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A l’occasion d’un septième album décisif dans une carrière hors du commun, le très libre Confield, rencontre avec une formation essentielle de la musique moderne.

Que dire, qu’écrire sur Autechre qui n’ait déjà été dit ou écrit ? Le mystérieux duo de Sheffield est sans conteste le plus important -en tous cas le plus influent avec son comparse Aphex Twin- de la musique électronique qui s’écoute, cette electronica devenue la nouvelle norme synthétique. Du peloton qu’il a contribué à créer, Autechre s’échappe pourtant aujourd’hui définitivement avec Confield, un album qui mérite qu’on apporte notre pierre à l’édifice de la critique. Voilà en effet un disque décisif dans l’évolution d’une entité essentielle de la musique actuelle, et qui semble relancer tous les débats… « Il est bien possible que Confield marque une date particulière dans la discographie d’Autechre », nous explique Sean Booth. « On s’est permis plus d’honnêteté, d’ouverture, et ça s’entend. Mais chaque album d’Autechre a été réalisé avec le plus d’honnêteté et d’ouverture que l’on pouvait se permettre au moment de leur réalisation ». Comment expliquer un tel saut dans le vide alors ? Confield a en effet des allures de défi, envoyé aux fans hardcore comme aux copieurs invétérés qui pullulent actuellement, ainsi qu’au music business qui s’était permis de croire en eux à l’époque d’Amber (1994), leur plus gros succès commercial à ce jour, comme aux soi-disant tenanciers du bon goût underground.

A-music

S’il appuie les traits des chemins ouverts et partiellement déblayés par le précédent EP7, Confield marque avant tout une réelle rupture, la première probablement depuis Amber, même si les principaux intéressés préfèrent voir la discographie d’Autechre comme une série de ruptures perpétuelles. Car il s’agit du premier essai ouvertement antimusical du duo sous leur nom (on songe à Minidisc, réalisé avec Russel Haswell sous le nom de Gescom, sorti sur Or il y a trois ans), aussi bien structurellement (le duo abandonnant les standards narratifs qui caractérisaient même ses morceaux les plus rétifs par le passé), qu’esthétiquement. Sur Confield, Autechre pulvérise, concasse, lance ses idées dans un espace chaotique et les laisse vivre en liberté, laissant le temps et l’intuition que caractérisent des sessions d’enregistrement en temps réel définir des entités aléatoires, bourrées jusqu’à la gueule d’informations, désinformations et autres parasitages amusicaux intempestifs. « Même nos morceaux passés en apparence les plus réguliers ont toujours été remplis d’éléments irréguliers, d’événements incongrus. Peut être qu’on a développé ça sur Confield, qu’on a laissé les irrégularités se développer jusqu’à ce qu’elles envahissent tout. Les éléments irréguliers sont devenus structurants au lieu d’être simplement perturbants ».
Contretemps

Pourtant, si Confield marque une étape importante, il ne constitue en aucun cas une surprise. Il est juste un pas décisif au sein d’une évolution logique toute entière basée sur le détournement de formules connues, sur le dérèglement des machineries bien huilées des schémas éprouvés de la musique mainstream. Soit une décennie tout entière consacrée aux dysfonctionnements en tous genres, profondément marquée par un désir permanent d’être là où on ne les attend pas. « A l’époque, avant d’être signés sur Warp, les gens des labels nous disaient systématiquement « c’est bien, mais pas assez évident, on ne sait jamais quand le rythme va arriver, on ne comprend pas pourquoi il y a un pied là à contretemps, pourquoi il y a ce roulement de batterie là qui n’est pas en rythme, il ne devrait pas être là… ». Et nous, on répondait toujours la même chose : tout ce que vous nous reprochez, c’est précisément ce qu’on essaie de faire, c’est ce qui rend notre musique intéressante. » Confield serait donc la version contemporaine d’Incanabula, premier album de 1993, l’incarnation circa 2001 de préoccupations originelles. « On a fait le pari au tout début de faire ce qu’on voulait faire ou ce en quoi on croyait plutôt que de répondre à de quelconques attentes et pressions extérieures. On a gagné notre réputation et forgé notre statut grâce à ce risque qu’on a pris, et c’est ce pari originel qui nous a fait. On n’a rien changé, on a suivi ce credo sans faire un seul pas de côté depuis le début. On ne va pas changer maintenant juste pour rivaliser d’audace technique avec les gens qui nous copient, ce serait absurde », explique Rob Brown. « On ne serait plus qu’un groupe electronica parmi tant d’autres, et les gens se permettraient d’avoir des attentes précises quant à notre prochain disque. Là, ils ne savent jamais à quoi s’attendre, ils savent juste qu’on aura été honnêtes. Et s’ils n’aiment pas Confield, et bien ils peuvent toujours réécouter leur disque d’Autechre préféré et croiser les doigts pour apprécier le prochain ».

Les autres

A force de flirter avec les extrêmes de la musique électronique, il fallait bien que la musique d’Autechre commence à ressembler à celle franchement expérimentale de ses comparses académiques, ou que le duo se mette à fricoter avec quelques un des plus brillants tenanciers des nouvelles esthétiques de l’electronica. Quand le groupe collaborait il y a quelques années avec Coil ou zoviet*france, il se déterritorialise aujourd’hui avec Farmers Manual ou Hecker du label Mego, qui semblent avoir profondément marqué l’esthétique des morceaux de Confield. « Ce qui est bien lorsque l’on travaille avec Farmers Manual ou Hecker, c’est qu’on peut collaborer en toute liberté, parce qu’on n’a pas assez de points communs pour que ça devienne problématique.
C’est plus intéressant que de faire un concert avec Funkstörung par exemple, parce qu’on aurait l’impression de se regarder dans un miroir sale… On adore jouer avec Farmers Manual : leur attitude est proche de la nôtre, mais leur musique est très différente », affirme Brown. En ce qui concerne les pionniers de la musique concrète, Booth et Brown, qui connaissent parfaitement leur classique (De Natura Sonorum de Parmegiani est une de leurs références absolues) n’ont pas la prétention de livrer une version moderne de leurs propositions. « Disons juste qu’ils ont ouvert la brèche et que sans eux on ne serait pas là. Mais dire que leur démarche est similaire à la nôtre… Ce serait oublier notre propre voie. On fait notre truc, qui découle aussi de l’electro, du hip-hop, de l’acid house, du gamelan, et on ne fait aucune proposition pour une « nouvelle musique » ou un truc casse-couilles dans le genre ».

To be Autechre or not to be

Quelle serait alors la raison d’exister de la musique d’Autechre et d’un monstre esthétique comme Confield ? Comment justifier ces neuf portions de temps, d’espace sonore, qui ne semblent aller nulle part et n’exister que par la matière sonore unique dont ils sont faits ? Comment argumenter de l’existence ici-bas de ce disque casse-cou, flirtant sans cesse avec l’autodestruction ? Comment enfin justifier cette recherche perpétuelle et quasiment scientifique qui caractérise le mieux les travaux d’Autechre depuis le début de leur existence ? Contrairement aux scientifiques qui oeuvrent pour le bien de l’humanité, Autechre n’oeuvre finalement que pour lui-même, et tant mieux si certains (nombreux) arrivent à suivre. « On est à fond dans ce qu’on fait, et l’essentiel, c’est d’arriver à avoir un minimum de synchronisme entre nous et deux ou trois personnes extérieures au projet. Ca nous suffit, ou presque. L’essentiel est de continuer à suivre nos goûts de manière sincère pour arriver à générer suffisamment d’énergie et de motivation pour continuer. On fait tout au goût, et c’est ce qui compte à l’arrivée. On pourrait sans problèmes utiliser des formules toutes faites et répondre aux attentes des gens en leur amenant sur un plateau d’argent ce qu’ils considéreraient sans hésiter comme la meilleure musique électronique jamais enregistrée. Sans rire. Mais on préfère faire ce qu’on a envie de faire, ce qu’on aime faire ».

Toutes ces interrogations quant au propos de la musique du duo face à un absolu deviennent logique quand on replace Confield dans son contexte, dans l’évolution artistique du projet Autechre Pour le reste ? « Retourne écouter Mantronik, l’ami, tu verras ce que « raison d’exister » veut dire. Pour le reste, ce n’est pas à nous de le dire ».

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Confield.
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