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Humble et élégante, la musique du français Benoît Burello est l’une des plus touchantes qu’il nous ait été donné d’entendre de mémoire récente. Il confirme avec Spacebox, tout le talent entraperçu sur The Newton plum en 2000. Rencontre avec l’un des artistes français les plus atypiques et anachroniques de sa génération.

Chronic’art : Comment es-tu arrivé sur Ici D’ailleurs ?

Benoît Burello : A Rennes, j’ai rencontré Philippe Lebruman de Married Monk, grâce à quij’ai rencontré Jean-Michel Pirès le batteur du groupe qui joue désormais avec moi. J’y ai aussi rencontré Olivier Mellano qui organisait les soirées « L’île électrique », où j’avais joué avec Bed, à mes débuts. Au cours de ces soirées, j’ai fait la connaissance de Yann Tiersen. C’est lui a rappelé mon existence à Stéphane d’Ici d’Ailleurs.

Ton nom évoque une musique de chambre, assez intimiste. Tu as toujours été attiré par ce registre ?

Pas forcément, même si c’est devenu prégnant au fil des années. J’avais pendant longtemps une attirance pour les guitares électriques, pas forcément saturées, mais assez bruyantes. Je reste ébahi devant certains disques de Sonic Youth, j’adore leurs guitares. J’ai voulu mettre en avant ce côté intimiste sur mon premier disque, The Newton plum. Plus que le côté intimiste, c’est le côté musique de chambre que je voulais mettre en avant. Une musique où l’on entend le lieu dans lequel elle a été enregistrée.

Ce premier disque a été enregistré à la maison ?

Oui, je m’en suis occupé chez moi, avec un appareil numérique 16 pistes, même si je ne me suis pas servie des 16…Je voulais aussi à l’époque aller jouer chez les gens ou les faire venir chez moi pour jouer plutôt que de donner des concerts. Il y avait cette idée de musique domestique, de musique de chambre… Mais je ne voudrais pas me limiter à ça.

Ces limitations étaient-elles volontaires ?

J’ai toujours essayé d’adapter ma musique aux moyens que j’ai à ma disposition. Si on n’a pas les moyens d’aller en studio, on enregistre à la maison, en essayant de tirer le meilleur de cette contrainte. A mes débuts, en 1995, j’adaptais ma musique à ce que j’avais en ma possession et à mes facultés de jeu afin d’en sortir quelque chose de convenable pour moi.

Tu as enregistré Spacebox au Studio Le Chalet, près de Bordeaux. Etais-tu dans le même état d’esprit qu’à l’époque de The Newton plum ?

Pas forcément, je ne voulais pas retrouver ce côté musique de chambre. Je voulais donner plus d’espace à ma musique. Globalement, cet album est à la fois plus bavard et plus aéré. Aller au Chalet, c’était mieux répartir les tâches, le jeu, la prise de son. Après Le Chalet, on a dû refaire certaines choses. Sur le premier disque, je jouais la majorité des instruments. Là, j’ai du superviser, c’était très différent, même s’il s’agit toujours de mes propres compositions.

Tu vois Bed comme un projet solo à part entière ?

J’ai envie de continuer avec les musiciens qui ont joué sur ce disque. Je les ai rencontrés après la courte tournée de The Newton plum. Mais ça reste avant tout mon projet personnel. Ce qui est le cas de pas mal de groupes, avec une ou deux têtes pensantes et des musiciens autour. Je veux rester avec ce groupe assez longtemps.
Le chant en anglais s’est-il imposé immédiatement ?

Je n’ai jamais trop écouté de chanson française. Et je n’ai aucune attirance pour le son de la langue française, un s’il s’agissait d’un instrument dont je n’aurai pas envie de jouer. Je ne veux pas donner de sens à ce que je chante. Je veux que ça reste abstrait ou obscur. En tant qu’auditeur, je m’ennuie quand je comprends les paroles. Disons qu’il existe deux plans d’écoute simultanés. En plus de ça, imposer du sens et donner du signifiant me paraît incompatible avec ce que j’essaie de proposer musicalement. Car il me semble qu’avec ma musique, je propose plus que je n’impose.

Ta musique ne saute pas à la gorge, il y a une sorte de progression graduelle, délicate et feutrée, qui culmine avec le dernier morceau, sans qu’à aucun moment, on ne retrouve une quelconque forme de revendication…

Ca me touche. Effectivement, je ne veux rien revendiquer au travers de cet album. Je dois ça aux musiciens qui m’entourent même s’il ne s’agit pas d’un groupe au sens traditionnel du terme. C’est moi qui suis interviewé car c’est plus mon projet. Tout seul, je n’aurai pas réussi à retranscrire ce que tu évoques.

Pourrais-tu un jour enregistrer un projet très acoustique et dépouillé ?

Oui, tout à fait. Je suis proche de certaines racines folk, de Nick Drake, de certains disques de Tim Buckley. Comme je suis proche d’un certain jazz ou d’un certain rock’n’roll. En ce moment, ça compte beaucoup pour moi. Parfois, il s’agit du free jazz des années 60, mais en ce moment, ce sont les racines folk… Je suis attiré par cette période. Ca fonctionne également avec ce que j’ai pu écouter au cours des années 80, la new wave, etc.

Le jazz et surtout le free jazz sont-ils importants pour toi en tant que notion esthétique ?

Lorsque j’en écoutais, le caractère vindicatif m’intéressait, en accord étrangement avec mon aversion pour la revendication. Ce qui me plaisait, c’était le caractère extrême de cette musique. J’en retiens le grain, le son, c’est quelque chose de très organique.

On retrouve ce son organique sur tes deux albums ?

Oui et là je suis proche de Mark Hollis. Lorsqu’on écoute son album, on a l’impression qu’il a inventé ce son. Cette façon de capter les instruments existe depuis longtemps. Mais Mark Hollis est conscient de ça depuis longtemps, tout comme son ingénieur du son Phil Brown. Le free jazz utilise cette technique fréquemment. Je pense notamment aux disques de Jimmy Giuffre en trio avec Paul Bley et Steve Swallow, clarinette, piano, contrebasse. Des disques magnifiques et introspectifs, jazz mais également très improvisés. C’est une forme de free mais ce n’est pas le free tel qu’on l’a caricaturé. C’est une musique de chambre free, folk, extrêmement belle, dans laquelle la prise de son est monumentale. On entend le lieu, tous les détails, le souffle de la clarinette, le feutre sur les pianos.
C’est une musique très proche qui ne s’impose pas pour autant, un disque précis et spacieux à la fois. C’est ce vers quoi je tends et j’en suis très loin. J’espère que ça viendra en temps voulu, à force de travail. Certains disques de jazz West Coast ont aussi des prises de son incroyables, plus que dans d’autres formes de jazz comme le be-bop classique où la part belle est laissée à la volubilité technique. Dans le jazz West Coast, il y a de l’espace et une grande attention donnée au timbre de l’orchestre. Out of the cool de Gil Evans illustre ça à merveille. Certains de ces disques sont magnifiques, avec des mélanges sonores novateurs et des instruments incongrus, comme du jazz avec violoncelle, clavecin et accordéon. Le jazz est donc très important pour moi mais plutôt par rapport aux individus. Je retiens le quartet d’Ornette Coleman du début des années 60, ce qu’a fait Paul Bley, Thelonious Monk en solo et certains disques de Gil Evans.

Penses-tu qu’un jour tu puises renoncer au chant pour faire une musique plus jazz, moins pop et rock ?

Ca m’intéresse moins. S’il y a une chose qui peut me singulariser, c’est le fait d’amener toutes ces influences dans un même creuset. Je ne pense pas que j’aurai quelque chose d’intéressant à proposer si je me mettais à suivre cette direction.

De quels instruments joues-tu ?

Avant mes débuts en 1995, je jouais essentiellement de la basse et un peu de guitare. J’en ai eu marre et j’ai eu ensuite envie de m’éparpiller et d’apprendre à jouer d’autres instruments.

Aurais-tu pu faire Spacebox tout seul ?

Au-delà du fait que je serai passé outre un certain enrichissement musical, le résultat aurait été bancal car je ne sais pas trop jouer de contrebasse ou de batterie, c’est un petit peu abrupt et pas très souple pour moi. On aurait donc eu droit à une autre musique. Ce qui m’intéresse, c’est d’apporter certains acquis, du jazz ou du folk, dans un langage pop. Ce que font certains artistes à mon grand bonheur, qu’il s’agisse d’Arto Lindsay ou de Jim O’Rourke.

Va-t-il y avoir plus d’ouvertures sur scène, pour que les morceaux s’étirent notamment ?

Il y aura les mêmes personnes que sur le disque, à savoir Olivier Mellano, Vincent Ferrand et Jean-Michel Pirès. A l’occasion, on pourra improviser, réinterpréter, étirer au-delà du format du disque. J’ai envie de poursuivre ça, toujours en incorporant l’élément vocal. Ca permet de sortir de certains écueils liés à l’idée de musique improvisée. Ca crée un léger décalage. C’est dans ces conditions là que j’ai envie d’explorer ces morceaux sur scène, improvisés mais chantés. Mais ce n’est qu’une infime partie de ce que j’ai envie de faire. Pour Spacebox, ce qui m’a plu, c’est que ce disque est différent du premier. En tout cas, le seul truc qui m’intéressait, c’était de faire différent du premier et mieux. Ca louvoie toujours mais en progressant vers le haut, il me semble.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Spacebox