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Comme le dessin, une musique animée est une musique « douée d’âme ». Sur Triggers, entre pop et dessins, rires et frissons, la frêle April March papillonne, toujours avec talent. Rencontre avec une des artistes les plus intrigantes de l’année.

April March : Je suis née à New York, j’habite à Brooklyn. J’ai commencé la musique quand j’étais très petite. Ma famille était particulièrement musicienne, nous chantions tout le temps : dans la cuisine, dans la voiture…

Chronic’art : Il parait que tu as enregistré avec Brian Wilson, des Beach Boys ?

Oui, c’est vrai. Il aimait bien ma musique, ma voix, et il a voulu enregistrer des démos de mes chansons. On a fait une vieille chanson des Beach Boys, des early sixties, qui n’est jamais sortie, très douce, très « girl-group ». J’aimerais beaucoup que ces bandes sortent un jour en disque, mais c’est très compliqué, à cause de son entourage. Brian a les bandes, je suis sûre que ça ne le dérangerait pas de les sortir, mais ses avocats, les gens qui travaillent pour lui, verrouillent tout. Il ne prend aucune décision. Ca n’a pas vraiment changé.

D’où vient ta culture française ?

Ma mère était très francophile, et quand j’étais petite elle me faisait écouter Françoise Hardy, Serge Gainsbourg. J’aimais beaucoup cette musique, je la connaissais par coeur, et même plus tard, au lycée, j’ai voulu en savoir plus sur la chanson française. J’ai appris à jouer de la musique en faisant des reprises de chansons françaises. Maintenant je n’en ai plus vraiment besoin, mais c’était une bonne manière pour moi d’apprendre à arranger des chansons, à composer.

Comment as-tu rencontré Bertrand Burgalat ? Il a composé et arrangé la majorité de ton nouvel album. Tu ne crains pas que le public considère ce disque comme un « side-project » de Bertrand, plus que comme ton disque à toi ?

Je n’ai pas vraiment le souvenir des dates… Ca doit faire cinq ou six ans que je le connais Bertrand. Mais il a fait des disques de son côté et moi aussi, avant que nous ne travaillions sur celui-ci. Je n’ai pas peur de l’opinion des gens. Nous avons fait ce disque ensemble, et nous aimons travailler ensemble.

C’est un disque très ambitieux musicalement, alors que la chanson française actuelle est très intimiste et peu arrangée…

Je trouve ça bien. C’est un challenge. C’est vrai qu’il n’y a pas assez d’ambition dans la pop musique actuelle. Dommage.

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Soit il apportait la musique et j’écrivais les textes, soit c’est moi qui venais avec des textes, et il composait les mélodies. Il a fait tous les arrangements, mais en suivant également mes propositions.
Bertrand et toi avez aussi une manière plutôt intellectuelle d’approcher la musique. Il y a des références littéraires, le disque a un côté conceptuel… pas forcément accessible…

Je crois que nous sommes très intellectuels Bertrand et moi. Nous avons des références communes et provoquons cette complexité de manière naturelle. Je ne pourrais pas écrire des textes simples, poppy. J’aime bien chanter quelque chose de substantiel. Et je crois que Bertrand a besoin de textes comme ça, pour mettre au défi son imagination et sa créativité. Nous ne sommes pas des gens simples, donc nous ne faisons pas de la musique simple.

En même temps, malgré les références littéraires ou cinématographiques, les influences musicales sont relativement populaires. C’est de la musique pop, avant tout ?

On est intellectuels, mais on n’est pas snobs, je crois. Donc nos influences viennent de partout. Bertrand aime Ravel, mais aussi des choses plus simples, plus catchy. Nos influences couvrent un champ très large.

Quelles sont les plus importantes ?

C’est une question difficile, à laquelle j’ai toujours du mal à répondre. J’en ai beaucoup : de mes lectures, de la musique… en observant les gens aussi… Le meilleur livre que j’ai lu récemment est un livre de J.M. Coetzee sur l’Afrique du Sud. Je lis actuellement un livre excellent de l’écrivain italien Italo Svevo. Sinon, j’aime bien écouter les stations de radio, où il y a un docteur ou un psychologue, que les gens appellent pour raconter leurs problèmes, et demander des conseils. Ca ne me donne pas directement des idées de chansons, mais ces émissions donnent des exemples des différentes expériences rencontrées par les gens dans les grandes villes, et je trouve ça fascinant. Vous avez ça en France ?

Oui, souvent très tard la nuit, des psychologues avec des voix très graves, très compatissantes…

Oui, exactement. Mais à New York, il y a deux radios qui ne font que ça, 24h sur 24. Il n’y a également pas de très bonnes radios musicales, en plus des radios hip-hop que j’écoute aussi. J’aime bien le hip-hop.

Ca ne te donne pas envie d’en faire, si tu aimes ça ?

Du hip-hop ? Non… (rires) Je crois que je n’en serais pas capable. Mais je vais passer des disques aujourd’hui à radio Nova, c’est tout ce que je peux faire s’approchant de ce genre musical. Sinon, j’ai fait des chansons plus groovy quand j’étais plus jeune…

Tu vis à Brooklyn, tu connais la scène rock là-bas ?

Non, ça ne m’intéresse pas trop. C’est bien que ça existe, mais je n’y vois rien de vraiment neuf. Il y avait des groupes dans les 70’s qui jouaient beaucoup mieux la même musique que les Strokes. Je préfère les originaux aux copies.
Tu ne fais pas que de la musique pour gagner ta vie ?

Non, j’ai aussi longtemps travaillé dans l’animation, pour les dessins animés Ren and Stimpsy. Et puis je fais du graphisme, mais plus commercial qu’artistique. J’ai quand même participé à une exposition dans une galerie cette année.

Et quel lien fais-tu entre le dessin, l’image, et la musique ?

Ils se nourrissent l’un l’autre. Le rythme et le timing sont des notions très importantes pour un animateur. Naturellement ce métier fait aussi partie de mon background musical. Beaucoup d’animateurs sont aussi musiciens. Les dessins-animés des 50’s, Bugs Bunny, Betty Bop, étaient dessinés par des musiciens qui avaient tous, parallèlement, leurs groupes de jazz. Personnellement, ce second métier explique aussi sans doute le caractère très visuel de mes lyrics. Chaque chanson de Triggers peut être assimilée à un paysage. Par exemple, ce paysage de forêt, sombre, fantastique, qui illustre la pochette, ou par exemple un paysage de cité spatiale, qui se déplace. Toujours un peu fantastiques…

Tu penses faire des vidéos, des animations autour de ces chansons ?

Je ne sais pas, je pourrais le faire. Mais c’est bien aussi de laisser l’imaginaire des auditeurs fonctionner dans ces cas-là.

Tu es populaire au Japon ? Parce qu’il me semble que Tricatel vend pas mal de disques là-bas, et ta culture française, ton goût pour l’image, devraient plaire à ce public…

Je ne sais pas. Je ne suis jamais allé au Japon. Je crois qu’ils aiment plus la chanson ou la pop française proprement dite. Or je suis américaine. Je ne sais pas. Mes disques se vendent mieux aux Etats-Unis où j’ai pas mal tourné aussi. Jusqu’en 1987, je jouais dans des groupes, et on tournait énormément.

Pour cet album, tu vas jouer avec AS Dragon, sur scène ?

Non, ils sont trop occupés en ce moment. Je vais faire quelques dates avec le batteur Larry Mullan, qui a joué avec Iggy Pop ou Les Residents. J’espère aussi qu’il y aura Kid Congo, qui a joué avec Nick Cave, les Cramps et le Gun Club. J’ai déjà joué avec un membre du Gun Club il y a longtemps, c’était vraiment bien.

Tu as déjà une longue carrière derrière toi. Tu éprouves toujours autant de plaisir ? Qu’est ce qui a changé pour toi ?

J’adore ce métier. J’ai un bébé aussi maintenant, ce sera sans doute moins facile de faire des concerts, de voyager. Mais j’espère que ce nouveau disque plaira aux gens. J’en suis très fière pour ma part.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Triggers