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Bertrand Burgalat, qui sort Portrait robot, nous reçoit au café Wepler, en Lacoste et lunettes teintées, en train de signer les contrats d’AS Dragon pour Naïve. La vie d’un label-manager et auteur-compositeur, entre salade et Coca Light. Entretien fleuve.

Bertrand Burgalat : De te voir avec ton magnétophone là, ça me rappelle les dernières pages du recueil de textes de Pacadis, Nightclubbing (Denoël, ndlr). C’est une lettre envoyée à Libé par une maison de disques : « Nous avons accueilli le déchet à Clermont-Ferrand pour faire un papier sur les Pogues, le déchet (« le débris » dans le texte, ndlr) est venu avec son petit ami, on lui a payé le voyage et l’hôtel, il a fait son interview des Pogues. Le déchet est rentré à Paris et nous a rappelé pour nous dire qu’il fallait qu’il revoit le groupe parce qu’il avait effacé l’interview en enregistrant la messe des funérailles de Thierry Le Luron » (rires). Ils étaient verts de rage. J’ai trouvé ses chroniques 70’s dans Libé super sincères en fait. C’était pas du tout l’image du mondain superficiel qu’on connaissait. Après, dans les années 80, on sent qu’il a lâché l’affaire. Il voit Eddy Mitchell et lui demande « Quel genre de musique tu fais ? ». Ou France Gall : « Qui te coiffe sur scène ? ». Mais pendant toutes les années 70, il est très touchant, il écrit bien, tout en restant assez isolé : tous les groupes qu’il défend sont des évidences, mais il se frite régulièrement avec les responsables des magazines qui l’emploient…

Chronic’art : (Sur la table, le livre récemment paru de Paquita Paquin, sur les années Palace) La faune du Palace, c’est un milieu que tu as côtoyé, toi ?

Je suis allé au Palace, au début des années 80, mais ce n’était pas dans les fêtes privées. Je connaissais le 7 aussi, mais pas vraiment les personnes qui le fréquentaient. Tous les gens dont parle Paquita Paquin, je les ai connus, mais plus tard : Eva Ionesco, tous ces gens… je voyais ça, j’étais impressionné au début…

Tu reçois toujours les journalistes au café Wepler, comme ça ?

Oui, régulièrement. C’est pas loin de chez moi. Et puis ce n’est pas courant aujourd’hui, les brasseries qui ne sont pas refaites par Costes ou Jacques Garcia. Il y avait la Lorraine avant, à Ternes, qui était chouette, mais ils font tous des trucs à la con, genre Costes. Celle-là, elle est belle, et j’aime bien la population qui la fréquente, c’est varié. Récemment j’y ai vu Jean-Jacques Debout. Ca devait être un café un peu littéraire au début du XXe siècle…

Tu gravites non seulement dans le milieu de la musique, mais aussi celui de la littérature. Tu as fréquenté Jean Jacques Schuhl ou Yves Adrien. Tu as produit Michel Houellebecq, Ingrid Caven, Jonathan Coe et Elisabeth Barillé a composé des textes pour ton album. C’est un milieu qui t’inspire ?

Je ne sais pas. Tous les gens que tu as cité, c’est des gens très singuliers, très intéressant. Je crois que quelque soit le milieu qu’on fréquente, au bout d’un moment, on a envie d’en connaître d’autres. Je crois que si j’étais dans le milieu littéraire, ou agricole, ou je ne sais quoi, je crois que j’aurais envie de découvrir d’autres milieux. Je crois que j’ai fait un peu le tour du milieu de la musique maintenant. Il y a des gens que j’apprécie, des gens que je n’aime pas, mais je suis content de rencontrer d’autres personnes. L’avantage de vivre à Paris, c’est que c’est plus facile de choisir ces amis. J’ai longtemps vécu en province et c’est difficile de trouver des gens avec qui on a les mêmes affinités, on se regroupe vite. Mais à Paris, tu ne subis personne. Il y a des gens qui vivent dans des milieux bien précis, qui ne s’en échappent pas, comme certaines formes de bourgeoisie, mais sinon Paris permet davantage de rencontres…

Et toi, l’écriture, la littérature, ça ne t’a jamais tenté ? Parce que ton nouvel album est assez littéraire, en un sens…

Oui, en plus c’est étrange parce que quand j’écoute une chanson, je ne fais jamais avant tout attention aux paroles. J’écoute d’abord la musique, la mélodie, mais pas le texte. Et je suis très inhibé pour écrire des textes pour moi. Je peux en écrire pour les autres, mais pour moi, je suis complètement bloqué. Il y a cependant une chose que je pense avoir réussi avec ce label, c’est les paroles des chansons. On a eu de grands auteurs, des textes intéressants. Je trouve l’écriture passionnante, mais j’aurais du mal à l’envisager comme mode d’expression. Je trouve déjà tellement dur d’arriver à quelque chose en musique que s’il faut faire le même chemin de croix pour écrire des livres, c’est trop difficile. En même temps, je crois qu’on arrive mieux à faire des choses auxquelles on est moins attaché. J’arriverais peut-être mieux à faire des livres que de la musique, qui est pour moi un truc viscéral, une passion. Peut-être que j’en attends trop de la musique, ça rend les choses plus difficiles. Il y a des gens pour qui la musique est d’abord un vecteur : ils veulent être connus, être des stars. Mais moi j’en attends un plaisir assez immédiat, celui d’en faire ou d’en écouter. Et je pense que les gens qui en font comme ça sont plus fragilisés d’une certaine façon. Par exemple, pendant longtemps, une des grandes forces du rock anglais, c’est qu’il faisait des disques très beaux, en donnant l’air de n’en avoir rien à foutre. Andrew King, le manager de Pink Floyd, de Syd Barrett, de T-Rex, qui n’a fait que des trucs sublimes, quand il parle de musique, il en parle comme s’il avait été entraîneur de foot. Il y a une certaine grâce dans cette désinvolture.

Ils sont peut-être plus détendus que nous par rapport à ça. Le foot, c’est très pop pour les anglais. Comme la musique. Il y a un retour à ça dans le rock anglais actuel, avec ces jeunes groupes à la suite des Libertines. Les albums sont mal foutus, mais ils ont une sorte de grâce… Mais revenons au Café Wepler. Tu reçois les journalistes ici. Avant c’était dans les studios de Tricatel, où tu montrais ton lieu de travail. Est-ce que tu réfléchis à ta manière de te présenter aux médias ? Est-ce qu’il y a une part de marketing là-dedans ?

Ca marche pas à tous les coups. Une fois, Héléna a fait une interview dans les locaux de Tricatel, le jour où des huissiers sont venus saisir du matériel. Ce n’était pas une petite interview, ça devait être VSD, ça la foutait vraiment mal. Tous nos instruments son partis pendant l’interview. Elle voulait faire un chèque, on lui a dit « ne t’inquiètes pas, on les récupérera »… Dans certains cas, tout devient un signe. Que j’aille au Wepler, c’est un signe ; si j’avais été à l’Hippopotamus, on aurait dit « ouais, c’est un peu kitsch ». Je viens ici parce que je suis client d’abord.

Mais on a l’impression que c’est réfléchi aussi. Comme les costumes de scène : tous en noir, avec la même boucle de ceinturon…

Je crois que le seul calcul que j’ai là-dessus, c’est l’absence de calcul justement. Je crois que j’essaie de faire les choses en évitant au maximum de me poser des questions sur la façon dont ça peut être interprété. Parce qu’autrement, je pense que le malentendu concerne plus les gens qui sont victimes de ces malentendus que moi. Quand il y a quelques années les gens me parlaient de Gainsbourg ou de Burt Bacharach, ça ne me concernait pas, mais ça les concernait eux, parce que eux écoutaient Burt Bacharach. Les gens me bassinaient avec Bacharach, que je n’avais pas écouté depuis dix ans, parce que eux écoutaient Burt Bacharach. Actuellement, un mec qui m’influence, c’est Leo Ferré, mais comme vous êtes bloqués sur Burt Bacharach, vous m’emmerdez avec Burt Bacharach… Je n’y pense pas à ces choses là. Si j’y pensais, on n’aurait pas de ceinturons pendant les concerts. Si j’y pensais, si je calculais, on arriverait sur scène sapés le plus mal possible et on regarderait nos pieds, comme tout le monde. Parce qu’il y a une certaine forme de puritanisme autour de tout ça. Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec des mecs comme Mickey 3D, qui ont l’air super authentiques et quand ils se font interviewer aux Victoires de la Musique, tu te rends compte qu’ils font des chansons pour Gérard Darmon…

Mais c’est pas forcément une critique négative ce que je dis : les costumes de scène, ça fait aussi partie du jeu pop, de l’imagerie pop. C’est pas mal non plus.

Oui, je l’assume de toute façon. Mais dans la musique comme dans l’apparence, je trouve que le plus difficile, c’est de se tendre le moins de pièges possibles. Quand tu fais un disque, tu anticipes les réactions, tu te demandes comment ça va être interprété. Moi, pour un disque comme celui-là, toute l’énergie, je ne la mets pas à faire un truc qui marche. Un truc qui marche, c’est un truc qui ne plait pas forcément au critique, mais au public. A partir du moment où tu n’es pas dans cette logique, la seule chose importante, c’est déjà que ça te plaise et que ça corresponde le plus possible à ce que tu essaies d’évoquer. C’est ça le plus difficile. Et ne pas se tendre de piège : ne pas se dire : « non je ne vais pas faire ce truc là parce qu’on va penser ça ou ça ». C’est difficile parce que tu peux être tenté de te dire : « oh non, ça c’est trop pop, que vont dire les gens ? », ou des trucs comme ça. J’essaie de faire abstraction de ça et de me dire : « est-ce que c’est vraiment ce que j’ai envie de dire ? ». Et là, je suis sûr au moins de ne pas avoir de regret.

Justement, pour ce nouvel album, tu es satisfait ? Tu as l’impression d’être parvenu à dire ce que tu voulais ?

Oui. Vraiment. En plus, j’ai l’impression que je peux faire mieux, je ne me dis pas : « ça y est, j’ai fait mon chef-d’oeuvre, je peux arrêter ». C’est le rêve de plein de gens de faire un truc sublime et d’arrêter là. Moi quand j’écoute cet album, ça me donne envie de faire encore plein d’autres choses. Mais avec toutes les maladresses qu’il y a dans cet album, j’ai jamais de remords, et je sais que je n’en aurai pas.

Ca faisait longtemps que tu voulais faire ce disque-là ?

Oui, mais j’ai un peu changé mes méthodes de travail. Le disque précédent -comme celui d’April March d’ailleurs- a mis quatre ans avant de sortir. Du coup, depuis, j’essaie de faire le moins de musique possible, tant que je n’enregistre pas. Pour ne pas être frustré et en revanche avoir une sorte d’appétit, dès que je sais avoir les possibilités matérielles de sortir le disque. Avant, j’avais tendance à faire de la musique tout le temps, d’être en permanence en studio et c’était très frustrant quand les disques ne sortaient pas. Maintenant je fonctionne un peu comme les chiens de chasse, qui sont enfermés dans leur enclos et quand la saison arrive, ils ont une énergie énorme. Je me suis trop esquinté à faire des disques qui ne sortaient pas ou à faire des travaux de commande pour le label que j’étais obligé de faire. Tu sors de là laminé et tu n’as plus envie de faire de la musique. J’en suis venu à me dire que je n’allais faire de la musique que le week-end, pour avoir plus d’énergie. J’y pense, je prépare, je fais des partitions, des canevas, mais je ne fais pas de démos, j’enregistre directement. Pour un disque comme ça, qui est comme un essai, assez pictural, où j’essaie des couleurs, ça prend du temps, mais en même temps, une fois que je sais que ça va sortir, je le finis vite… Les premières prises ont été faites il y a un an. En juin, je suis parti une semaine en Allemagne faire d’autres prises, batteries, cuivres, avec mon magnéto Mackie HDR 24, que j’avais déjà utilisé pour le live avec les AS Dragon. Ensuite, pendant tout l’été, j’ai eu des galères avec mon magnéto, et comme Mackie a un peu perdu la guerre commerciale avec Pro Tools, il n’y a aucune assistance technique en cas de bug. Le problème a été résolu en septembre et j’ai terminé très vite. J’ai fait les prises de voix dans mon salon et je n’ai pas vraiment mixé, puisque je mixe déjà pendant l’enregistrement, en numérique. Il a fallu attendre un peu pour que ça sorte.
Apparemment, tu as beaucoup enregistré, puis beaucoup retiré, pour cet album. Ca été un travail de choix, de sélection ?

Je fais en général deux types de morceaux : soit des morceaux très linéaires, sur un seul accord, soit des chansons à partir de canevas très préparés, très compliqués, qui impliquent une forte imprévisibilité. Parce qu’en tant qu’auditeur, j’aime bien être surpris, ne pas pouvoir prévoir quel sera l’accord suivant. Ca je le prépare, avec les arrangements de cordes sur partitions, mais tout le reste est très improvisé, j’essaie d’être le plus libre possible, le plus spontané possible, puis j’efface tout ce qui peut être de l’auto-complaisance. J’essaie de trouver un équilibre entre spontanéité et auto-complaisance. Alors je joue beaucoup de trucs, y compris des instruments que je ne maîtrise pas forcément, à chaque fois en faisant une ou deux prise improvisées, puis j’efface, j’efface, et parfois, il ne reste qu’une note ou qu’une mesure.

C’est ce qui fait l’attrait du disque : certaines lignes d’instruments n’apparaissent qu’une seule fois…

C’est un disque qui est fait pour être réécouté avec plaisir, en entendant des choses en arrière-plan. C’est pas très bon commercialement, parce qu’on a besoin de choses très immédiates, qui séduisent tout de suite l’oreille et je pense que ce disque peut séduire parce qu’on est face à une sorte de labyrinthe, un amoncellement de sons. Je suis conscient que ça peut dérouter, et je ne souhaite pas particulièrement dérouter, je ne voulais pas faire un double album avec de longs morceaux. Les gens disent : « y’en a marre des disques trop longs », mais je ne me suis pas posé la question. J’ai fait le disque tel que je l’imaginais. Il y avait deux morceaux supplémentaires : quand j’essayais de mettre un morceau en plus, ça ne marchait pas, mais quand je voulais retirer un morceau, ça ne marchait pas non plus. Parce que dès le début je savais où serait chaque morceau. C’est un disque qui demande du temps pour être écouté. Ce n’est pas un disque qui peut être écouté comme ça, au restaurant ou sur des enceintes d’ordinateur. Ca demande un peu d’attention.

En même temps, EMI a misé sur toi. C’est plutôt signe de potentiel commercial, non ?

Oui, mon premier était sorti chez Source, donc Virgin également. J’étais donc obligé de leur faire écouter, avant de le sortir ailleurs. C’était il y a un an, la semaine où EMI virait tout le monde. J’étais donc persuadé qu’ils allaient rompre mon contrat et que j’allais pouvoir le sortir moi-même en distribution. Et ils l’ont écouté et m’on dit : « ça nous plait, on veut le sortir ». Je leur ai dit : « c’est parce que vous allez vous faire virer…Vous voulez lancer la petite grenade dégoupillée avant de partir, histoire de faire chier les contrôleurs de gestion, pour qu’ils ne trouvent jamais l’équilibre. » Ils m’ont répondu : « Non, non, ça nous plait. Il y a juste des trucs qu’on veut changer sur ton contrat de licence précédent, genre tour-support, les engagements marketing qu’on avait ». J’ai dit : « pas de problème, dites-moi ce que vous voulez changer ». J’ai attendu jusqu’en décembre et là ils m’ont dit : « on divise ton avance par quatre, il n’y a aucun engagement marketing de notre part et zéro tour support ». Je leur ai dit : « c’est dégueulasse, vous m’auriez dit ça en juin, j’aurais été voir quelqu’un d’autre ». Mais finalement, on a fait le deal comme ça, en se disant « avançons ». Et en fait je suis très content de l’avoir fait, parce que tous les gens qui bossent chez Virgin sont super. A part le service export qui sont encore dans le trip french-touch, ils sont super bien. Je leur dit, pour les taquiner : « Virgin, c’est comme Canal +. Avant, c’était de la merde, vous aviez Liane Foly et vous preniez tout le monde de haut. Maintenant que vous faites vos séminaires à Melun, vous êtes plus sympas ». Je pense que c’est une industrie qui est tellement en train de s’effondrer que ceux qui resteront, à part deux ou trois trous du cul, ce sont des gens solides…

Et alors, Tricatel, ça continue ?

Et bien oui. Bizarrement. Après des années passée à me plaindre, c’est la première fois depuis la création du label que je peux vraiment y penser comme à un outil de travail plutôt que comme à un fardeau. Justement parce que j’attends rien en réalité du marché et des magasins. J’essaie d’être à l’abri des vicissitudes des ventes, qui étaient catastrophiques : quand tu es en marge, les magasins n’ont aucun respect pour toi. J’essaie de me rapprocher le plus possible de la seule forme de label indépendant viable : le mec quasiment tout seul qui essaie de gagner sa vie autrement. Mais dès que tu as une structure plus lourde, des locaux, si tu n’as pas une locomotive, genre Depeche Mode, comme le plupart des indés en ont, c’est extrêmement difficile. Je n’ai plus de studio, le matériel est au garde meuble, je me débrouille tout seul ou presque, et je suis beaucoup moins angoissé que quand je devais à trouver 10 000 euros tous les mois pour payer les factures. Donc, je pense qu’on va tenir le coup, beaucoup plus facilement que tous les autres. La question de déposer le bilan s’est posée, il y a quatre mois. On s’est dit : « non, on ne va pas déposer le bilan, on ne va pas laisser tomber les gens qui nous ont fait confiance, on ne perdra pas la back-catalogue ». Car c’est ce qui m’emmerderait le plus : que le back-catalogue soit racheté par les gens mêmes qui nous ont laissés tomber dans l’industrie. Et en fait, en six mois, on a complètement rétabli la situation.

Il y a deux ans, tu disais que si ça ne marchait pas, tu allais peut-être revenir à un mode de fabrication artisanal, avec des pressages vinyles, pas de distrib’…

J’y pense toujours. Le seul truc qui m’excite en ce moment, c’est de faire un label totalement autarcique : un label qui ne fasse que de la vente par correspondance, ou qui vende ses disques en ferme aux magasins. On dépense une énergie dingue pour séduire les structures commerciales, les radios, les grandes chaînes, pour des résultats complètement dérisoires… L’année dernière a été une année terrifiante pour nous : on a sorti l’album des High Llamas, l’album de Donna Regina, et la compilation L’Age d’or de Tricatel. Pour cette compilation, j’avais mis tout ce que je trouvais de plus beau sur ce label, et on a eu une mise en place de 1 500 disques. Avec ça, c’était pas la peine de se faire chier. Moi, j’essaie de faire des travaux de commande, des pubs, à côté de ça, pour survivre, mais je ferais tout pour ne pas être dépendant de gens qui nous traitent très mal. Dans l’industrie du disque, il y a un vrai phénomène de maltraitance, il faut le dire.
J’ai envie de leur dire : « si vous nous traitez mal, il n’y a aucune raison pour qu’on continue ». Je sais qu’ils s’en foutent, mais en même temps, les labels indépendants sont bêtes là-dessus, parce qu’ils vont mourir enterrés par deux chaînes de magasins qui ont une position dominante, sans avoir jamais rien fait contre ça. On attaque les fusions des majors qui moi ne me dérangent absolument pas, mais que la Fnac soit tenue par un pote de Chirac et Virgin par un marchand d’armes, ça ne dérange personne. Qu’il y ait un duopole là-dessus, tout le monde trouve ça normal. On n’a pas eu la chance dans le milieu du disque d’avoir l’équivalent d’une loi Lang, sur le prix unique, qui a quand même sauvé les librairies. C’est d’autant plus difficile quand on est en marge. Les gros peuvent aller vendre en supermarchés, mais nous ça ne servirait à rien, on ne vendrait rien là-dedans.

Et des alternatives de diffusion, comme Internet, le MP3… qu’est-ce que tu en penses ?

Je sais que ça marche, mais je crois peu au phénomène de vente de musique dématérialisée. Je crois à Internet pour vendre des produits finis, des disques finis. iTunes, c’est marrant, c’est un gadget, mais je ne pense pas que le public investira dans de la mémoire morte comme il a pu le faire pour se constituer une discothèque. Quand on dit « iTunes a vendu 50 millions de titres la première années », ça signifie qu’il a vendu 5 millions d’albums. C’est dérisoire ! Même maintenant, si ça cartonne, les gens savent que dans 5 ans, 10 ans, leur appareil ne vaudra plus rien, alors q’un CD, ils pourront encore l’écouter. Je ne crois pas que ce soit une solution pour nous. Ca ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire, mais je ne vois pas vraiment de solutions pour nous de toute façon. Ce ne sera ni les sonneries de portables, ni iTunes qui sauveront cette industrie. Ceci dit, un groupe génial comme Kraftwerk ne fait des tournées que grâce à la vente des tee-shirts. Comme les Residents.

Les concerts, c’est rémunérateur. Tu comptes en faire beaucoup ?

Oui, je vais en faire à l’automne. Mais c’est pareil, tout le monde dit : « si ça ne marche plus, il faut faire des concerts ». Mais amener les gens dans les salles, ça demande autant de moyen marketing que de les amener dans les magasins. J’ai la chance de travailler avec de super musiciens, des gens que j’aime à tous points de vue. Même si je suis assez inhibé sur scène, c’est un plaisir de savoir que je vais vivre plusieurs semaines avec ces gens-là. Il y aura PeterVan Poel, Toby Dammit, Dana Shacker, qui sont tous d’excellents musiciens. C’est la chance que j’ai eu aussi avec les Dragons, même avec un mec qui n’est vraiment pas une flèche sur scène comme moi, on s’en sort. J’aime bien improviser sur scène. Comme l’album est un vrai mille-feuille, on ne pourra pas le reproduire sur scène. On ne jouera pas tous les morceaux. Et ça devient plus des reprises des morceaux du disque que des interprétations fidèles. Un morceau comme Je suis seul dans ma chanson, s’il n’y a pas des cuivres et des cordes, ce n’est pas très intéressant. J’aimerais bien le faire, mais c’est déjà tellement dur financièrement de tourner à quatre…

A ton dernier concert parisien, tu as fait chanter sur scène une petite fille, Allegra. C’est un projet sérieux ?

Oui, on l’enregistre cette semaine. On peut faire une sorte d’antithèse aux pétasses françaises actuelles… C’est elle qui a composé le morceau. Elle est très pro, elle a préparé ses autographes et tout… On va essayer. Ca va peut-être être la poule aux oeufs d’or pour Tricatel. Il faut juste qu’on fasse attention à la DDASS pour ne pas avoir d’amende, ils font hyper gaffe à ce genre de trucs, l’exploitation des enfants (rires)…

Tu as toujours le même chant, un peu fragile, un peu faux, mais assez touchant. Ca va, tu assumes ?

C’est marrant mais plus ça va, moins je me pose de questions là-dessus. J’essaie de chanter comme je parle, je ne fais pas de vocalises, je fais quelques prises pour chaque morceau, et j’utilise les meilleures. Je déteste l’Auto-tune, je déteste ce côté laborieux, dans la musique, qui consiste à faire des trucs qui ont l’air hyper simple mais qui ont en fait nécessité des semaines de travail en studio, trois jours par prises de voix. Je m’en fous de savoir que les gens trouvent que ma voix n’est pas terrible. En plus, en général, c’est les mêmes qui trouvent ensuite que Vincent Delerm est génial, alors… Ca décomplexe.

Alfie, la femme de Robert Wyatt, a fait quatre textes pour Portrait robot. Ca a du être un beau moment pour toi ? Tu es fan de Robert Wyatt depuis longtemps, non ?

Oui, depuis l’âge de 12-13 ans. C’est là que je me dis que parfois, on ne profite pas assez de la vie. Je me disais : « c’est incroyable, Robert Wyatt m’appelle au téléphone, me chante les textes d’Alfie », si j’avais su qu’un jour je parlerai à Robert Wyatt, qu’Alfie me ferait des textes, j’aurais trouvé ça invraisemblable. Je ne suis pas blasé du tout, mais je me rends compte que peu à peu, je suis en train d’assouvir toutes les choses dont j’ai pu rêver dans la vie. Mais quand c’est difficile, quand on rame un peu, je me rends compte qu’on en profite moins.

Tu as l’impression que c’est un aboutissement pour toi cet album par rapport à ta carrière de musicien ?

J’ai l’impression que c’est le disque le plus abouti que j’ai fait. Je me sens très serein. Je pense que le fait de l’avoir à une période difficile, quand le label n’allait pas bien, au lieu de me démoraliser, ça m’a libéré. Ne rien attendre de rien. Du coup, je suis super heureux que ça sorte. Quand on me dit : « untel n’a pas aimé », je réponds : « je m’en fous, de toute façon, c’était un con ». Ce qui me chagrinerait, c’est que quelqu’un pour qui j’ai de l’estime, de l’admiration, n’aime pas le disque. Mais le reste, je m’en fous. Je pense être assez lucide sur mon disque, j’en connais les défauts, j’en connais les qualités.

Justement, quels seraient les défauts, quelles seraient les qualités ?

Je pense que les deux sont liés. Ce qui peut être une qualité peu aussi être un défaut. Le fait que ça ne soit pas d’écoute facile, ça a aussi son bon coté : c’est un disque de réécoute intéressante. Le fait que ma voix ne soit pas surper standard, pro, ces maladresses vont changer de tous ces trucs à l’auto-tune qu’on entend partout. J’ai une thèse là-dessus : je pense que notre oreille est modifiée depuis longtemps par le recalage des rythmiques à l’aide des machines, et aujourd’hui par l’auto-tune, de la même façon que notre vision du corps humain a été modifiée par Photoshop. A force de voir des nanas retouchées, à qui ont rajoutait 10 cm de longueur de cuisse, on peut être très déçu quand on voit un corps féminin sublime. Et c’est pareil pour la voix. Depuis très longtemps maintenant les batteries sur les disques sont recalées, même pour les groupes de hardcore : du coup, quand tu entends un batteur de rock normal, tu as l’impression d’entendre un batteur de jazz. Quand toutes les voix, mêmes les très belles voix, sont trafiquées à 100% pour sonner juste tout le temps, tout ce qui peut être humain dans la voix peut désormais passer pour de la fausseté. Je pense qu’au bout d’un moment, les nanas retravaillées à la chirurgie esthétique -une nana sublime comme Faye Dunaway par exemple-, elles vieillissent mal. Ca fait de la peine, elles auraient été beaucoup plus belles si elles n’avaient pas été trafiquées. Les voix, c’est pareil, sauf qu’il y a un phénomène psycho-acoustique : au bout de cinq ans, on finit par s’y habituer.

C’est comme le MP3 et la compression, ça altère sans doute notre capacité à écouter.

Bien sûr. C’est pour ça que je fais de la musique avec des arrières plans : c’est volontaire et en même temps c’est un défaut. Normalement, tout devrait être frontal, tout ce qu’on entend dans un resto, c’est tellement compressé, qu’on entend tout. Moi je mixe sans compresseur : d’abord parce que je n’arrive pas à mettre mon énergie à la fois dans le son et dans l’interprétation, mais aussi parce que je préfère laisser cette liberté à l’ingénieur du son qui va faire la gravure, le mastering. C’est une étape très importante, mais au moins je ne passe pas par des phases de pré-mastering qui altèrent le son. Pour moi, les disques de rap actuel, c’est comme les potards gradués à 11 dans Spinal tap. J’imagine les mecs dans la cabine de son prendre la tête à l’ingénieur pour être aussi forts en volume que le disque du concurrent. C’est bête, parce qu’en numérique, c’est une notion complètement relative. Il suffit de monter le volume de sa chaîne pour que ce soit plus fort, alors que certains disques sont complètement inécoutables à cause de la compression. Ils n’ont plus de force, plus de dynamique. Je sais que le fait de ne pas passer par là me rend moins compétitif, mais je ne pense pas être en retard là-dessus, au contraire. Ils en reviendront tous, ce n’est pas possible. La technique a progressé, mais la qualité d’écoute a régressé. J’hallucine quand on nous dit que l’avenir, c’est l’écoute sur un téléphone portable, alors qu’on sait qu’il y a une donnée physique à laquelle on ne peut rien changer, c’est que plus la taille des hauts-parleurs est grosse, meilleur est le son. C’est complètement paradoxal de vouloir miniaturiser ça…

Propos recueillis par

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