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Rares sont les auteurs dramatiques qui ont su à la fois prendre la mesure de leur époque et la restituer au travers d’une parole qui mêle l’ampleur du propos à la puissance des mots. Bernard-Marie Koltès est de ceux-là.

Moins de dix ans après sa disparition -il est mort du sida en 1989, il avait 41 ans-, Bernard-Marie Koltès est devenu, avec Fernando Arrabal et Samuel Beckett, l’auteur dramatique contemporain le plus joué dans le monde. La densité de son écriture et la richesse de l’univers qu’il décrit, laissent chez ceux qui en sont les témoins, une impression forte et durable, qui va bien au-delà de la représentation théâtrale.
Ceux qui ont vu Yves Ferry (photographie dans le rôle) offrir à son tour aux spectateurs cette parole, dont Koltès lui avait fait cadeau en écrivant pour lui La nuit juste avant les forêts, savent que ses textes sont agissants ; qu’ils métamorphosent ceux qui les disent, ceux qui les entendent ou qui les lisent.

(La nuit…) »… Je cherche quelque chose qui soit comme de l’herbe au milieu de ce fouillis, les colombes s’envolent au-dessus de la forêt et les soldats les tirent, les raqués font la manche, les loubards sapés font la chasse aux ratons, je cours, je cours, je cours, je rêve du chant secret des Arabes entre eux, camarades; je te trouve, je te tiens le bras (…) ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t’aime, camarade; moi j’ai cherché quelqu’un au milieu de ce bordel, et tu es là… »

Ceux qui ont découvert Michel Piccoli, Myriam Boyer, et Philippe Léotard dans Combat de nègre et de chiens, mis en scène par Patrice Chéreau, gardent, quatorze après, le souvenir d’un spectacle d’une rare intensité.
Ceux qui, récemment, ont eu la chance de voir ou de revoir Patrice Chéreau et Pascal Grégory, le client et le dealer de Dans la solitude des champs de coton, réunis dans cette étrange chorégraphie du désir, de la souffrance et de la mort, ont eux aussi eu le sentiment d’être les témoins d’un moment de théâtre incandescent.

Jusqu’à ceux qui, s’étant trompé de spectacle et croyant voir Jacqueline Maillant dans une aimable comédie de boulevard, l’ont découverte aux côtés de Michel Piccoli dans Le retour au désert, dans un registre dont ils ont immédiatement perçu la force de l’écriture.
La liste pourrait s’étendre à Quai ouest, L’Héritage, ou a Roberto Zucco, la dernière pièce de Bernard-Marie Koltès, écrite après qu’il ait vu sur un avis de recherche le visage d’un dénommé Succo, meurtrier de ses parents et de toute une série de personnes, « comme ça, pour rien. »… Roberto Succo est devenu Roberto Zucco sous la plume de Koltès qui, au-delà du fait divers, y a vu le destin et l’itinéraire emblématiques d’un homme pour qui, en un instant, tout a basculé.

Des œuvres sur lesquelles de nombreux metteurs en scène se sont penchés, ont souvent laissé leur empreinte et sont presque aussi souvent revenus, tant cette écriture recèle de doubles sens, d’aveux cachés, de métaphores, et laisse la place à de nouvelles lectures ou à des envies d’écouter à nouveau ce qu’elles racontent.
Qui était cet homme, beau à jamais, entré en théâtre après avoir vu Maria Casarès jouer Médée, et qui disait: « La vie ? C’est une toute petite chose…C’est minuscule, futile…
Le théâtre ? Ca raconte de la manière la plus futile qui soit la futilité de la vie. »

Un désabusé ? Un Cassandre ?
Non, un curieux, un flâneur souvent séduit par l’espoir d’une rencontre, un homme infiniment moins noir qu’on a pu l’imaginer; qui aimait passionnément Bruce Lee, Jim Morrison, Bob Marley, Jack London, Joseph Conrad, Dashiel Hammet… Mille autres encore, Fritz Lang, Billie Holliday, Arthur Rimbaud, dont le portrait a orné les murs de sa chambre, où qu’il vive.

Un homme qui avait les yeux grands ouverts sur le monde d’aujourd’hui, tel qu’il va, et qui a entendu, avant tout le monde, le bruit de la rue, dont il a su saisir, à sa source, le grondement naissant.
Issu de la petite bourgeoisie catholique de province -il a fait ses études chez les jésuites-, Bernard-Marie Koltès s’est voulu proche des exclus et des plus menacés. Il était fasciné par la vie, jusque dans sa plus extrême brutalité et la restituait au travers d’un langage tour à tout poétique, cru ou violent. Il était également obsédé par l’Etranger, celui que l’on va chercher jusque dans les bas-fonds et, à cet égard, La nuit juste avant les forêts ou Dans la solitude des champs de coton, sont peut-être les pièces les plus représentatives de cette quête, que l’on peut rapprocher de celle de Pier Paolo Pasolini

(Dans la solitude des champs de coton. le client) « …Et si vous m’avez abordé, c’est parce que finalement vous voulez me frapper; et si je vous demandais pourquoi vous voulez me frapper, vous me répondriez, je le sais, que c’est pour une raison secrète à vous, qu’il n’est pas nécessaire, sans doute, que je la connaisse. Alors je ne vous demanderai rien. »