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Les innombrables films de Bill Plympton sont jusqu’à présent trop peu connus en France. Un changement est à espérer depuis sa récente obtention du grand prix pour le meilleur long métrage d’animation au festival d’animation d’Annecy pour L’Impitoyable lune de miel (« I married a strange person »). A l’approche de la sortie du seul dessin animé de cette fin d’année n’étant absolument pas destiné aux enfants, le réalisateur nous a accordé un entretien dans un sombre troquet du 18e à Paris.

Chronic’art : Contrairement à vos précédents films -la plupart destinés à être diffusés sur MTV-, L’Impitoyable lune de miel est un long métrage auto-produit. Le fait qu’il y soit exprimé une satire aussi crue du monde de la télévision est ici une liberté permise par ce statut totalement indépendant ?

Bill Plympton : En effet, je me suis permis beaucoup de choses que MTV aurait refusé d’acheter. J’ai souvent travaillé avec eux et j’ai aussi été en rapport avec Disney. Dans mon film, l’industrie télévisuelle « Smile Corporation » en est une référence. J’ai essayé de la représenter comme un symbole de l’influence sur la culture américaine. De nos jours, MTV, Walt Disney Corporation ou encore CNN ont tellement de pouvoir qu’ils influencent fortement -voire contrôlent- le pays. C’est pour cela que j’ai représenté la « Smile Corp » comme une armée avec soldats, avions, tanks…
Mais MTV et Disney sont tellement puissants qu’ils se contrefoutent de la mauvaise influence que mon film peut porter à leur image de marque. « Smile Corp » pourrait d’ailleurs être n’importe quelle multinationale… MTV continue de m’acheter beaucoup de courts métrages, Disney ne m’a plus contacté depuis 1982. A l’époque, ils m’offraient un contrat d’un million de dollars, mais ils ont compris depuis que mes films étaient destinés à un autre public que le leur.

Votre première ambition lorsque vous avez commencé à écrire ce film était plutôt portée sur cette critique de la télévision, ou encore, sur les possibilités d’animation que ce sujet peut offrir ?

L’idée première fut celle du personnage principal -Grant- qui a la faculté de transformer la réalité à l’image de ses désirs. C’était en fait une porte ouverte au surréalisme, au désordre et à la folie, puisque c’est un garçon aux idées mal placées…
L’idée de la « Smile Corp » vint plus tard. J’avais besoin d’un énorme et puissant ensemble, convoitant les pouvoirs de Grant. J’ai tout d’abord pensé au FBI, à la CIA , ou à autre chose du même genre. Puis je me suis dit qu’il était plus intéressant de placer un média comme la TV, avec un personnage qui sourit tout le temps, comme ces créatures anglaises… les télétubbies, vous connaissez ? Ils sont gentils et naïfs mais au delà de ça, ils sont incroyablement puissants : ils contrôlent les gens car tout le monde les trouve mignons. C’est pour ça que j’ai choisi de créer pour la « Smile Corp », un personnage médiatique absolument adorable à l’écran, qui n’est en fait qu’un sale type en réalité.

A propos de la représentation des images données à voir par les médias, votre film débute sur Grant devant sa TV, absorbé par les images comme beaucoup de gens aux Etats-Unis -ou ailleurs. Soudain, sa télévision se détraque et lui envoie une décharge électrique qui sera à l’origine de son pouvoir.
En fait, c’est lorsque la TV déraille que le film démarre, à partir du moment où le lavage de cerveau quotidien est interrompu que l’on pénètre dans le surréalisme…

C’est une interprétation intéressante, mais je ne suis pas réellement un « anti-télévision ». Il m’arrive de la regarder plusieurs heures : j’aime les vieux films, quelques variétés, les infos et le sport. Je pense que c’est une invention merveilleuse…

Je ne pensait pas spécialement « anti-télévision », mais plutôt « anti-lobotomie-télévisuelle ».

Beaucoup de gens aux Etats-Unis pensent que la TV rend con. Je ne suis pas d’accord. Le risque est le même si vous allez dans une bibliothèque : vous pouvez y trouver un tas de livres intéressants, puis d’autres stupides… Regarder du sport après une journée de travail, ce n’est pas du lavage de cerveau, c’est agréable, un peu comme un massage.
Vous considérez-vous comme un anarchiste du cinéma d’animation face aux grosses industries ?

Ce film est particulièrement anarchiste, on y voit une énorme intrusion du désordre au sein de la « réalité ». Il débute d’ailleurs sur une citation de Picasso : « Le bon goût est l’ennemi de la créativité ». L’humour est traité ici de la même manière que chez les Marx Brothers, c’est un humour du non-sens. J’essaie d’effrayer les gens avec le non-sens, de les déstabiliser, aller jusqu’à les choquer pour atteindre leur sensibilité. C’est amusant de parler de ça, j’ai réellement eu envie de faire un film anarchiste.

L’anarchie en réaction à Disney ?

Oui, en quelque sorte. Mais mon film est aussi très influencé par l’animation japonaise qui est très violente et très sexuelle, les films de Hong Kong que j’aime particulièrement, puis les films de Tarantino. Je pense que la violence tourne souvent à l’anarchie dans ses films : Reservoir dogs et Pulp fiction ont eu une grande influence sur mon travail. Mais j’ai voulu y planter un humour Plympton, pour me démarquer quand même de tout ça. Après tout, les japonais ont réalisé des dessins animés avec des filles taillant des pipes bien avant que je ne le fasse, ce n’est pas révolutionnaire. Ralph Bakshi a fait Fritz the cat dans les années 70…
Je ne fait pas ma petite révolution contre Disney, je fait un style de dessin animés pour un autre public. Pour ceux qui en ont marre du politiquement correct omniprésent aux États-Unis, ceux qui veulent rire. Je montre du sexe, de la violence, et je pense que si le public aime autant, c’est grâce au discours simple et efficace de mes films : « ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE, JE VAIS VOUS CHOQUER ET FAIRE LES CHOSES LES PLUS INSENSEES QUI SOIENT ! ». C’est un bon discours pour ce genre de film.

Le cinéma d’animation a-t-il selon vous besoin d’un retour aux films d’auteur -plus artisanaux mais avec un discours plus singulier- face à l’actuelle surabondance d’images animées en tout genre, surproduites et balancées à tout va à la TV et au cinéma ?

Je pense que l’explosion du cinéma d’animation aux États-Unis -je ne sais pas s’il y en a eu une en France- s’étend de plus en plus. On trouve ce moyen d’expression à la TV, en vidéo, au cinéma, sur Internet… De ce fait, chaque style est désormais populaire : les ordinateurs ont pondu Bug’s life ou Toys story, les dernières créations en stop motion (prise de vue image par image, ndlr) comme L’Etrange Noël de monsieur Jack ou James et la pêche géante : ce sont des merveilles… Tant de styles d’animation, et il y a une grande audience pour chacun d’eux.
Je ne veux pas que mon style soit plus important qu’un autre. J’aime ce que je fais et j’ai un public. Je ne demande rien de plus. Mes films sont faciles à réaliser, plus rapides à faire et moins chers que des films faits sur ordinateur. Je fais un dessin sur cellulo en cinq minutes, c’est très rapide.

L’Impitoyable lune de miel est tourné en 12 images par seconde ?

Non, ça varie entre 6 et 8. Je peux comme ça aller jusqu’à faire une minute d’animation par jour. Les animateurs de Disney arrivent rarement à plus d’une demi-seconde d’animation par jour. Mon rythme me plaît, je compte continuer comme ça pas mal de temps : un long tous les trois ans et des courts métrages de temps en temps…
Je n’ai pas pour autant envie que ce genre de film devienne aussi populaire que ceux de Disney. Bien sûr, techniquement, c’est largement moins produit, mais je m’en fous. Je n’ai pas de producteur sur le dos pour me dire ce qui est drôle ou pas, admissible ou inadmissible, trop long ou trop court…
Je ne suis pas riche, mais je suis libre de sortir du lit chaque jour pour bosser directement sur ma planche à dessin et faire ce genre de trucs dingues (Plympton montre un cellulo représentant un corps humain déchiqueté). MTV ne veut pas de ce genre de dessins…

Propos recueillis par et

La critique de L’impitoyable lune de miel