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Rencontre avec Avril. Le jeune homme chaleureux arrêtera le magnétophone pendant l’interview pour me demander ce que je fais dans la vie, ce qui reflète bien le personnage : humain, passionné, prolixe et imaginatif comme sa musique.

Avril : J’ai commencé la musique très tôt, en grandissant dans un environnement où il y avait beaucoup de musiciens. J’ai très vite composé des morceaux guitare-voix, basiques, en allant au fur à mesure vers des accords et des structures plus compliquées. Et j’ai suivi le même parcours pour la production, en commençant sur des bases simples et en allant vers des choses plus complexes, des sons plus étonnants. Ceci aussi en fonction des disques que j’ai pu écouter. J’ai d’abord fait de la pop, inspiré par Joy Division, New Order, Depeche Mode ou Wire, puis du punk, les Ramones, en niant tout ce qui se faisait dans les années 80. Ensuite j’ai découvert le jazz, en pratiquant la trompette, et j’ai commencé à travailler des productions électroniques teintées de jazz, influencés par des albums comme Sextant de Herbie Hancock, avant de retirer complètement l’aspect jazz, que je trouvais de plus en plus anecdotique. Le côté « jazzy-touch » me saoulait.

Sur l’album, on ressent principalement des influences pop, notamment Radiohead…

J’aime bien être assez débridé sur les influences, je n’ai pas envie forcément de revendiquer des inspirations obscures, des groupes que seuls quelques collectionneurs connaissent. Je n’aime pas ce côté name-dropping. Donc oui, je peux revendiquer des influences populaires. Ou des choses plus pointues. L’intro de Velvet blues est un hommage à l’adagio d’Albinoni, un morceau que j’adore, qui verse dans le sentimentalisme à mort, et un morceau assez mystérieux aussi, parce que personne ne sait vraiment qui a composé ce truc. On l’a attribué à Albinoni, mais Albinoni a simplement trouvé la partition. Mais ma plus grande influence, ce sont les gens que je fréquente, qui sont très attachés à la culture des années 70, comme les gens de Nova, structure qui date des années 70, ou des amis collectionneurs de disques de ces années là. Nova, ce sont eux qui m’ont découvert. Un ami m’avait emmené là-bas, on leur avait fait écouter une démo qu’ils ont mis dans leur playlist. Grâce à ça, pas mal de labels se sont intéressés à mon travail.

Ta musique est assez psychédélique ?

Des mecs comme Robert Wyatt ou Zappa m’ont influencé pour leur totale liberté. C’est plus un état d’esprit… Je suis effectivement assez séduit par l’extrémisme du psychédélisme. En même temps, la condition électronique empêche de faire vraiment du psychédélisme. J’essaie de me débarrasser de la dictature du kick, copier-coller des beats, ça m’ennuie. Dans la structure des morceaux, le psychédélisme peut m’influencer : dans un studio, le temps n’existe pas. L’impulsion a lieu dans une autre dimension. Ce serait du « néo-psychédélisme »… En terme de musique électronique, ce qui me semble plus proche du psychédélisme, c’est les productions Warp. Et encore…

Il y a un gros effort de promo de la part de ta maison de disque. Qu’en penses-tu ?

Ca me dérangerait si ça avait modifié ma musique au départ. Beaucoup d’artistes se sentent obligés de travailler avec tel producteur anglais réputé ou telle chanteuse très connue, pour faire vendre leur disque. Je n’aime pas ce calcul, qui modifie la musique même. Faire des singles de 4 mn sur une seule boucle, ça ne m’intéresse pas non plus. Les gens sont trop pris pour des crétins par la culture de masse, qui formate tout. Je crois qu’ils en ont marre d’être pris pour des cons. PIAS me semble être dans un état d’esprit plus sain. Ils défendent les projets qu’ils aiment. J’ai d’ailleurs été un peu freiné dans mon travail d’écriture par la bonne réception du premier EP et par toutes les réactions des gens autour de moi. J’ai besoin de ne pas sentir de pression pour travailler…
Tu as fait une reprise du French kiss de Lil Louiss. Tu as une culture club ?

Je n’ai pas dix mille maxis de house chez moi, non. Mais pendant plusieurs années, j’ai été un gros clubbeur. Je sortais, j’adorais ça. Même si j’en suis un peu revenu aujourd’hui. J’adorais danser, et l’effet de transe lorsque le beat est puissant. Un truc bourrin de raver bordelais. Parce que les mecs dans ces milieux sont tous à fond. Ca fonctionne sur des émotions brutes, un peu jusqu’au-boutistes, un peu punk en fait. Le côté lounge, deep, par contre, m’emmerde.

Ta musique n’est pas hardcore non plus…

Oui, mais tu peux dire la même chose d’une manière plus personnelle, plus « spirituelle », même si je trouve ce mot horrible. Disons de manière plus « retenue », plus française en un sens, où l’énergie n’est pas canalisée par des coups de marteaux, mais par quelque chose de plus volatil, une peinture qui se déroule…

La dimension esthétique est importante dans ta musique. Tu pourrais travailler à partir d’images ?

Je trouve très difficile de mettre des images sur une musique préexistante. Par exemple, je ne dirai rien de la pochette du disque…Wim Wenders disait que le cinéma est mort quand il a cessé d’être muet. Le son ajouté à l’image a enlevé tout ce que le cinéma avait de secret et de mystérieux. C’est pareil avec la musique : y ajouter des images retire le caractère universel, communicable de la musique. C’est très lié à l’imaginaire… à la liberté d’interprétation…

Helium life boat est vraiment un morceau imagé, avec une narration. On peut tout à fait y accoler des images…

Oui, de toute façon c’est un morceau construit sur des images. « She says she wants to see the new world getting old », le nouveau monde, c’est l’Amerique, « inside a plane that is going to crash »… On a fait ce morceau en août, juste avant les événements de septembre, c’est étrange… Le morceau parle de cette idée que bientôt on ne verra plus le monde lui-même, mais des images du monde. C’est un morceau qui voit la réalité à travers un prisme particulier. Le réel vu par…

Toi tu vois le réel à travers un prisme particulier ?

Je ne sais pas. J’essaie de voir le réel autant que je peux. Mais je l’exprime à travers mon prisme à moi, soit la musique.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de That horse must be starving