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Bertrand Betsch, un peu au ralenti, dans un café du canal St Martin. En fond sonore, la compile « Ethiopiques ». Explications autour de la sortie de ses B.B. Sides.

Chronic’art : La personne qui devait faire la chronique évoquait l’enfance à propos de ton disque. Tu confirmes ?

Bertrand Betsch : Ca me fait plaisir, oui. Personne ne le voit, ça, mais c’est vrai. Je suis resté assez infantile. J’ai un décalage de plus en plus grand entre mon âge affectif et mon âge biologique. Il y a un déchirement entre l’adulte et l’enfant, qui cohabitent au sein d’une même personne. Donc ça ressort dans ma musique, notamment ici à travers la chanson Dodo. Je ne suis pas encore passé à l’âge adulte. J’avais aussi envie que la musique soit un jeu sur cet album, créée de manière très spontanée, rapide. Il y a beaucoup de melodica aussi, qui est un instrument joué qui renvoie à l’enfance. Je n’ai pas fait le deuil de mon enfance.

Ce qu’on retient surtout, c’est l’idée de remémoration, de souvenir. Comme une relecture du passé.

La chanson Quand je reviendrai est issue d’un poème d’une rescapée des camps de concentration. Ce n’était pas très bien écrit alors, je l’ai réécrit. Donc c’est une chanson sur les camps, ça a à voir avec le passé effectivement. Je vis dans le deuil, la perte, l’oubli. Ce sont les questions qui me travaillent le plus. La perte des gens qu’on aime et le deuil qui va avec. Dans Je ne me souviens plus, il y a un mouvement de glissement entre les choses qui sont dans la mémoire, qui progressivement reculent dans l’inconscient, vont de plus en plus profond. Mais c’est plus fort de dire « je ne me souviens plus » que « je me souviens » parce que ça leur donne plus d’importance, plus de poids, car elles sont menacées de disparition. Nu n’est pas une chanson sur l’enfance, mais sur le sommeil, la proximité du sommeil et de la mort. Et puis sur l’impression au réveil, d’avoir couru toute la nuit, d’être traversé pendant le sommeil par des forces obscures. Je joue cette chanson depuis longtemps, et quelqu’un m’a fit un jour après un concert, que son père venait de mourir, et que cette chanson l’avait touché. La mort serait là une issue du sommeil.

Ton parcours, c’est quoi ? Tu ne fais que de la musique ?

Je ne fais rien d’autre. Je n’ai jamais imaginé faire autre chose. J »ai toujours été fan de musique. J’écoutais les disques de hard-rock de mon grand frère, vers 10-12 ans. J’adorais Angus Young. Je voulais être Angus Young à la place d’Angus Young. Je m’intéressais aux guitare-héros. Puis, je suis tombé sur Manset, qui a été mon premier choc de chanteur-compositeur, vers 12 ans. Ensuite, la new wave, Cure, Joy Division, puis plein de trucs. Dès que j’ai eu un instrument entre les mains, c’était pour faire mes propres chansons. La musique, c’est un moyen d’expression pour moi. Comme la littérature. En littérature, tu ne t’amuses pas à recopier les livres, tu écris tes propres textes. En musique c’est pareil. Même si depuis un an, j’enregistre surtout des reprises. C’est nouveau, j’ai beaucoup de plaisir à faire ça. Parce que je me suis rendu compte que finalement il n’y avait pas tellement de différences entre mes chansons et celles des autres. La musique, c’est un truc universel, qui appartient à tout le monde. On n’est pas vraiment l’auteur de ce qu’on fait, on est traversé par la musique, on est des médiums en quelque sorte. Et donc savoir qui a signé la chanson n’est pas très important. La chanson est passée par toi, ce n’est pas vraiment toi qui as fait la chanson. Il y a maintenant des chansons dans lesquelles je me retrouve plus que dans mes propres chansons.
En même temps, tu te réappropries les chansons des autres, en les transformant, comme celle de Dominique A.

Oui carrément. Il n’a pas du tout apprécié d’ailleurs. Mais ça été spontané. C’est comme ça que moi je l’entendais. Mais ce n’était pas contre Dominique A ou contre la chanson. C’était la seule façon pour moi d’endosser le morceau : en le retournant. Et d’un morceau plutôt calme, apaisé, j’en ai fait un morceau presque de haine, en remplaçant une seule phrase à la fin : « J’oublierai ma rancune » par « Je garderai rancune ».

A propos, c’est un peu délicat à dire, mais en entendant le mot « rancune », au bout d’un moment on à l’impression d’entendre…

… »enculé »… Oui, je sais, tout le monde me l’a dit. Mais là, par contre, c’est vraiment involontaire. Il y a dix ans, j’étais pas mal scotché par La Fossette.

Tu reprends aussi Lou Barlow. La lo-fi, c’est un courant musical qui compte pour toi ?

Qu a compté, mais plus trop maintenant. Lou Barlow pour moi, c’est un gros feignant. J’ai été obligé de réécrire la chanson, parce que sur le disque c’était juste une ébauche de deux minutes. Je ne comprenais pas les paroles, et quand j’ai demandé à un anglophone, il m’a dit que c’était du yaourt. J’ai réécrit tout le texte et j’en ai fait une vraie chanson.

Tu reprends aussi To know him is to love him de Phil Spector. Tu connais l’anecdote à propos de cette chanson ? C’est le premier morceau qu’il ait écrit, et « To know him is to love him » était en fait l’épitaphe inscrite sur la tombe de son père…

Ah, c’est marrant, un ami m’avait raconté ça, mais je ne le croyais pas. Donc, c’est bien vrai… Mais j’adore Phil Spector, Stax aussi. C’est très éloigné de ce que je fais, c’est clair. Mais j’écoute un peu de tout…

Tu chantes également Charles d’Orléans, Paul Eluard…

Je suis tombé sur ce poème du XIIIe siècle dans une anthologie, complètement par hasard, et je trouvais que ça sonnait comme du créole, un peu exotique, je trouvais ça très beau. J’ai pris le premier couplet et j’ai écrit le second. Eluard, ce n’est pas un poète que j’apprécie énormément, mais que je lisais beaucoup quand j’étais adolescent. C’est une résurgence de cette époque là. J’aime bien l’idée que la musique est une sorte de continuum. Le sampling fait revivre des musiciens morts, des musiques anciennes, pour les faire revivre. C’est une manière pour moi d’utiliser le passé.

En même temps, le choix des reprises, mélangé à tes propres morceaux, dessinent ton portrait.

Le côté personnel, il passe plus à travers le timbre de la voix, le chant, par les mélodies, plus encore que par les textes. Par la façon dont tu chantes les chansons. C’est là où ta personnalité intervient le plus. Dans la musique, tout est dans tout, tout le monde utilise les mêmes suites d’accords, c’est un bien universel, un chaudron dans lequel tout le monde puise pour faire sa tambouille.

Tu aurais quelles attentes de la part de l’auditeur ? Est-ce que tu cherches à provoquer quelque chose dans l’écoute ?

Ah, c’est une question difficile. Au départ, je fais les chansons pour moi. J’aimerais juste que l’auditeur soit touché. Le public, ça reste assez flou pour moi. Ca revient à se demander pourquoi on devient artiste. Au départ, c’est un truc d’ego. Je fais des chansons pour exister socialement.

Propos recueillis par

Voir notre chronique de BB Sides