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Il a toujours été l’archétype de l’écrivain-people, il veut arrêter le people pour n’être plus qu’écrivain : Frédéric Beigbeder voit son nouveau roman, « Au secours pardon », comme une sorte de tournant dans sa vie et dans son oeuvre. Crédible ? Rencontre.

– version intégrale de notre entretien publié dans Chronic’art #36 (juin 2007) –

Vous aviez bien aimé 99 francs ou Windows on the world et vous vous apprêtez à acheter Au secours pardon, le nouveau roman de Frédéric Beigbeder ? Sachez que le livre que vous allez lire n’est, malgré les apparences, pas tout à fait comparable aux précédents. Certes, rien ne distingue a priori ce best-seller annoncé des précédents romans de son auteur, d’autant plus qu’il fait revivre le personnage d’Octave Parango, le fameux ex-publicitaire de 99 francs, désormais talent-scout (comprenez « chasseur de jolies filles ») dans les milieux de la mode en Russie. Question style et contenu, on retrouve dans Au secours pardon l’essentiel de ce qui fait la « patte » Beigbeder : le rythme, les traits d’esprit, la quête obsessionnelle de la maxime, la liberté de ton, les calembours parfois vaseux, l’influence des modernes américains ; les amateurs se sentiront en terrain connu, les détracteurs trouveront que rien ne s’arrange. Question marketing, Au secours pardon devrait connaître le même sort que les deux derniers « vrais » romans de Beigbeder (abstraction faite de L’Egoïste romantique) : ventes massives et surface médiatique colossale en perspective, donc, d’autant que Grasset a fait le choix stratégique de le publier hors rentrée littéraire, juste avant l’été, à un moment où il ne se passe pas grand-chose et où les colonnes des gazettes sont largement disponible. Bref, pour ce qui est du livre comme pour ce qui est du buzz, rien ne change. Et pourtant, on le disait, ce roman n’est pas un « Beigbeder de plus » : de l’aveu de son auteur, il marque même une sorte de tournant dans sa carrière et dans sa vie, un tournant tellement inattendu que, alors même que sa production n’a jamais été notre tasse de thé, il nous a donné l’envie de le rencontrer. En un mot, Au secours pardon serait un peu l’an I d’un Beigbeder nouveau, un Beigbeder qui, à rebours de tout ce qu’il a toujours fait et de tout ce qu’il représente (la dispersion, le branchouille, le côté touche-à-tout talentueux mais superficiel), a décidé de laisser tomber ses activités annexes (la pige, la télé) pour se concentrer sur l’unique chose qui trouve grâce à ses yeux désormais : la littérature. Crédible ? Chacun jugera. En attendant, cette grande résolution ne va pas sans poser d’intéressantes questions de fond, sur le cas Beigbeder en particulier mais aussi sur la notion d’écrivain en général : comment expliquer que lui, l’archétype de l’écrivain-people, le père spirituel de la génération Bordel, celui dont Lolita Pille a dit qu’elle lui devait sa vocation, veuille cesser d’être un people pour devenir un « vrai » écrivain ? Qu’est-ce que ça a de plus, écrivain ? En quoi l’austère métier d’écrire est-il finalement plus attirant que celui d’animateur télé ou d’éditeur à succès ? Et est-ce qu’un tel virage est simplement possible, lorsqu’on a bâti comme lui son succès sur le mélange des genres et utilisé sa notoriété de personnage public pour promouvoir ses romans ? Rencontre avec un caméléon qui dit ne plus vouloir être qu’écrivain, enfin.

Chronic’art : Pourquoi publier votre nouveau roman en juin et non pas en septembre ?

Frédéric Beigbeder : C’est une idée de Grasset que j’ai accepté. A l’origine, c’est Claude Durand qui dirige Fayard qui avait avancé l’idée il y a un ou deux ans. Quitte à ce que les livres soient prêts en juin, autant les proposer à tout le monde plutôt que de les envoyer uniquement à 200 journalistes et libraires. Ca leur donnera une durée de vie plus longue. La raison pour laquelle 600 livres sortent en même temps, ce sont les Prix littéraires qui ont lieu en novembre. Ce qui donne une durée de vie d’environ trois mois à ces 600 livres pour à la fois être traités par les journalistes, être distribués en librairie (ce qui est compliqué en si peu de temps) et, on l’espère, lus par les gens. Mon livre était terminé, pourquoi faudrait le faire lire uniquement aux journalistes ? En gros, il s’agit de rendre concomitante la lecture des critiques, celle des libraires et celle des lecteurs.

Les gens lisant plus l’été a priori, c’est sans doute aussi une stratégique économique…

Oui, et c’est d’ailleurs vraiment absurde cette rentrée. Je pense qu’on est le seul pays où ça se passe comme ça. Il y a un embouteillage aberrant fin août / début septembre. C’est donc un pari, l’idée étant de changer cette habitude qui me paraît un peu ridicule. Claude Durand disait dans son article que la rentrée avait lieu au moment où les gens n’ont ni le temps de lire ni l’argent pour acheter des livres. En septembre, c’est la rentrée scolaire et les gens rentrent de vacances généralement fauchés… Par exemple, j’ai lu Les Bienveillantes l’été, j’étais privilégié puisque j’ai eu le temps de lire un livre de 900 pages. Ca a posé problème pour les librairie, on a même accusé Gallimard d’être responsable d’un assèchement temporel, car les gens n’avaient plus le temps de lire autre chose que ce livre-là à la rentrée…

En ce qui vous concerne, c’est aussi parce qu’en septembre l’adaptation de 99 francs sera à l’affiche ?

Oui, c’est vrai. Il devait d’ailleurs sortir en juin et il a finalement été reporté. Mais il y a avait au même moment un livre et un film, et j’avais peur de saoulé un peu les gens (rires).

Vous l’avez vu le film ?

Oui. Je trouve que c’est différent du livre, même si le ton est préservé. Je n’ai pas supervisé le projet, parce qu’il faut laisser le réalisateur faire son travail, mais je voulais tout de même être consulté. J’ai l’impression que Jan était à l’écoute, même s’il y a des choses qui me déplairont, c’est évident, parce que l’image est plus contraignante que l’écrit.

Vous êtes vous beaucoup plus impliqué sur l’adaptation de L’Amour dure 3 ans ?

Oui là j’écris le scénario. J’espère même pouvoir tourner le film, dont la sortie n’est pas encore programmée. Le tournage devrait commencé cet hiver. C’est un peu effrayant parce qu’il y a beaucoup de mauvais films qui sont réalisés par des écrivains…

Vous pensez à qui ?

Bernard Werber, Eric-Emmanuel Schmitt…

« Ecrivain », le mot est un peu fort, non ?

Oui c’est vrai (rires)… vous avez raison. Disons « des personnes publiant des livres ». Michel Houellebecq est en train de tourner le sien (La Possibilité d’une île), il y a peut-être aussi des exceptions.

Vous venez de démissionner du Grand Journal sur Canal + et vous semblez vouloir arrêter toute activités non littéraire à partir de la parution de votre nouveau roman, Au secours pardon… La posture de l’écrivain reclus ou qui disparaît, façon Jean-Jacques Schuhl ou Michel Houellebecq, c’est quelque chose qui vous attire ?

On peut citer aussi Salinger, voire Kundera… Je suis lucide sur l’aspect très ridicule du fait que Frédéric Beigbeder voudrait aujourd’hui disparaître. Cela va évidemment prendre une vingtaine d’années (rires)… C’est d’ailleurs amusant de voir l’attitude interloquée des chroniqueurs lorsque je leur signale que je fais un entretien avec Chronic’art, mais pas avec Elle ou Paris Match. Il faut voir leur tête quand j’affirme ça ! Ils ne comprennent pas… Seulement moi, aujourd’hui, j’ai l’impression de ne plus pouvoir m’exprimer. C’est la raison pour laquelle je n’accepte plus que les entretiens longs, comme par exemple celui que m’a proposé La Revue Littéraire*. Je ne peux pas décemment affirmer d’un côté que je n’arrive plus à parler des livres dans Le Grand Journal et accepter ensuite de courtes interviews réductrices ailleurs.

Pourquoi ne pas accepter à la fois une petite interview dans Elle et un long entretien dans Chronic’art ?

Il n’y aura pas d’interview dans Elle, je vous le garantis. Mon problème, c’est que je n’arrivais plus à être lu : je suis devenu un obstacle à la lecture de mes livres parce que je me suis trop montré… Très franchement, en tant que lecteur, je n’aurais pas envie aujourd’hui de lire un livre de Beigbeder ! C’est tout de même ennuyeux… Michel Houellebecq a eu le même souci, à un moment. Il faut se faire à l’idée que la lecture est quelque chose qui nécessite de la part de l’auteur un effort pour créer un désir en étant hors du monde.

Vous ne passerez pas non plus dans les émissions littéraires encore existantes à la TV ? Si PPDA (Vol de nuit) ou Durand (Esprit Libres) vous invitent par exemple…

Je ne crois pas que ce soit intéressant. Je pense qu’on pas encore mesuré le tremblement de terre des Bienveillantes. Nous devons tous tenir compte du fait que le plus gros succès littéraire soit le premier roman d’un auteur qui refuse de passer à la TV. C’est intéressant. Ca doit signifier quelque chose sur la façon dont les gens approchent le livre. Ils veulent qu’un écrivain soit différent, et non pas comme un chanteur ou un acteur. Il n’existe plus d’endroit où un écrivain serait bien traité à la TV. Et c’est ça mon problème, je suis très bien placé pour le savoir.

On n’est pas bien accueilli chez PPDA ?

Non. Parce qu’il n’a pas lu votre livre, parce qu’il y a huit invités, qu’il faut faire parler avec tout le monde en 52 minutes. Parce que vous allez être au même niveau que Marc Levy, Philippe Claudel et Paulo Coelho, dans la même émission, qu’il va falloir échanger avec eux… Par ailleurs, le téléspectateur sait pertinemment que vous venez vendre votre soupe, comme un vendeur d’aspirateurs. Donc qu’est-ce que les gens en ont à foutre qu’un auteur vienne leur dire « Je suis génial » ? Ca n’a aucun intérêt. Notre conversation est intéressante parce qu’on prend du temps. On n’est pas forcément d’accords, mais on a le temps de s’expliquer. A la TV, c’est impossible. Poivre va me dire : « Alors, votre roman sur les mannequins et les putes à Moscou… vous vous êtes bien marré ? Vous vous êtes bien fait sucer ? »… euh… non ça c’est plutôt Ardisson (rires). Si je vais chez Thierry Ardisson, ce sera comme ça. Il lira la 4e de couv parce qu’il ne l’a pas ouvert. Tout cela est donc trop réducteur, et je préfère m’abstenir. Il faudrait arriver à créer les conditions d’un entretien comme celui-ci à la TV ; dans ce cas, l’écrivain peut se retrouver en position de force, ce qui a été le cas de Houellebecq pour La Possibilité d’une île où il a réussi à imposer un long entretien avec Ardisson, en dehors d’un plateau, tourné à part, avec un droit de regard sur le montage. Peut-être même avait-il eu les questions à l’avance… C’est ce qu’avait fait Vladimir Nabokov avec Pivot (Apostrophe). Il avait même écrit ses réponses Nabokov ! Si vous regardez les images – disponibles à l’INA -, vous voyez Nabokov qui lit un papier derrière sa tasse de thé – tasse de thé qui contient du whisky d’ailleurs (rires) : c’est la raison pour laquelle c’est comique puisque Pivot lui demande à un moment : « Alors, encore un petit peu de thé monsieur Nabokov ? ». En fait il lui sert du whisky, et tout le monde rigole (rires). Si on arrive à créer un vrai rapport de force avec la TV pour que quelqu’un accepte de venir vous interroger dans le lieu de votre choix, avec les questions et les réponses écrites à l’avance, là on peut reconsidérer les choses… Parce que c’est important de parler des livres. Littell n’a pas fait ça, parce que personne ne le lui a proposé.
Pas de TV donc. Le succès de vos livres paraît pourtant lié au personnage public que vous êtes : en lisant le Beigbeder écrivain, on pouvait difficilement ne pas voir le Beigbeder médiatique. Pensez-vous pouvoir séparer ces deux dimensions ?

Honnêtement, ça m’est un peu égal…

Pourtant, ce lien entre les deux personnages est évidente dans vos livres puisque vous y mettez en scène, à travers Octave Parango, le Beigbeder chroniqueur, concepteur-rédacteur…

C’est très délicat, très difficile pour moi d’analyser qui je suis. Je ne sais pas si je suis devenu une image, une caricature, un histrion, un imposteur ou un auteur respectable et crédible… Je pense même que je suis la seule personne incapable de vous répondre à ce sujet. Mais ce que vous dites est sans doute vrai, dans la mesure où mes livres ne sont pas éloignés de ma façon de vivre, y compris Au secours pardon : je n’ai jamais été chasseur de mannequins à Moscou, certes, mais je suis souvent allé en Russie. Donc, oui, Octave est un personnage qui n’est pas complètement l’antithèse de ce que je peux symboliser. Il est hédoniste, agaçant, friqué… C’est dommage d’être limité par une image publique, mais en même temps je trouve intéressant de jouer avec. Au fond, est-il possible de faire autrement ? Les écrivains ont une image et, qu’ils le veuillent ou non, ils doivent jouer avec et être présent, d’une manière ou d’une autre, dans le récit. Certains en font peut-être trop, d’autres, à l’inverse, essayent de fuir leur image ; moi, je considère un peu cela comme une tauromachie. Reste que dans Au secours pardon, beaucoup de choses ne me sont pas arrivées : je n’ai pas couché avec des filles de 14 ans, par exemple. Faut-il le déplorer ? (rires). En revanche, j’ai donné à Octave des caractéristiques qui ne sont pas forcément éloignées des miennes. Il s’agit donc d’un jeu avec mon identité, comme le pratiquent beaucoup de grands écrivains – ce qui ne veut pas dire que j’en suis un -, dont certains que j’admire. Pour augmenter le plaisir du lecteur, il faut donner un réalisme, une crédibilité au personnage afin que le lecteur puisse s’identifier et se demander si oui ou non le narrateur est l’auteur. C’est ça, le roman.

Ne peut-on pas parler de vos romans comme des « romans de chroniqueur », ou de journalistes : sens de la formule, rapidité, regard sur l’époque… ?

Oui, bien sûr : c’est très documenté, très précis, avec ce souci de vouloir résumer l’époque en quelques aphorismes. Pourquoi pas ? Beaucoup de romans que j’aime sont comme ça. Les romans de Tom Wolfe, par exemple…

Pourquoi arrêtez-vous la TV ?

Je crois qu’il est difficile de parler des livres dans les conditions actuelles… Je me trouvais dans un endroit où il y avait beaucoup de contraintes, notamment d’audimat, et le temps imparti à la culture est nécessairement de plus en plus réduit. Par ailleurs, il y a de plus en plus de règles du jeu. J’ai toujours pensé qu’on pouvait essayé de tordre le système de l’intérieur, mais c’est sans doute plus facile sur le câble ou à des horaires qui le permettent.

Vous croyez qu’il y a des espaces de liberté plus grand sur le câble…

Je pense que je serais toujours sur Canal +, mais dans des chaînes proposées sur le bouquet satellite, sur Canal + Cinéma ou Canal + Décalé. Je n’ai pas forcément envie de donner des leçons de morale à la TV où je suis toujours bien payé, mais dans une émission comme Le Grand Journal, c’est toujours plus difficile parce que c’est un access prime-time, un talk show avec un public qui applaudi, avec des oreillettes. On est interrompu, on doit vraiment résumer les choses, c’est compliqué. Il y a eu des moments de littérature à mon avis, comme la venue de Maurice Dantec, de François Weyergans, de Houellebecq, de Tom Wolfe, mais c’est quand même plutôt exceptionnel. C’est un combat fatiguant, je préfère passer plus de temps à écrire, à voyager plutôt qu’à me battre tel Don Quichotte contre les moulins à vent.

Vous regrettez ce que vous avez pu faire par exemple sur Paris Première ?

Je pense que Des Livres et moi, qui n’a pas duré très longtemps, était une émission intéressante. Parce que j’avais réussi à négocier le fait qu’il n’y ait que deux invités en une heure. C’est plus intéressant d’avoir une demi-heure par invité que trois minutes. C’est le problème majeur de la littérature aujourd’hui sur le petit écran. Par rapport aux animateurs qui invite 25 personnes en une heure… parce qu’ils ont peur d’être pris en flagrant délit d’incompétence de non lecture. Comme l’affirme Pierre Bayard, les non lecteurs sont aujourd’hui au pouvoir dans les médias.

Mais le fait d’avoir quelques minutes pour parler d’un livre n’est-il pas aussi un exercice stimulant ?

J’ai été grisé par ça pendant deux ans, j’ai beaucoup exercé, j’ai fait des tentatives, j’ai parlé d’Antonin Artaud à 19h30, du dernier roman de Ballard aussi… on a quand même une impression de frustration. Moi je préfère maintenant essayer de faire vraiment une heure avec un auteur, ce que j’ai tenté sur Canal + avec Jean-Jacques Schuhl à 12h00 en décembre dernier : on était en tête à tête, on avait vraiment le temps. Seulement ça n’a fait qu’un point de parts marché. Je ne veux pas trop blâmer la chaîne parce qu’ils ont fait le pari d’essayer, il m’ont fait confiance en invitant Schuhl qui n’était pas en promo. On voulait parler de poésie, de littérature, je pense que l’émission avait un certain niveau, mais le test n’était pas concluant. Je ne pense pas que ça se refera. Aujourd’hui, l’impression globale que j’ai sur les émissions littéraires à la TV, sans vouloir être défaitiste, c’est que c’est une impasse. Parler des livres à la TV est devenu quasiment impossible. Ca mérite réflexion… pour l’instant, moi je suis pour le repli. A la rentrée, Canal + Cinéma – qui sera rebaptisée Canal + Livres pendant l’heure de l’émission -, je vais quand même essayer de faire Le Cercle littéraire, une déclinaison de mon émission critique sur le cinéma.

Est-ce que finalement on ne peut tout simplement plus parler des livres à la TV, comme c’était possible autrefois ?

J’aimerais beaucoup que vous vous trompiez, mais je pense que vous avez raison. Aujourd’hui, je suis obligé de reconnaître que l’idée de détourner l’avion en étant à l’intérieur est une utopie… en tout cas c’est impossible à 19h00. Si vous disiez ça à Laurent Ruquier, il bondirait puisqu’il fait vendre des livres à cet horaire, par exemple en invitant Anna Gavalda. Mais pour moi, il ne s’agit pas de littérature… Et je ne suis pas non plus pour la ghettoïsation à minuit.

Ce qui vous préoccupe, c’est l’influence que vous pourriez avoir en recommandant des livres. Est-ce que du fait de votre notoriété, vous ne pourriez pas tenter l’expérience sur d’autres médias, par exemple sur Internet, sous forme de blog ?

Oui c’est vrai… De ce point de vue, j’avais l’impression d’être utile avec ma chronique dans Voici. C’était une expérience intéressante qui a duré huit ans, toutes les semaines, par l’intermédiaire d’un papier de 5000 signes. Je regrette d’être parti comme ça en calquant la porte, pour des raisons absurdes. Je pense qu’Internet, c’est encore un autre raisonnement. C’est une logique de niches pour les passionnés. Ce qui était amusant avec Voici, c’était de refourguer de la littérature en contre-bande dans des paquebots de masses…

Vous aviez donc chez Voici une liberté totale ?

Oui parce que j’étais dans un médias dont les patrons se fichaient pas mal de la littérature. Et puis ça les amusaient peut-être d’avoir une caution intellectuelle. Donc de manière cynique, c’était formidable. Grâce au cynisme de ces gens-là, qui probablement ne lisaient pas la page, je jouissais d’une liberté absolue. L’idéal pour un journaliste, c’est d’avoir un patron qui ne lit pas son papier. Donc je lance une annonce : je cherche un journal qui accepterait de me publier sans me lire… on ne peut pas dire que ce soit prétentieux (rires). Il faut dire aussi que j’ai maintenant 41 ans et que ce n’est peut-être plus à moi de faire ça…

Vous vous posez cette question-là ?

Je ne sais pas… J’ai longtemps étais persuadé d’avoir une mission… évangélique (rires), de partager ma passion de manière pédagogique. Peut-être que maintenant je veux passer à autre chose, revenir à mon travail personnel. J’ai aussi beaucoup utilisé cette mission pour fuir mon propre destin, ma propre ambition, je me suis dispersé dans ce milieu pour éviter d’avoir à écrire mes propres travaux.

En laissant tomber les activités parallèles qui nourrissaient jusqu’ici l’aspect journalistique de vos romans, voulez-vous viser plus haut et faire, justement, des romans qui ne soient plus journalistiques ?

Je vous assure que tout cela n’est pas étudié. Je ne sais pas si c’est l’âge, la maturité – ou la décrépitude (rires) – qui me conduisent à passer à autre chose… Je ne connaissais pas très bien la littérature russe, par exemple : en la découvrant, j’ai remarqué qu’on pouvait faire des phrases longues sans que ce soit ennuyeux. C’est peut-être ça, mon rapport à la littérature : j’ai commencé par lire des auteurs américains très flashy, très concis, très secs ; beaucoup d’auteurs d’aphorismes français, aussi, comme Jules Renard, Cioran, les hussards… Et aujourd’hui, je m’aperçois que dans Crimes et châtiments on trouve la même densité mais en prenant son temps, en s’attardant sur les détails pour sentir les odeurs, les parfums. Sans forcément se transformer en Jean Rouaud (rires), disons que c’est une autre approche. Je suis peut-être à un tournant de ma vie, je n’en sais rien…

Au secours pardon incarne-t-il ce tournant ?

Ce n’est pas à moi le dire. Je sais simplement que j’ai travaillé différemment : pendant un an, je n’avais en tête que la première phrase (« C’est l’année de mes 40 ans et je suis devenu complètement fou ») et quelques notes prises sur l’instant, comme je l’ai toujours fait. Ensuite, j’ai fait quelque chose d’absolument inédit en ce qui me concerne : je me suis mis tous les jours au boulot, de manière totalement disciplinée. Je me suis forcé à être plusieurs heures par jour devant un écran d’ordinateur, en m’obligeant à écrire. Quand on attend un certain temps, il y a quelque chose qui se met en marche, quelque chose que je ne connaissais pas. Tous mes romans étaient jusqu’alors des collages d’instantanés, comme des photographies de mon époque. Au secours pardon, lui, est vraiment le fruit de ma nouvelle manière de travailler. Je ne suis pas capable de juger le résultat, de savoir si c’est meilleur ou moins bien, mais j’ai fait cela comme ça, de manière besogneuse. Parfois, je rédigeais juste un paragraphe ; d’autre fois, en revanche, l’inspiration me venait naturellement, c’était même assez fluide. C’est peut-être dû aussi au fait que j’ai choisi un décor qui me fait rêver, la Russie, où je suis souvent allé. Même si j’ai rédigé ce livre à Paris, le fait d’écrire sur un pays lointain m’a sans doute motivé en me donnant un vrai plaisir littéraire. Me retrouver devant mon écran était moins pénible parce que je savais que j’allais en Russie, qu’il y aurait de la vodka, des créatures sublimes et des paysages mystérieux et majestueux. C’est donc une méthode que je conseille aux lecteurs de Chronic’art : il faut se forcer à écrire en pensant à un endroit qu’on apprécie.

Avez-vous choisi la Russie parce que c’est un endroit symbolique du monde d’aujourd’hui, un lieu qui révèle quelque chose de particulier ?

Sûrement. C’est à la fois Babylone, Sodome et Gomorrhe réunies. Il y a une liberté comme il n’en existe plus en France, et en même temps ce pays reste toujours totalitaire, très violent, très policier. Rendez-vous compte que pendant soixante-quinze ans, tout y était interdit ; et puis un matin, tout est devenu permis. C’est passionnant pour un romancier, comme pour un journaliste d’ailleurs. A mon avis, c’est le destin de l’Occident qui se joue en Russie, parce que la fin du communisme peut aussi être la fin de l’humanisme, de l’altruisme et de l’amour. En gros, dans Au secours pardon, Octave est tellement mégalo qu’il se prend pour la Russie : il était marié et maintenant il divorce, donc il est libre ; le pays où il se rend se trouve un peu dans la même situation, puisqu’il découvre lui aussi la liberté.
Seulement Octave s’aperçoit que la liberté est impossible, qu’elle n’existe pas, parce que c’est très compliqué d’être libre. Et c’est très violent. Finalement, la Russie est un bon marché test : il n’y avait rien, et on y a soudainement injecté le capitalisme le plus sauvage qui soit, des milliards de pub, de la pornographie, de la drogue… C’est donc un formidable laboratoire. Il s’agit de voir ce que ça donne maintenant : ils votent pour un président fasciste, les grandes entreprises possèdent les médias… Un peu comme en France…

Vous faites en effet un parallèle entre la France et la Russie, de ce point de vue…

Oui. Si on laisse le libéralisme et le marché gouverner totalement, la Russie montre ce que ça donne.

On a le sentiment que, comme d’habitude, vous critiquez un système et une situation qui en même temps vous excitent et vous ravissent. Comment expliquer cette schizophrénie ?

La schizophrénie est en effet une maladie dont je suis atteint et qui, à mon avis, touche beaucoup d’habitants des pays riches. Moi, je refuse de sortir de l’ambiguïté. Vous connaissez la phrase du cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » ? Je refuse d’être un juge moralisateur, je baigne dans cette époque et je ne vais pas commencer à dire que je suis plus propre que le voisin. Alors là-bas, oui, c’est fascinant, dégoûtant, effrayant, mais qu’est-ce qu’on se marre ! C’est aujourd’hui l’endroit sur Terre où vous allez le plus vous amuser. En comparaison de Moscou, Paris est une ville morte, une ville fantôme. A Paris, on sort dans les mêmes endroits depuis dix ans ; à Moscou, tous les soirs, un nouvel endroit ouvre, et en même temps, les gens se flinguent entre eux dans la rue ! Avec Sarkozy, on va peut-être avoir un avant-goût de cette société en France… (rires).

Tout de même, vos livres ne sont parfois pas très éloigné du discours altermondialiste…

Oui. D’ailleurs, c’est marrant, j’ai été contacté par des associations anti-pub pour témoigner pendant le procès qu’on leur a intenté après qu’elles aient barbouillé des affiches. Quand j’ai accepté cette proposition, certains étaient ravis de me savoir avec eux mais d’autres, membres de la même association, se sont offusqués de me voir débarquer, puisque je suis aussi censé être l’incarnation de tout qu’ils détestent, notamment le publicitaire pourri. La schizophrénie va donc jusque-là… La question est de savoir si l’on peut critiquer un monde auquel on appartient. Je fais le pari que oui, parce que je connais ce monde et que je participe à ce système. Avec Au secours pardon, c’est un peu différent puisque je parle d’un métier que je n’ai jamais pratiqué et d’un pays où je n’habite pas ; on peut donc affirmer que c’est plus romanesque. Maintenant, les passages où j’évoque la marchandisation du corps de la femme sont évidemment le prolongement de la marchandisation décrite dans 99 Francs.

Pourriez-vous faire abstraction de ces critiques, décrire sans retenue cette jouissance que vous ressentez ?

Je n’y arriverai pas : je jouis d’autant plus que je me sens coupable, parce que je suis catholique. Et puis ce serait moins littéraire, à mon avis, si je gardais les mains propres. C’est plus intéressant parce que c’est ambigu, compliqué, torturé. A une page, on peut se dire que mon propos relève du Monde diplomatique, et à la page d’après on découvre Octave bourré à la vodka, dans la boîte de putes la plus glamour du monde. Du coup, on se demande comment un type qui se comporte comme ça peut en même temps s’en prendre violemment aux oligarques français, par exemple. Ca me plaît.

Mais cette posture finalement un peu facile et arrangeante du « profiteur coupable », n’est-ce pas justement ce qu’on vous reproche ?

Est-ce qu’il faut que j’émigre dans un monastère pour qu’on finisse par dire : « Il a raison ! » ? Je ne sais pas comment faire sans cette schizophrénie, cette contradiction…

Contradiction que l’on retrouve chez Octave – c’est flagrant dans Au secours pardon – dans le fait qu’il veut jouer les romantiques alors qu’on sent bien qu’il a, au fond, simplement envie de tirer son coup….

Le vrai romantisme, c’est l’autodestruction, et c’est ce qui me plaît. L’histoire d’amour vraiment vécue n’est jamais assez belle à mon avis. Souvent, dans les livres, les histoires d’amour sont ratées, parce qu’elles sont plus jolies comme ça. J’apprécie, dans Le Joueur de Dostoïevski par exemple, que le personnage provoque ce qu’il redoute. Dans un roman, il est toujours intéressant que le héros aille au devant des catastrophes et qu’il les provoque, pour pouvoir se plaindre ensuite.

Pourquoi avoir repris le personnage d’Octave ? Cela ne vous rend-il pas prisonnier d’un certain nombre de codes posés dans 99 francs, alors même que vous parlez d’un tournant ?

Je ne crois pas. Ca m’intéresse de retrouver le même personnage, avec une lucidité nouvelle. C’est vrai que cela aurait été plus clair si j’avais inventé un nouveau personnage, mais je trouve bien de jouer le cheminement, celui qu’on connaît tous, finalement, en évoluant dans la vie, en changeant d’avis, en ayant une nouvelle vision du monde.

Est-ce qu’il s’agit pour vous d’une méthode pour réviser le monde à travers le roman ?

Oui, et c’est aussi une manière de se voir soi, d’analyser son évolution, de voir concrètement ce qui a changé. Si Octave pouvait prendre un coup de vieux avec ce livre, je trouverais ça bien. Peut-être aura-t-on envie de consoler ce type qu’on avait autrefois envie de claquer…

Comment se fait-il que le présent et le réel vous obsèdent à ce point ?

Vous voulez que j’écrive du Tolkien ? (rires).Je suis influencé par les écrivains naturalistes et les écrivains réalistes du XIXe – cela doit dater de mes cours de français au Lycée Montaigne. J’ai pourtant beaucoup lu de science-fiction… D’ailleurs, à la fin de mes livres, on trouve toujours une part d’onirique, d’utopie, le récit bascule souvent dans l’irréel. C’est marrant, j’ai justement eu cette conversation avec Pierre Mérot, qui en a d’ailleurs fait un livre, L’Irréaliste : l’histoire d’un écrivain qui a écrit Mammifères et qui s’engueule avec son éditeur, qu’il appelle  » cheval fou « . Son crétin d’éditeur, qui me ressemble, lui dit qu’il devrait écrire des romans réalistes, alors que lui affirme être un irréaliste… C’est une vraie question. Cela dit, si vous relisez Vacances dans le coma, 99 francs et Au secours pardon, vous noterez qu’on y trouve quand même des moments de délire pur : la fin d’Au secours pardon, par exemple, où l’on découvre enfin quel est l’ingrédient mystère qui rend si jeune ; on ne peut pas dire que l’usine de larmes et celle où l’on trait des femmes pour extraire leur lait soient des choses très réalistes ! En tout cas, je n’ai pas visité ce genre de fabriques, je ne suis pas sûr qu’elles existent (rires)… Peut-être vais-je donner des idées à des industriels russes… Seul le contexte, en vérité, est réaliste, sans doute parce qu’il s’agit d’un handicap générationnel. Je n’arrive pas à m’intéresser aux romans qui partent très loin dans l’imagination, qui parlent de choses très immatérielles, très inventives ; j’ai grandi en lisant les écrivains réalistes, même si certains ont beaucoup d’humour et exploitent la dérision, comme Charles Bukowski ou San Antonio.

Mais vous ne trouvez pas que certains auteurs, comme William Gibson par exemple, arrive à intéresser le lecteur en parlant d’un futur plus ou moins lointain ?

Oui bien sûr, c’est d’ailleurs une grande influence, comme il l’est pour Dantec aussi. Son style, sa manière d’utiliser des mots technologiques… moi j’adore Gibson. « Le ciel était couleur télé calé sur un émetteur hors-service », il y a des métaphores sublimes.

Faut-il nécessairement se sentir concerné par un roman pour l’apprécier?

Peut-être… Si je prends par exemple Michel Houellebecq, quelqu’un de très influent sur mon travail – c’est d’ailleurs la première personne à laquelle j’ai fait lire Au secours pardon -, on peut considérer que son oeuvre relève de la science-fiction, alors que c’est aussi un écrivain réaliste. C’est aussi le cas de J.G. Ballard dans son dernier roman, Que notre règne arrive, où l’on découvre des consommateurs de supermarché qui virent terroristes : c’est bien vu, puisque confirmé par la réalité avec la tuerie de Virginia Tech. A force de frustrer les gens, ils pètent les plombs. Ballard s’arrange toujours pour que le héros ait une vie à laquelle on puisse s’identifier. Dans mon livre, de quoi s’agit-il ? D’un français en Russie qui se prend un râteau et devient terroriste. Comme quoi les thématiques se rejoignent…

Ballard parle du consumérisme comme d’un nouveau fascisme. Vous utilisez la même métaphores pour qualifier le monde de la mode et du mannequinât, en parlant du « fashisme » ou en comparant les jury de miss aux gardiens des camps de déportés. Ca n’est pas un peu excessif ? A moins que ce soit simplement provocateur ?

Il faut expliquer qu’il s’agit, dans Au secours pardon, de la confession d’un personnage de roman qui s’appelle Octave Parango, et qui parle à un pope dans une cathédrale… En effet, à un moment, il fait cette comparaison, de même que dans 99 francs il comparait les publicitaires à des nazis. C’est presque une obsession. C’est sans doute une comparaison démesurée, faite par un type qui a bu trop de vodka, mais quand même : le fait d’éliminer des gens publiquement, ça peut avoir quelques conséquences. Voyez comme la pub met exclusivement en avant des femmes blondes, de type européen ou caucasien… Quoi qu’il en soit, notre monde doit se construire sur son histoire, et donc sur cette histoire-là également. D’où l’intérêt des Bienveillantes de Littell : un type de 39 ans choisit de décrire ce qui se passe dans l’âme et le cœur d’un tueur nazi. Le fait qu’il ait choisi ce thème n’est pas anodin, cela signifie que cette histoire n’est pas réglée. Sans doute y a-t-il un lien entre les modèles physiques dominants et l’élimination d’un certain type de physique… Est-ce qu’on peut parler de provocation dans ces conditions ? Je ne crois pas…

Vous voulez dire que c’est comparable ?

Non, bien sûr, ça n’est pas comparable ! Mais dans les deux cas, il y a une conséquence de même nature.

Que ce ne soit pas comparable, personne ne le conteste, mais cela ne peut-il pas quand même provoquer un malaise, une gêne du fait du décalage entre les deux choses (mannequinat et nazisme), même si c’est par la bouche d’un personnage enivré… C’est quand même votre porte-parole.

C’est bizarre parce qu’il y a souvent cela dans mes livres, même dans Windows on the world, je compare à un moment la manière dont sont morts les clients de ce restaurant, étouffés par les gaz toxiques qui émanaient des étages inférieurs, empilés près des fenêtres, à une espèce de chambre à gaz. Il y avait une similitude dans la méthode. Pour moi, ces références, ces comparaisons, sont une manière de tenir compte de l’histoire, y compris dans des choses futiles, ou qui paraissent futiles puisqu’en réalité elles sont importantes. Quand on décide de plaquer sur les murs du monde entier le visage d’une personne, on ne peut pas dire que ça n’est pas important. Dans 99 francs, pourquoi Octave compare les publicitaires aux nazis ? Parce que là encore c’est historique : les nazis sont les premiers à avoir utilisé les méthodes de la pub, de manière intensive, en utilisant la radio et même la TV. Les slogans, les logos, etc., ils ont inventé ce métier. Octave, aujourd’hui reconverti dans le mannequinat, le sait ça. Il sait que c’est Goebbels le premier publicitaire de l’histoire. Je ne pense pas que ce soit inadmissible de réfléchir à l’impact de la pub parce que historiquement, c’est prouvé, la pub a eu cet impact d’avoir permis à un peuple intelligent de supprimer 6 millions de personnes. En gros parce qu’ils ont été galvanisé par la publicité, la propagande. A tel point qu’un peuple est devenu aussi dingue que Max Aue dans Les Bienveillantes.
On comprend bien la logique de ces comparaisons. Mais utiliser un point de comparaison unique tel que celui-là pour parler de l’une des 250 aberrations de notre époque alors qu’il ne s’agit sans doute pas de la plus grave…

Oui, savoir si on va être qualifié pour l’élection de « Elite Look Of The Year »… (rires), c’est un traumatisme différent évidemment. C’est pas pour me réfugier que je dis ça, mais le reproche que vous me faites, c’est celui qui a été fait à Pogrom d’Eric Bénier-Burckel quand son personnage tient des propos inadmissibles. Là c’est un personnage qui se confesse, dans une confession vous avez des moments où vous êtes énervé, d’autres où vous êtes ému, puis drôle. A Moscou, il existe un magazine de la nuit qui s’appelle Face Controller, soit  » contrôle facial « , parce que là-bas, les physionomistes on les appelle les  » face controllers  » … Evidemment que ce ne sont pas des bourreaux nazis qui éliminent des gens, mais c’est quand même des personnes qui font un contrôle facial, qui n’ont pas honte de ça. Ici en France, des lois interdisent ces pratiques. On appelle ça un délit de faciès. Là-bas c’est non seulement autorisé, mais c’est aussi totalement assumé… Heureusement les gens ne sont pas tués d’une balle dans la tête, ils sont juste refusés à l’entrée d’une boîte à la mode. C’est moins grave, je suis d’accord (rires).

Au secours pardon évoque le sujet de la marchandisation du corps féminin. Aviez-vous besoin d’envoyer Octave en Russie pour vous en rendre compte, alors que cela fait des années qu’on voit des femmes nues dans la pub et les médias ?
Vous avez raison, mais à ce compte-là il n’y a pas beaucoup de sujets nouveaux. Cela dit, vous reconnaîtrez que la civilisation exploite le désir d’une manière plus intense, beaucoup plus organisée qu’autrefois. Dans le livre, sur le fond, il n’y a rien de neuf. Mais sur la manière dont on sélectionne les physiques dominants, j’apporte des descriptions nouvelles et détaillées – c’est ce que j’appelle le « fashisme ». C’est l’aspect industrialisé, mondialisé de tout ça, et ça c’est nouveau parce qu’il y a une quinzaine d’années, vous n’aviez pas le même visage à l’affiche dans 150 pays… Voilà ce qui est en train de se produire ! Ce qui m’intéressait, c’était de montrer un français à Moscou chargé de dénicher un modèle unique et planétaire pour la plus grande marque de crèmes anti-rides. Il a donc une sacrée responsabilité, bien plus importante que celle du rédacteur publicitaire.

Pour revenir à la question du rôle de l’écrivain, pensez-vous qu’un romancier doit nécessairement se coltiner des événements comme le 11-Septembre, ainsi que vous l’avez fait dans Windows on the world ou comme l’a fait récemment Jay McInerney avec La Belle vie ?

Oui, même si l’écrivain n’a, par définition, aucune obligation. J’ai été choqué d’entendre Norman Mailer affirmer qu’il ne fallait pas s’approcher du 11-Septembre avant dix ans. C’est d’ailleurs un des arguments qui m’a donné envie de le faire : je me suis dit que j’allais désobéir à cela, même si j’aime beaucoup Norman Mailer. Je pense que s’il y a une crise de la lecture aujourd’hui, c’est peut-être parce que les livres sont devenus inoffensifs. Il est important de prendre des risques, et notamment de se frotter aux tabous, aux limites.

C’est ce que vous appeliez le « nouveau nouveau roman » lors de la sortie de Windows on the world ?

Le point de départ de cet article est une affirmation d’Hermann Broch, qui prétendait que le roman doit raconter ce que seul un roman peut dire. Si vous prenez par exemple Madame Bovary, Flaubert choisi de raconter un adultère ; aujourd’hui, cela nous paraît tout à fait anodin, mais à l’époque, c’était un scandale énorme parce que le sujet était tabou, condamnable. Pourquoi a-t-il choisi de raconter cela ? Sans doute parce que c’était un moyen pour lui de flirter avec les tabous et de faire avancer la littérature dans des zones troubles, des zones qui choquent, de tourner le couteau dans la plaie, en somme. Quels sont les sujets tabous aujourd’hui ? Sans doute la pédophilie, l’inceste… Explorer ces zones-là, c’est intéressant, de même qu’il n’est pas vain d’évoquer le 11-Septembre alors que l’événement vient de se produire. C’est à la fois une curiosité de journaliste, mais aussi un désir de littérature : la littérature, c’est la liberté, tout simplement. Il y a trop de livres inutiles ; il faut essayer de faire des livres impossibles.

Retrouvera-t-on une troisième fois le personnage d’Octave, après Au secours pardon ?

Oui. Au secours pardon est en fait le dernier acte d’une trilogie : dans le prochain, qui sera donc le deuxième, mon personnage sera animateur TV…

Cela ne risque-t-il pas d’être compliqué de faire dans l’originalité à propos de la télévision ?

La télévision, vous pensez que ce n’est pas un sujet tabou ? Je n’ai pas l’impression – mis à part quelques romans satiriques – qu’il y ait eu énormément de livres sur ce sujet. Lorsque j’entame la rédaction d’un livre, je me pose toujours la question de savoir ce que je peux apporter de nouveau sur le sujet, de savoir ce qui n’a pas encore été dit. Sur la télévision, je crois qu’il y a matière… Finalement, peu de personnes ayant connu ce pouvoir central dans la société en ont témoigné. Et puis il y a des choses dont on ne parle jamais, en ce qui concerne la télévision. Par exemple, qui en sont les inventeurs ? Là encore, je suis désolé, mais ce sont les nazis. Les premières émissions de télé ont été réalisées en noir et blanc et mises en scène par les nazis, rue Cognacq-Jay, pendant la guerre. C’est peut-être encore un hasard, mais moi ça m’intéresse que ce soient ces gens-là qui aient toujours été à l’origine des phénomènes de masse actuels. Je n’ai jamais rien lu à ce propos, cela pourrait être un bon début de roman… Mais je ne préfère pas vous dévoiler toutes mes cartouches.

Que vous inspirent les idées de François Bégaudeau sur la littérature engagée ?

Un roman engagé peut donner un bon résultat, mais il y a le risque de faire une oeuvre très manichéenne, avec des gentils et des méchants… Je trouve que son livre sur les profs n’est pas comme cela : on peut à la fois le considérer comme une ode à l’enseignement et, en même temps, comme une sorte d’autocritique de l’impuissance du prof, car les élèves sont parfois très cons, sectaires, débiles, sans aucune volonté d’apprendre. Bégaudeau a donc compris qu’un roman ne doit pas être engagé seulement dans un sens.

Est-ce que les termes « roman » et « engagement » ne sont pas, au fond, incompatibles ? Ne perd-on pas sa liberté d’écrivain si l’on s’engage derrière quelqu’un ou en faveur de quelque chose ?

Je ne dirais pas que c’est antinomique, mais de manière empirique, lorsque j’ai voulu faire un roman engagé – 99 francs est un roman un peu pamphlétaire, une espèce de règlement de comptes avec la pub -, ça donne quelque chose d’un peu manichéen, avec une tendance à caricaturer ; il y a des personnages qui deviennent exagérément héroïques et d’autres exagérément stupides. Or, c’est évidemment plus intéressant lorsque les protagonistes sont les deux à la fois. Je crois par ailleurs qu’il faut considérer que le lecteur est intelligent et qu’il n’a pas besoin qu’on lui dise quoi penser. Voilà ce qui me gêne, dans certains romans engagés. Heureusement, j’ai l’impression qu’il en existe de moins en moins… Mais je pense que Bégaudeau veut surtout dire que les livres doivent parler de notre monde, de notre époque, et oser affronter les sujets chauds. C’est vrai que c’est pas mal de faire un roman sur les banlieues, par exemple.

Dans ce cas, son appel n’est jamais qu’une nouvelle condamnation du nombrilisme germanopratin…

Si on le prend comme cela, ce n’est pas faux. Récemment, dans Le Monde je crois, j’ai lu un article de Douglas Kennedy qui tenait ce discours sur les romanciers français : il trouvait cela curieux que les romanciers français parlent de plein de choses, mais jamais de la France. Personne n’écrit sur la France ! Il a raison : je viens de passer trois ans à parler de la Russie, même si indirectement ça parle de mon pays. J’ai fait un livre sur New York, un autre sur Moscou, et j’ai donc reçu le reproche de Kennedy en pleine figure. Dans une certaine mesure, si Bégaudeau veut dire ça, je suis d’accord. On devrait parler davantage de la France. Certains le font, comme François Taillandier ou Benoît Duteurtre, par exemple… Peut-être que mon livre sur la télévision sera, justement, une manière de revenir en France.

Vous parliez du roman en tant que révélateur du monde d’aujourd’hui. La France n’est peut-être pas le pays le plus adéquat pour parler du monde…

Le véritable problème, je crois, c’est le manque d’ambition. Lorsque j’étais éditeur, j’ai eu le sentiment d’un manque de romans globaux, transversaux, en France. Ce qui est amusant, c’est que le dernier roman très important dans cet esprit, c’est Les Bienveillantes : un roman écrit en français, mais par un américain…

Vous avez été éditeur chez Flammarion. Ecrirez-vous un jour sur le monde de l’édition ?

La chose à révéler ici, c’est que le fait d’être éditeur peut vous dégoûter de la littérature ; c’est ce qui a failli m’arriver. On désacralise tellement le livre qu’on en vient à ne plus avoir envie d’en lire. C’est arrivé à beaucoup d’écrivains qui se sont lancés dans l’édition.

Comment l’expliquer ?

Parce qu’on lit trop de manuscrits, et qu’on passe donc son temps à lire des mauvais livres, des manuscrits pas travaillés. Ca peut déteindre sur vous. En revanche, et c’est aussi cela qu’il faudrait arriver à décrire dans un livre consacré au sujet, il y a une vraie jouissance lorsque vous tombez sur une perle rare et que vous savez que vous allez être à l’origine de cette découverte. Par exemple, un ami m’avait transmis le manuscrit de Simon Liberati. J’ai mis un mois avant de l’ouvrir, parce qu’il provenait d’un proche et que l’on se méfie toujours des amis – on se dit qu’il va falloir répondre parce que c’est l’ami d’un ami, qu’il va falloir lire une merde et trouver une manière polie de la refuser. Mais quand, malgré tout ces préjugés, j’ai lu ce texte qui, à mon avis, a pour lui une vraie grâce, une étonnante fragilité, cela devient absolument excitant : on se jette sur son téléphone pour s’assurer que l’auteur n’a pas déjà signé ailleurs. Ce sont des moments où non seulement on lit pour le plaisir, mais aussi pour le pouvoir. On sent qu’on a un pouvoir sur l’art suprême de la littérature, qui surpasse de loin toutes les autres formes d’expression. On peut avoir un pouvoir en tant que critique, pour révéler quelqu’un, faire vendre un livre, mais ce n’est rien comparé au pouvoir de permettre à quelqu’un de devenir écrivain ! Vous changez sa vie.

Cette reconnaissance de l’écrivain est-elle spécifiquement française ?

Je pense que cela s’est un peu dévalorisé, quand même, avec le temps et avec la masse. C’est un peu plus facile d’être écrivain aujourd’hui, il me semble. Ce n’est plus un statut aussi enviable qu’autrefois.

Cela ne reste-t-il tout de même pas le must du must ? On a l’impression qu’on ne peut rester dans l’histoire qu’à la condition d’avoir écrit…

C’est peut-être encore le seul aspect sympathique de la littérature. Cela signifie aussi que ça n’est peut-être pas encore complètement moribond…

Que dire des auteurs que vous avez côtoyé en tant qu’éditeur ?

Je vais vous répondre quelque chose qui ne me fâchera avec personne : je suis très fier d’avoir été le dernier éditeur de Guillaume Dustan, d’avoir publié ses deux derniers textes, Dernier roman et Premier essai. A mon avis, c’est un auteur qui a été largement sous-estimé. Vers la fin de sa vie, ses textes s’apparentaient davantage à des fragments, des bribes, mais il y avait une musique à la Artaud… Lui aussi, d’ailleurs, a connu ce problème d’image, du fait d’avoir trop joué avec sa personne publique au détriment de la perception de son travail. Et peut-être qu’il en est mort. C’est un jeu mortel, n’est-ce pas ? J’ai aussi une autre gloire : celle d’avoir sauvé L’Atelier du roman, puisque La Table Ronde avait décidé d’arrêter le mécénat et que la revue était menacée de disparition. Pour moi, c’est l’une des meilleures revues de réflexion sur le roman. C’est dans ces moments-là qu’on se dit qu’on a un réel pouvoir, qu’on peut être utile, et que quand tout cela sera terminé on pourra toujours se regarder dans une glace.

Il y a d’autres sujets sur lesquels vous savez que vous écrirez un jour ?

Non, d’ailleurs je n’aime pas trop raisonner comme cela parce que le sujet d’un livre n’est pas essentiel. Si on prend le cas d’Au secours pardon, ce n’est pas un livre sur le mannequinat. Je trouve triste qu’aujourd’hui on réduise les livres à des sujets – j’ai moi aussi ce défaut en tant que critique, probablement. La Belle vie de Jay McInerney, par exemple, n’est pas un livre sur le 11-Septembre, mais sur la crise de la mi-vie d’un groupe de riches new-yorkais, sur la culpabilité ; ce sont des victimes qui se sentent coupables alors qu’elles ne sont pour rien dans cet attentat. Ce serait comme de dire que La Possibilité d’une île est un livre sur Raël. Ca me paraît un peu réducteur…

Ne faudrait-il pas, finalement, faire un livre sur rien ?

C’est ce que voulait Flaubert ! Peut-être que je suis encore trop jeune et inexpérimenté pour cela, mais un jour j’y arriverais, vous verrez (rires). Et ce jour-là, vous me le reprocherez ! (Rires) Il m’arrive d’aller voir des films en projections presse en présence de l’équipe. Quand on n’a pas aimé, vous ne savez jamais quoi leur dire… alors vous dites : « Ca ne ressemble à rien… ». Ca peut être pris comme un compliment.

Propos recueillis par et

Au secours pardon, de Frédéric Beigbeder (Grasset)

* cf. La Revue Littéraire #30 – printemps 2007 (Editions Léo Scheer)