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C’est en 1990 que Louis Alloing décide de quitter le monde de la pub pour se consacrer uniquement à sa passion, la BD. Jusqu’alors directeur artistique pour différentes agences, il commence à publier ses premières planches dans les fanzines PLG et le Lézard. C’est d’ailleurs grâce à ce dernier qu’il publie sa première BD en 1992, Les aventures d’Archi mac Comber. C’est encore grâce aux fanzines qu’il est repéré par les éditions pour enfants Bayard. Aujourd’hui, à 42 ans, il publie deux albums*, et les années galères semblent enfin toucher à leur fin. Présent pour la deuxième année consécutive au festival d’Angoulême, Louis Alloing fait le point sur ce rendez-vous essentiel mais aussi sur le dur métier de dessinateur.

Tête de l’art : En quoi le festival d’Angoulême se différencie-t-il des autres salons consacrés aux livres ?

Louis Alloing : C’est déjà le plus important par la taille, mais surtout par le nombre d’exposants. En tout cas en France. A la différence d’autres salons, celui-ci est exclusivement consacré à la bande dessinée. C’est naturellement le plus connu en Europe et peut-être dans le monde. C’est ici que les auteurs, les illustrateurs sont récompensés. Pour donner une image, je dirais que le festival d’Angoulême est à la BD ce que Cannes est au cinéma.

25 ans après sa naissance, est-ce l’heure du bilan ? Comment le voyez-vous évoluer ?

Depuis sa création, le festival s’est beaucoup professionnalisé. Il y avait au départ un petit côté amateur qui n’existe plus aujourd’hui. Maintenant c’est business-business avec la présence de toutes les grosses boites du secteur.

Y a-t-il encore de la place pour la culture « underground » et les fanzines ?

Bien sûr ! Il y a, au sein même du festival, une bulle spéciale entièrement dédiée aux fanzines et à la BD plus marginale. On y retrouve toute la culture dite « underground ». Je suis issu de cette mouvance tout comme une très grande partie des auteurs actuels. L’importance des fanzines est encore renforcée par le fait qu’il n’existe pratiquement plus de presse spécialisée BD aujourd’hui en France !

Justement, comment sort-on de cette mouvance pour accéder aux grosses maisons d’éditions ?

Comme tout le monde dans ce milieu, j’ai d’abord commencé par m’adresser directement au gros. Mais là c’était toujours la même réponse :  » vous n’êtes pas encore au point, continuez à travailler ! « 

Alors on se tourne vers les fanzines qui eux ont besoin de gens qui débutent pour alimenter leurs pages. C’est là qu’on peut réellement tester ses travaux et leur impact sur les lecteurs. Il ne faut pas non plus oublier que ces fanzines sont lus par les éditeurs, qui y voient une sorte de vivier potentiel. Moi, j’ai eu la chance d’être repéré par Bayard grâce aux fanzines. En plus du facteur talent, il y a aussi le facteur chance qui joue beaucoup dans ce milieu !

Alors, ça fait quoi de jouer dans la cour des grands ?

C’est une grande satisfaction car on se dit qu’on a pas travaillé pour rien. On réalise qu’on va enfin, peut-être, pouvoir en faire son métier malgré la concurrence impitoyable qu’il y a dans le monde de la BD. L’aboutissement reste, bien sûr, de pouvoir toucher un large public.

Mais il ne faut jamais oublier l’aspect financier, car c’est un métier où on ne gagne pas de blé ! Il faut soit être jeune ou être soutenu financièrement par son conjoint, sinon, c’est impossible. Tout ce côté économique n’est pas négligeable pour qui veut se lancer là-dedans.

Combien d’auteurs vivent de leur crayon ?

C’est un secret très bien gardé dans le milieu. Un sujet tabou quoi ! Mais bon, faites le calcul ! Un dessinateur touche entre 6 et 12 % d’un album vendu entre 50 et 70 francs. Imaginez le nombre d’albums qu’il faut vendre pour pouvoir vivre !

Certains, comme moi, ont la chance d’être pré-publiés et d’avoir une visibilité presse grâce aux magazines pour lesquels ils travaillent. Les autres se retrouvent lancés comme ça dans la masse, sans pub, sans rien ! Imaginez la difficulté pour percer !

Pour en revenir à la BD actuel, peut-il y avoir d’autres initiatives que celles par exemple de Joe Kubert (Fax de Sarajevo), construisant un récit graphique à partir du réel (le conflit en Bosnie) ?

Cela se fait déjà depuis longtemps dans le Canard Enchaîné ou dans Pilote ! Ca ne me semble pas exceptionnel comme démarche. Les dessinateurs de presse le font bien tous les jours !

Et la subversion ? Est-elle toujours présente dans la BD ?

Il y a eu une grande vague de démoralisation dans les années 1970. Comme partout d’ailleurs après mai 68. Mais depuis, c’est quand même toujours un peu pareil. Tout tourne autour du sexe, et il reste encore à prouver que le sexe soit subversif ! Mais bon, on dirait que ça se calme un peu ces temps-ci.

Propos recueillis par et

*La machine à remonter le temps et Mystère sous la terre (Bayard Editions/ Astrapi)

Le site officiel du Festival:
www.bdangouleme.com