. Tibbs, Quincy Jones (1970)
10. Accross 110th Street, Bobby Womack et J.J. Johnson (1972)

A noter la réédition de l’album culte Huslters Conventions (1973), de Lightnin Rod (ex-Last Poet), accompagné par Kool & The Gang. L’ascension et la chute de Sport et Spoon, deux petits hustlers, racontée avec la même verve que les livres d’Iceberg Slim.

Bibliographie :
LeRoi Jones, Le Peuple du Blues, Folio, 1998
Greil Marcus, Sly Stone : Le Mythe de Staggerlee, Editions Allia, 2000
G. Martinez, D. Martinez and A. Chavez, What it is… What it was, Hyperion/Miramax Books, 1998 (superbe livre d’affiches blaxploitation et d’interviews)
Iceberg Slim, Pimp, Editions de l’Olivier, Collection Soul Fiction, 1998
Iceberg Slim, Trick Baby, Editions de l’Olivier, Collection Soul Fiction, 1998
Iceberg Slim, Mama Black Widow, Editions de l’Olivier, Collection Soul Fiction, 2000 (Mama Black Widow clôture la trilogie du ghetto écrite par le roi des pimps et des hustlers)
Gil Scott-Heron, Le Vautour, Editions de l’Olivier, Collection Soul Fiction, 1998
Malcom X, Le Pouvoir Noir, L’Harmattan, 1993
Sur la Toile :
Blaxploitation.com : la bible en ligne de tout amateur de film, B.O. et affiches blaxploitation.
Le site officiel du film Shaft 2000, motherfucker !
Isaac Hayes sera toujours le Black Moses of Soul, compositeur et interprète du mythique Theme from Shaft.
Dolemite, the Human Tornado, est de retour : Rudy Ray Moore, le roi des séries Z blaxploitation et des vannes de cul pour camionneurs, a ouvert son site et vend toute sorte de memorabilias.
Le site de la Galerie Intemporel vend des affiches blaxploitation originales dans la section Black Cast.