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Avec une édition 2002 particulièrement dense, le Festival de Belfort s’impose plus que jamais comme le rendez-vous incontournable d’un cinéma sans concession.

Grand prix mérité, Klassenfahrt est l’un des plus beaux films sur l’adolescence vus ces dernières années, et ce n’est pas peu dire, étant donné la récente inflation de la tendance. Des teenagers allemands en route vers la Pologne où les attend l’ennui, meublé tant bien que mal par des bitures à gogo et quelques errances cinégéniques en diable. Au centre de l’histoire, Ronny, 16 ans, complexé du duvet, moue renfrognée, yeux de chiens battus, naturellement mis au ban d’une meute de garçons moins portés que lui sur la mélancolie. Premier long métrage de Henner Winckler, Klassenfahrt trouble et séduit par son pessimisme tranquille, sa nonchalance dans la désillusion. Steven Sperling, l’interprète de Ronny, tout en prostration pubère, n’est pas pour rien dans cette sublime réussite. Nouvelle preuve d’un cinéma allemand décidément en grande forme (que font les distributeurs ?), Bungalow d’Ulrich Köhler est lui aussi une chronique dédiée aux perturbations hormonales et métaphysiques de l’adolescence. Après avoir déserté l’armée, un jeune homme revient passer quelques jours chez lui, le temps de tomber amoureux de la copine suédoise de son frère aîné. A travers les déambulations sans but de son héros, le film met en avant, sur un mode plus intimiste, le même ennui désabusé que Klassenfahrt.

Pasolini en Alsace

Récompensé par le Grand Prix du Festival, Les Jours où je n’existe pas, deuxième long métrage de fiction de Jean-Charles Fitoussi, embarque le spectateur dans une aventure peu commune, entre science-fiction et essai existentialiste. Le héros du film se trouve en effet dans une situation plutôt extravagante puisqu’il ne peut exister qu’un jour sur deux. Si Antoine supporte tant bien que mal cette condition peu banale, les choses se gâtent quand il rencontre la femme de sa vie, une vivante à plein temps. Réalisé avec une étonnante maîtrise du cadre qui permet d’insuffler une beauté presque magique au quotidien le plus simple, le film de Fitoussi s’interroge sur notre rapport au monde (peut-on s’en retirer par intermittence ?). On en reparlera sûrement lors de sa sortie en mars prochain. Tourné en pleine campagne alsacienne, Le Lac et la rivière possède le charme de son postulat : « un conte de fée pour adultes » dixit sa réalisatrice, Sarah Petit. Du conte, le film possède l’art de créer un certain mystère malgré la beauté limpide des paysages superbement photographiés par Laurent Desmet. Sorte de Théorème champêtre, Le Lac et la rivière raconte l’installation d’un jeune homme solitaire dans un village auquel il va peu à peu s’intégrer. Mais, à la différence du film de Pasolini, rien ne sera vraiment modifié après son départ. Entre naturalisme et fantaisie, Le Lac et la rivière réussit à éveiller l’imaginaire onirique des contes sans pour autant verser dans une poésie trop évidente.
Sois hype et tais-toi

En plus d’animer les soirées belfortaines grâce à quelques vinyls twist échappés d’on ne sait quel vide-grenier tendance yéyé, le réalisateur Serge Bozon et ses compères de Mods ont sans doute signé le film le plus amusant de la compétition. Vraie-fausse comédie musicale mâtinée de roman-photo pince-sans-rire, Mods raconte comment deux jeunes militaires tentent de sortir leur frère d’une étrange maladie qui le cloue au lit. Concocté par l’équipe de l’excellente revue La Lettre du cinéma, ce premier long reflète ainsi davantage un esprit « film de groupe » (genre intellos chic et potaches) qu’une personnalité originale. C’est un peu la limite de cet opus par ailleurs délicieux, surtout dans ses chorégraphies volontairement maladroites et statiques. Rock’n roll d’accord, mais pas question de froisser les complets 60’s.

A l’instar de Mods, Diam’s, le court métrage de Keja Ho Kramer (fille du cinéaste Robert Kramer), fut aussi l’un des moments les plus divertissants du festival. Avec son intrigue prétexte -une sombre histoire de trafic de diamants-, le film est surtout l’occasion d’une déambulation « photogénique » dans les paysages californiens désertiques et les no man’s land de Los Angeles. Traversé par des personnages grimés en copies d’icônes (voir le look destroy James Dean du héros), Diam’s fonctionne principalement sur un imaginaire « hype » qui enchaîne les plans clichés et convoque le gratin de la branchitude (la femme fatale et les skaters grunge). Ce qui pourrait vite devenir agaçant s’avère plutôt drôle car Keja Ho Kramer porte avant tout un regard amusé sur ses idoles usitées.

Un gars, une fille : version cauchemar

La passion qui s’épuise, l’intimité qui s’effiloche, un homme et une femme dont la relation ne renvoie plus que des images floues, malades, aux confins de l’abstraction. C’est ce que propose le très beau My Room le grand canal, court métrage co-réalisé par le couple Pierre Gerbaux / Anne-Sophie Brabant. En essayant de capturer l’essence du lien amoureux (le chaos, l’angoisse d’une perte inéluctable mais sans cesse différée), ce maëlstrom sensoriel finit logiquement au coeur d’un bain amniotique, le flux des sentiments se déverse dans un fleuve agité mais accueillant, probable métaphore d’un retour aux origines, vers une fluidité inespérée.

Avec Ensemble X, Olivier Séror parvient à créer de toutes pièces un film d’horreur qui n’existe pas. Une banale balade en amoureux dans la forêt se transforme en psychose type Blair witch project après la découverte de ce que le couple croit être un cadavre d’enfant. Pris de panique, l’homme et la femme finissent par imaginer l’autre en possible serial killer. Cette plongée cauchemardesque remettra en cause leur décision d’avoir un enfant ensemble. Avec sa mise en scène qui emprunte aux films de genre, Olivier Séror crée un climat d’angoisse efficace jouant sur la terreur que peuvent nous inspirer les autres, y compris ceux qui nous sont les plus chers.
Freaks et capoeira

Prix Jean Vigo 2002, Royal bonbon de Charles Najman (auteur du fameux documentaire La Mémoire est-elle soluble dans l’eau ?) est une fiction ambitieuse, une aventure absurde et quasi-métaphysique où un clochard haïtien se prend pour le roi Christophe et tente de recréer l’univers de ce personnage mythique, libérateur de l’île en 1802. Difficile d’accès, souvent déroutant à force d’austérité, le film compte toutefois quelques séquences hallucinantes, telle cette transe en pleine jungle transcendée par une mystérieuse chanson de PJ Harvey.

On reviendra très bientôt, lors de sa sortie en salles (le 22 janvier 2003), sur Madame Sata. Le film retrace la vie misérable aux reflets chatoyants de Joao Francisco dos Santos, qui, dans les années 30, devint l’un des pionniers brésiliens du travestissement. Personnage complexe, redoutable combattant, folle adepte de la capoeira, Joao menait une existence aux allures de carnaval tragique, davantage abonné au sordide qu’aux paillettes. Le réalisateur Karim Ainouz en a tiré une fiction aux frontières du mélo, dont l’élégance et la force tiennent en grande partie à la prestation de Lazaro Ramos, impressionnant de maîtrise dans un rôle plutôt casse-gueule. Dans une veine militante et contestataire, Un Cirque à New York de Frédérique Pressmann est un documentaire émouvant sur le « Circus Amok », troupe itinérante sillonnant les coins les plus miséreux de la Grosse Pomme afin d’y répandre « la bonne parole ». Clowneries anti-Giulani, voltiges pro-queer, ces acrobates fauchés réinventent un art populaire où le burlesque sert de tremplin à la politique et à l’acceptation de la « différence ». Composée exclusivement ou presque de gays et de lesbiennes, la compagnie compte au moins une star en la personne de Jennifer Miller, goudou radicale qui arbore une barbe impressionnante en signe de revendication transgenre. C’est lorsqu’il s’attache à ce personnage joyeux et attachant que le film passionne, même si l’on peut regretter l’absence d’un véritable projet formel autour de ce Barnum des temps modernes.

Brut de décoffrage

Documentaire le plus ouvertement formaliste de la sélection, Fontaine de Vaucluse des Allemands Florian Krautkrämer et Wolfgang Lheman décortique l’activité touristique d’un petit village qui subit chaque année l’assaut de millions de visiteurs. Filmé selon le procédé de l’image par images, Fontaine de Vaucluse joue sur les différentes vitesses de défilement pour présenter le village comme une dynamique, un flux ininterrompu. Des procédés plastiques utilisés par les auteurs naissent des images inédites d’une réalité transcendée jusqu’à l’abstraction. C’est pourtant de ce traitement de choc infligé au concret que nous parvient l’impression de vie peut-être la plus fidèle. Avec Duras comme modèle avoué, Emile Soulier signe un premier court métrage prometteur.
Avant, c’est le titre de cet essai hypnotique en forme de work in progress, dans lequel un jeune cinéaste (Soulier lui-même) cherche les lieux d’une fiction à venir. Treize minutes de paysages nus, cadre très composé, travellings opératiques et fixité incantatoire : chaque plan se nourrit de sa propre beauté tout comme des corps et récits imaginaires qui pourraient bientôt l’habiter. Dans une sorte de Son nom de Venise dans Calcutta désert inversé, Soulier filme les fantômes d’une histoire encore non advenue.

Objets d’une polémique aussi incongrue que peu pertinente, les documentaires d’Olivier Zabat, Miguel et les mines et Zona Ouest, font parties des oeuvres les plus fortes vues dans ce festival. Les deux films ont en commun de présenter une réalité brute, saisie par le même procédé de la caméra fixe, sans que le spectateur ne soit guidé par une voix off ou un montage signifiant. C’est cette liberté de pensée laissée au public qui a pourtant valu à Olivier Zabat les pires reproches, comme s’il fallait que les documentaires soient forcément réalisés suivant une logique « pédagogique ».. Tous deux centrés sur la notion de violence (la guerre pour Miguel et les mines, la délinquance pour Zona Ouest), les films de Zabat sont avant tout issus de la démarche d’un cinéaste qui interroge le monde dans toute sa complexité.

et

Le palmarès 2002 :

Films de fictions

Grand prix du long métrage français :
Les Jours où je n’existe pas de Jean-Charles Fitoussi
Grand prix du long métrage étranger (ex aequo) :
Klassenfarth de Henner Winckler
Mirror de Hakan Sahin
Grand prix du court métrage français :
Paul Johnson après sa fuite équatoriale de Arnaud Maudru
Grand prix du court métrage étranger (ex æquo) :
Salzfische de Till Enderman
Slow Start de Marc Schmidt
Prix Gérard Frot-Coutaz (1er ou 2e FLM, Prix du Jury) :
Les Jours où je n’existe pas de Jean-Charles Fitoussi
Prix Léo Scheer (aide à la distribution) :
Mods de Serge Bozon

Documentaires

Grand prix du documentaire (ex-aequo) :
Un Cirque à New York de Frédérique Pressmann
Justice pour Zamani de Reynald Bertrand
Prix spécial du documentaire :
Neige sur l’Yili de Lei Feng

Prix du public

Prix du long métrage :
A la gauche du père de Luiz Fernando Carvalho
Prix du court métrage :
La Chatte andalouse de Gérald Hustache-Mathieu
Prix du documentaire :
Un Cirque à New York de Frédérique Pressmann