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L’auteur de « V pour Vendetta » et des « Watchmen » revient sur From hell et sur les obsessions qui hantent son oeuvre. Héraut malgré lui de l’apocalypse, thuriféraire subversif (avec Frank Miller) des comics américains, il répond à nos questions depuis Londres, théâtre des aventures de « son » Jack l’Eventreur.

La rencontre avec Eddie Campbell

Au tout début de ma carrière, dans les années 80, je me suis retrouvé chez Brighton Comics, où j’ai découvert beaucoup de fanzines. La majorité des Comics books étaient édités de façon indépendante et n’étaient photocopiés qu’à quelques dizaines d’exemplaires. Eddie Campbell éditait l’un d’entre eux. A l’époque je travaillais sur un projet à très bas budget nommé British Marvels. Nous avions essayé de restreindre sensiblement nos coûts pour mettre en place ce magazine indépendant sur la bande dessinée. Un des premiers livres que j’ai reçu et critiqué était celui d’Eddie Campbell. J’avais été tout de suite impressionné par son dessin très personnel et par sa narration graphique. Nous nous sommes rencontrés après la publication de mon article sur son livre. Coup de chance, il appréciait beaucoup mon travail ; et c’était évidemment réciproque. Nous avons alors évoqué les possibilités d’une collaboration future sans pourtant parvenir à formuler un sujet qui soit en accord avec nos deux personnalités. Le style d’Eddie n’est pas facile, mais l’histoire que je tentais d’élaborer pour From hell devait absolument être étrangère à toutes les narrations habituelles.
Au début des années 90, quand j’ai commencé à sérieusement réfléchir à ce qui deviendra par la suite From hell, j’ai réalisé qu’il m’était impossible de traiter le thème de Jack l’éventreur sans Eddie. Parmi les nombreux auteurs du monde des Comics, il est un des plus réalistes. Et par réaliste, j’entends non pas un dessin en lignes claires, cristallines, épurées et colorées ; mais au contraire, un style tourmenté et flou qui dénote une perception singulière du réel. Eddie dessine comme nous voyons, c’est-à-dire à travers un grand trou noir qui débouche sur le flou. Il y a aussi dans sa réalisation des relents de réalisme social, aspect essentiel pour qui voudrait représenter l’époque « fin de siècle » de Londres.
Le monde réel est un espace où des choses ordinaires se succèdent dans un cadre d’apparence banal, entrecoupé par des irruptions violentes de meurtres terribles et de catastrophes. Lorsque Eddie représente quelqu’un en train d’acheter une pomme, on le croit instantanément ; lorsqu’il dessine le meurtre atroce d’une prostituée, on le croit aussi immédiatement. L’impact en est d’autant plus fort.
La genèse de From hell

Pour construire l’histoire de From hell, j’ai longtemps travaillé sur toutes les théories qui gravitaient autour de Jack l’Eventreur, même les plus abracadabrantes ou les plus contradictoires. Ce mythe naissant a été provoqué par la présence d’une multitude de croyances autour de sa personnalité. J’ai ainsi examiné toutes ces pistes, ainsi que le contexte, l’histoire, la politique de cette période. A travers la simple histoire de Jack l’Eventreur, j’avais en effet accès à toute une masse critique sur Londres, son architecture et son histoire, sur les serial-killers, sur la politique anarchiste, etc. Mes sources ont été ainsi très diversifiées : essais cliniques, sociologiques, historiques, géographiques, littéraires. Le travail de recherche parallèle à l’histoire de ce personnage a donc été très long. C’était la première fois que je travaillais autant pour préparer un scénario. Il faut dire aussi que les autres portaient tous sur des histoires strictement inventées.

Jack l’Eventreur, tournant du siècle

J’ai vite compris lors de mes études préliminaires que les années 1880 constituaient le véritable tournant vers un nouveau siècle. Et Jack l’Eventreur personnifiait parfaitement tous ces changements, notamment l’émergence d’une culture urbaine violente, l’apparition de meurtres de masses, etc. L’avenir du XXe siècle se préparait déjà aux alentours de 1880 : naissance prochaine de Hitler, débuts de la recherche sur les atomes, etc. D’un point de vue purement métaphorique, les meurtres de Jack l’Eventreur incarnent ce passage violent vers une nouvelle ère. C’est aussi un symbole fondateur de la culture contemporaine.

Post-humanité et apocalypse

Effectivement, ces deux thèmes récurrents obsèdent autant mon esprit que mon œuvre. Mais tout dépend de ce que l’on entend par l’humanité : si ce que nous sommes actuellement est l’humanité, alors oui, effectivement, on se dirige progressivement vers la post-humanité. Mais est-ce pour autant quelque chose de négatif ? La technologie avance vite. L’humanité n’est pas un nom fixe ; elle est un processus toujours en mouvement. Il ne faut jamais oublier que tout est processus et que ce que nous allons atteindre bientôt n’est qu’une forme de continuité plus ou moins directe. Et l’information se place au centre de ces changements. Jusqu’à maintenant, nous avons réussi à suivre humainement la vitesse de l’information. Mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quand pourrons-nous suivre le rythme effréné de l’information dictée par les machines ? Je pense que nous atteignons un stade de non-retour où l’information va devenir plus aliénante qu’utile, trop rapide pour que nous puissions la contrôler. N’oublions jamais que tous ces changements sont exponentiels.
L’information est comme une eau bouillante qui va atteindre un paroxysme au cours duquel tout va changer, y compris l’essence même de l’information. Que sera-t-elle ? Je n’en ai aucune idée…Ce ne sera pas peut-être pas une post-humanité à proprement parler, mais juste une évolution naturelle de l’humanité.

Censures

Il y a effectivement un problème de censure dans tous les pays anglo-saxons, de l’Australie à l’Angleterre en passant par l’Afrique du Sud. Mais comment s’en étonner ? Si un pays dictatorial et raciste comme l’Afrique du Sud m’a censuré, pourquoi en être surpris ? C’est un Etat policier, qui a toujours pratiqué ces méthodes… Pour From hell, nous avons eu quelques problèmes dans ces pays-là, mais il ne faut pas oublier que ce n’est ni une bande dessinée pornographique, ni des dessins gratuitement violents. Il s’agit d’un travail artistique qui ne doit en aucun cas passer sous le couperet de la censure.

Comics et fascisme

On m’a souvent reproché d’établir un lien entre les comics américains et une certaine idéologie fasciste. Mais je ne suis pas le plus virulent à ce sujet : il n’y a qu’à écouter les positions d’Art Spiegelman. Je n’irais pas jusqu’à affirmer que les comics américains véhiculent une idéologie fasciste de façon ouverte et assumée. Toujours est-il que les récits naïfs et trop dichotomiques des comics américains sont effectivement à rapprocher d’une manière populiste de voir les choses. Mais comment introduire dans ces récits fondamentalement simples et « entertaining » une dose de complexité et de conscience politique ? Tout cela est très dur. Les comics ont réellement bercé mon enfance. C’est un genre fantastique, du simple loisir, de l’évasion. Ces super héros ne sont pas des Adolf Hitler en puissance, il ne faut pas exagérer. Mais ils pourraient l’être ! Dans The Watchmen, j’ai essayé de déconstruire ce message latent. Mais il est maintenant temps de reconstruire d’autres mythes, plus valides. C’est le sens de mon travail actuel.

Propos recueillis par et

A lire, notre chronique de From hell