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Nul n’est prophète en son pays, dit le dicton… Arnaud Fleurent-Didier vit ce paradoxe puisque ses disques ne sont sortis qu’au Japon. Frenche Touche, galerie d’objets touchants, lui donne sa chance en France, en l’intégrant à une écurie regroupant d’autres outsiders (Jérôme Attal, French -ex-Pélouèyre-, Flop…) partageant l’envie de produire des chansons exigeantes et essentielles. Loin de se complaire dans un rôle de beautiful loser, il présente sans faux semblant ses rêves de pop idéale et fière.

Chronic’art : La réalisation de ce disque t’a demandé plus de deux ans (janvier 2001 – mars 2003). Quelles sont les raisons de ce délai ?

Arnaud Fleurent-Didier : C’est un disque terrible, très dense, très riche, j’ai beaucoup travaillé. Il y a de la musique partout, des styles différents, beaucoup de parties, des arrangements qui m’ont pris du temps. Et puis des textes très écrits, longs et narratifs, avec un début, une fin, un point d’orgue… Je crois que ce travail se sent, que les textes vont parler aux gens, leur parler intimement, et les encourager dans leur recherche personnelle. J’ai fait un autre disque entre-temps pour les japonais qui s’impatientaient un peu (avec Ema Derton). J’ai tergiversé avec d’éventuels producteurs, perdu ainsi beaucoup de temps avant d’avancer avec French Touche. Et puis j’ai un boulot à côté, je ne peux pas faire de la musique tous les jours. Mais tout ça a participé au disque et j’en suis heureux.

On connaissait tes disques sous le nom de Notre-Dame, or ce Portrait du jeune homme en artiste paraît sous ton véritable nom : Arnaud Fleurent-Didier. Est-ce un nom dont tu étais lassé ou le signe d’une nouvelle direction pour toi ?

Après mon deuxième album, Chansons françaises, le nom de Notre-Dame m’a lassé assez vite. C’était juste le titre du premier morceau du premier disque. J’aimerais qu’il corresponde à un vrai groupe, mais il n’y a plus grand monde autour de moi. Je trouvais mieux que Portrait du jeune homme en artiste soit signé d’un vrai nom qu’on trouve dans l’annuaire.

Au delà du titre, est-ce que cet album est vraiment un autoportrait ?

Le titre ne dit pas autoportrait. Et j’aimerais surtout que d’autres s’y retrouvent. J’ai voulu pour ça traiter de questions essentielles, qui reviennent souvent chez les gens qui m’entourent : celui ou celle qui veut quitter son job pour un projet personnel, l’artiste incompris qui traîne à la Fnac, le type qui n’a rien fait et qui en souffre, celui qui veut quitter sa femme… C’est peut-être aussi un autoportrait, inspiré de faits réels, mais stylisés, romancés ; la rime y compte toujours plus que le fait.

A nouveau, sur ce disque, on sent une grande ambition musicale : tu y joues d’un nombre impressionnant d’instruments (piano, guitare, basse, batterie, violon…). Quelle est ta formation musicale ?

Un peu de piano classique, et puis le reste en autodidacte. Pour cet album, j’ai voulu apprendre le violon, m’initier au violoncelle, et me perfectionner à la batterie. J’y prends de plus en plus de plaisir.

Tes chansons te mettent en scène dans ta condition d’artiste et, même si on peut imaginer qu’il y a parfois une distance entre ta personne et ce qui est produit, ne pourrais-tu pas devenir le mythe de ta propre vie ?

Pour moi, le jeune homme du disque n’est pas mis en scène dans une condition d’artiste. C’est juste un type qui cherche à se réaliser « autrement « . Avant la dernière chanson, on ne le voit jamais en train de créer. Quand il évoque le travail artistique, c’est plutôt un projet devant lui, ou juste un constat d’échec et d’impuissance. Il n’y a pas pour moi de « condition » d’artiste, ni d’assurance chômage à défendre. Les vrais artistes sont des chercheurs, des apprentis qui étudient sans cesse de nouvelles disciplines, et qui s’en servent pour informer le monde. Il y a juste un « devenir » d’artiste, comme le montre la fin du disque. A ce moment, le disque lui-même est désigné comme l’aboutissement de mon parcours personnel. Mais il ne s’agissait pas de se complaire dans l’autofiction. J’ai voulu alors styliser au maximum mon rapport à l’art, par exemple en utilisant la peinture, qui m’était totalement étrangère, et en me mettant en scène en train de réaliser la pochette du disque (voir la bande annonce). Je crois qu’il faut lutter contre cette tendance à l’autofiction qui nous contamine tous. Tout en reconnaissant ses mérites, on peut continuer à faire des choses belles, pensées et travaillées avec une intention.

Tu n’hésites pas à te présenter comme une « faiblesse de la nature ». Est-ce quelque chose que tu assumes parfaitement ?

C’est quand même je crois ce qu’il y a de plus simple à assumer. « Je penche du côté où je vais tomber » dit une chanson de French, indépassable. Mais ça peut devenir aussi une facilité et une figure de style de se rabaisser, de noircir le tableau, pour faire passer des idées plus fortes, et créer une sorte de dynamique dans le lyrisme. Rester tout en bas, vraiment faible et déprimé, je n’ai jamais connu ça.
Certains de tes titres, à l’écoute, ont une forme assez « cinématographique » : on y découvre des histoires, des drames, de la comédie… on pense beaucoup à Truffaut et l’ambitieux et décalé Antoine Doisnel (peut-être aussi à Jacques Demy pour le côté tragique et coloré en même temps). Quelles influences a le 7e Art sur toi ?

Je passe ma vie au cinéma. Alors sans doute dans la construction des morceaux, leur ambition narrative et lyrique, ça m’influence.

Tu as également enregistré quelques instrumentaux qui pourraient parfaitement être utilisés pour illustrer des images. Est-ce que l’écriture d’une musique de film te tente ? Si oui avec quel réalisateur aimerais-tu travailler ?

J’aurais vraiment aimé faire la musique de NEMO, un gros truc familial, beau et gai, un peu à la manière d’Oum le dauphin de Michel Legrand. Sinon ça ne me tente pas plus que ça. Une B.O., après des chansons, je vois plutôt ça comme une régression. Pourtant tout le monde trouve que c’est la classe. Ca montre bien la régression de l’écoute de notre époque, on a besoin d’images pour se dire que la musique est bien. Alors pour la reconnaissance publique, peut-être…

Paris est très présent dans tes chansons. C’est une importante source d’inspiration ou un terrain d’exercice pour te mesurer à Trenet, Ferré, Aznavour et les autres ?

Je parle des choses qui me touchent, dans lesquelles je me retrouve. Chanter Paris, c’est vrai, c’est un peu cliché. Mais je crois qu’il y reste des lieux à incarner encore inédits, ou d’autres manières de les voir. J’y trouve encore ce « XXIe arrondissement ».

Tes disques sont « référençables » (on y devine des influences) mais pas « référencés » (tu ne cites pas de façon explicite) : quelle serait la tradition à laquelle tu pourrais le mieux t’identifier ?

C’est sans doute un peu naïf, mais je ne vois pas tellement de tradition dans notre manière de produire de la musique aujourd’hui. Je crois qu’on invente des choses plutôt. Dans l’écriture par contre, je trouve plus des choses qui me plaisent dans le passé. Un style moins anecdotique peut-être. Mais je vois des gens écrire avec des intentions similaires autour de moi. C’est juste une tradition d’intelligence, d’humour et de bon goût qu’il faudrait défendre. Parce que je crois qu’il y a un vrai grand public pour ça. Mais les décideurs de l’industrie du disque, qui viennent souvent de la pub et sortent pour la plupart de Sup de Co, y sont peut-être moins sensibles.

Pour la première fois, en forme de clin d’oeil, tu te permets pourtant de reprendre, en les transformant, les vers d’un autre : l’ouverture de Les Poètes ont quitté Paris fonctionne en écho de Les Artistes de Léo Ferré. Est-ce que l’on te prend la main dans le sac ou est-ce là une référence assumée et volontaire ? Quel rapport entretiens-tu avec l’oeuvre de Ferré ? Est-ce que tu t’identifies à sa position de paria dans le show business ? Est-ce que tu penses, comme il l’a fait, t’affranchir du format chanson pour explorer des contrées moins empruntées ?

La chanson de Ferré c’est Les Poètes. Donc Les Poètes ont quitté Paris, c’est totalement assumé, une sorte d’hommage. Il a fait des chansons sur la vie de couple et l’amitié qui me plaisent beaucoup, et d’autres trucs peut-être un peu bâclés qu’on ne comprend pas toujours. Ses chansons très longues ont quand même de l’allure. Je ne savais pas qu’il était paria du showbiz.

Dans certaines chansons, on sent une forte envie de reconnaissance (Devenir quelqu’un, Rock critique) en même temps qu’une grande frustration devant ce succès qui ne vient pas (Mon disque dort). Là encore, le parallèle avec La Vie d’artiste de Ferré est tentante. C’est une préoccupation réelle ou une boutade ?

Je trouve ça grotesque et vulgaire, mais c’est un peu en moi quand même, l’envie d’arriver, l’envie de convaincre. Ca me passe un peu d’ailleurs, c’est vraiment entre 25 et 28 ans, l’âge de la prétention. Je crois qu’ensuite on doit retrouver suffisamment d’estime personnelle. Le portrait du « jeune homme » en artiste traduit bien ça, même si je ne le chante pas explicitement.

L’année dernière, une compilation intitulée Comment l’amour est mort est sortie au Japon. Quelle est réellement la notoriété de Notre-Dame dans ce pays ?

Quand la chanson française était hype là bas, Notre-Dame avait une très bonne cote. Aujourd’hui je reste un compositeur frenchy atypique avec une base de quelques milliers de fans très gentils. Pas tellement de développement possible, ils ne comprennent pas les textes, mais leur écoute est attentive et ils sont encourageants. Ema Derton a plus d’avenir que moi.

Que penses-tu des Bénabar, Delerm ou autres Biolay que la presse a élu représentants de la nouvelle chanson française ? Y en a-t-il dont tu te sentes proche en particulier ?

Bénabar et Delerm, je connais mal. Ils ont l’air malin, et doivent bien connaître leur métier. Mais souvent leurs chansons m’ennuient avant la fin. Biolay en revanche, c’est rien, ça ne me dit rien, ça ne me fait rien, et je crois que ça ne prétend à rien. C’est la génération de nos grands frères qui a fait la culture des années Inrocks, qui est passée à côté de tout, qui se dit que ça lui parle. C’est sans doute juste un type sympa qui connaît la musique. Tous ces projets assez formatés m’ennuient très vite. Pas par dégoût du format « chanson française », mais parce qu’on sent qu’il ne reste plus grand-chose de l’énergie du début.
Alors j’écoute plutôt les copains, plus ou moins proches, et j’y trouve des choses qui me parlent par moment de manière incroyable. Je ressens plus ça nulle part, c’est sûr. Quand j’étais ado, j’écoutais Lenoir, certains titres me donnaient des ailes, de l’espoir, envie d’écrire et de chanter… Aujourd’hui, je vois un peu l’envers du décor, la médiocrité du monde de la pop et des ambitions de chacun. Ceux qui partageaient mes goûts et mes envies ont arrêté depuis longtemps. C’est les chansons qui me tiennent. Alors, parce que j’ai pris le temps qu’il faut pour entrer dans ses disques, j’écoute French. Et puis des choses belles et gaies et prometteuses, comme le premier album de Stéphane Massy (alias Tante Hortense, créateur du Son du mois). Les chansons comme Que tu es douce ou Une Bite sur le poignet me donnent des larmes de joies (titres à écouter chez http://www.frenchtouche.com/chez French Touche, ndlr). Et je me demande : comment produire, formater ces types géniaux pour qu’ils touchent un plus grand nombre, tout en les préservant ? Et si mes disques devenaient un jour aussi chiants que ceux des types connus ?

Qu’écoutes-tu au quotidien ?

Tout ce qui passe, rien qui reste.

A ton sens, qu’est-ce qu’une bonne chanson ?

Il y a les chansons classiques, couplet / refrain, bien écrites, respectueuses de leur forme, les tubes sont souvent comme ça. Et puis celles qui violentent cette forme, qui transgressent, qui donnent l’impression d’inventer ; elles sont souvent plus longues, leurs textes moins explicites… ça peut être très bon aussi je crois. Je pense avoir réussi à mélanger un peu les deux. Mais il me paraît plus sain de toujours viser si possible un certain classicisme, quelque chose de pur. Les autres chansons doivent arriver comme par accident.

Jérôme Attal, dans son blog, te présente comme « un anachronisme vivant et pourtant plus moderne que n’importe quel jeune compositeur actuel « . Souscris-tu à cette définition ? Si certains représentent la « nouvelle chanson française « , incarnes-tu à ta façon une manière de « nouvelle variété français » qui aurait conservé l’ambition et la qualité de l’esprit originel ?

Je ne me sens pas du tout anachronique. On dit ça de moi parce que je ne mets jamais de Reebok. Mais je crois aussi que c’est nouveau et très moderne ce que je fais. Je n’ai jamais vu de disques comme les miens. Je sens que beaucoup de gens autour de moi pourraient faire des disques comme ça, mais je n’en entends jamais. Ca va venir…

Avec ce même Jérôme Attal, vous avez écrit Mon amour oublie que je l’aime, que tu as enregistré, et qui est depuis au répertoire de Florent Pagny, avec quelques modifications. Peux-tu nous en dire plus sur l’histoire autour de cette chanson ? Envisages-tu d’écrire pour d’autres star ? Lesquelles ?

Pagny chante une chanson merdeuse qui porte le même titre que le morceau que j’avais composé sur un texte de Jérôme. Nous avions déposé le titre, l’éditeur de Pagny ne pouvait plus l’exploiter. C’est une belle histoire de pognon, d’éditeur véreux et de petite ambition d’auteur. J’en suis sorti sali parce que j’ai touché du fric en essayant d’aider les copains, et il y a beaucoup de gens pour trouver ça dégueulasse, mais grandi aussi parce que pour une fois j’ai défendu mon travail. Et plus cette histoire rebondit, plus je sais où je vais. Je n’ai pas l’intention d’écrire pour ce genre d’interprètes-stars qui négocient 30% des droits d’auteurs pour accepter de salir un titre. Encore trop jeune pour adhérer à cette logique du pire. J’écris pour des gens que j’aime et qui veulent faire des choses belles, intimes ou grandioses. Je veux qu’on prenne confiance en nous, qu’on travaille beaucoup, qu’on se perfectionne, pour faire les titres imparables qu’on rêverait d’entendre. Je voudrais que mon disque donne du courage aux gens pour entreprendre les choses belles qu’ils portent en eux. Tout ce petit milieu de la musique a les moyens d’échapper à ce système de formatage grossier, et pourtant, combien de bons disques fait-on en France chaque année ?

De tous les rôles que tu tiens (pygmalion de Ema Derton, auteur, arrangeur, compositeur, interprète…), quel est celui que tu préfères ?

C’est vrai que je suis assez multitâche aujourd’hui. Il y aussi le travail, et l’amour… J’aime bien que la pochette du disque montre un peu ça, en découpant ma tête en plusieurs tranches. Tous ces rôles m’ont paru nécessaires en leur temps. Maintenant plus j’avance, plus je dois faire des choix. Mais faire les chansons, c’est du sérieux. Si je cherche là où je trouve le plus de joie, c’est lorsqu’un texte trouve sa musique, ou l’inverse, quand un refrain démarre, quand je sens qu’un titre pourrait naître. Souvent ça ne donne rien, parfois ça marche. Et quand je regarde un peu derrière moi, et que je vois mon disque, je tremble encore : Il est terrible.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Portrait du jeune homme en artiste