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Déjà remarqué avec son précédent moyen métrage, Du soleil pour les gueux, Alain Guiraudie est décidément une voix à part dans le cinéma français. Après son western dans le plateau du Larzac, il nous offre cette fois un récit ouvrier d’une rare sensualité, récompensée par le Prix Jean Vigo 2001. Rencontre avec le chef de file d’une génération de cinéastes prometteurs.

Chronic’art : Ce vieux rêve qui bouge parle d’un monde en perdition, celui des usines, mais aussi des espoirs déçus du monde ouvrier, qui au lieu de lendemains qui chantent n’ont connu que la crise et le chômage…

Alain Guiraudie : Ca faisait longtemps que j’avais envie de faire un film autour de ces sites industriels sinistrés et de la fin du monde ouvrier issu de la révolution industrielle. J’avais envie de parler de ces travailleurs, que l’on avait pendant longtemps mythifiés, qui avaient été des figures porteuses d’espoir, d’un avenir meilleur, et de toute les croyances communistes. Vers la fin des années 70, les usines de l’industrie lourde ont commencé à fermer, il y a eu des vagues de licenciements ; des petites villes de Lorraine ou du Sud Ouest, qui ne vivaient que de ça, ne s’en sont jamais remises. Je voulais évoquer également une certaine idée du travail. Nos parents ont connu le plein emploi, puis brusquement, une crise à laquelle ils n’étaient pas du tout préparés. Aujourd’hui, la précarité est devenue plus banale et moins effrayante. Notre génération a appris à vivre avec le chômage et n’a plus le même rapport au travail.

Il était au début question de réaliser un documentaire…

Oui, mais je me suis très vite aperçu que je n’avais pas vraiment la fibre documentariste. D’autres -les gens de la télé ou de la presse- font ça mieux que moi. Et puis surtout, je n’arrivais pas à trouver un angle neuf pour aborder le problème.

La question de l’homosexualité, dans ce milieu où domine une certaine idée de la virilité, fournit tout de même une approche originale…

A l’époque où j’ai conçu l’idée de ce documentaire, j’écrivais aussi une fiction, une histoire de désir entre hommes ; un trio où chacun désirait l’autre mais la situation ne permettait à aucun de se satisfaire. Mes deux projets s’opposaient complètement, et c’est ce qui m’a donné l’envie de les réunir ! Cela m’a permis d’extraire ce film « en usine » du réalisme documentaire et, d’un autre côté, d’échapper à l’imagerie homosexuelle traditionnelle. Transposer cette histoire de drague et de séduction dans ce monde du travail où règnent ces mythes virils m’intéressait beaucoup. Il y a un côté « anti gay-pride » dans mon film. Je n’ai pourtant rien contre la gay-pride, qui est une chose importante, mais je crois qu’il ne faut surtout pas que l’homosexualité soit représentée comme liée à certaines classes sociales ou zones géographiques. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers ont des idées préconçues sur l’homosexualité, l’associent tout de suite à la bourgeoisie, et pensent qu’un pédé doit gagner minimum 10 000 balles par mois ! Pourtant j’ai rencontré plusieurs ouvriers homosexuels, comme ce mineur retraité qui avait découvert son homosexualité à la mine, quand il avait 16 ans, dans les années 30. Et ce n’était pas un cas isolé…

Une autre chose importante dans le film est la différence d’âge : en plus d’un dialogue entre hommes qui se désirent, c’est aussi un dialogue générationnel…

Cette histoire de différence d’âge me préoccupait, car je la trouve assez fréquente dans les couples homosexuels, plus encore que chez les hétéros. Sans doute parce que ceux qui vieillissent sont naturellement attirés par la jeunesse, et que les jeunes cherchent parfois une figure paternelle. C’est une chose, néanmoins, que je n’ai jamais vue au cinéma. Comme cette histoire d’apparence physique, cette représentation des homos comme des gens beaux, aux traits délicats et efféminés…
C’est vrai que le casting révèle un refus absolu du glamour. Pourtant les comédiens ont tous un physique marquant, ils ont des visages que l’on retient. Comment avez-vous trouvé vos comédiens ?

Je n’ai vu que quatre ou cinq personnes par rôle. Je choisis vraiment les acteurs au feeling, sur une entente tout autant que sur leur apparence physique. Le vieux est un chanteur lyrique, je le voulais déjà pour Du soleil pour les gueux, mais ça n’avait pas été possible. Au moment du casting j’ai tout de suite pensé à lui. Pour le jeune, il m’a plu parce qu’il trimballait un vécu sur son visage, je le trouvais assez crédible. En plus, il accroche très bien la lumière. Il n’est pas évidemment beau, mais je crois que c’était aussi mon travail de dégager une forme de beauté en lui, comme pour les autres. De toute manière, quand je vois un acteur, je m’intéresse d’abord à ce qu’il pense du scénario, à la manière dont il m’en parle. Je cherche à savoir s’il est prêt à s’investir sur le projet. Après, j’observe aussi sa façon d’être, de bouger et de jouer. Si ça ne va pas, je ne chercherai pas à récupérer ça par du travail et je trouverai quelqu’un d’autre.

Souvent, le cadre souligne la démarche des personnages, leur manière d’aller et venir même pour faire des choses anodines, voire parfaitement inutiles…

J’aime beaucoup quand les personnages marchent, font des allers-retours. Le cinéma, pour moi, c’est une forme de chorégraphie. J’aime tracer des lignes dans l’espace par le déplacement d’un acteur. Cela tient aussi au sujet, qui est la manière dont les personnages occupent l’espace de cette usine qui va fermer, et où ils n’ont plus grand-chose à faire. Il y a quelque chose d’un peu absurde là-dedans. Je le montre sur une heure, mais pour certains ouvriers, qui doivent faire acte de présence même quand l’usine a cessé toute activité, cela peut durer des mois. Certes, leur désœuvrement est tragique, mais j’ai tenu à ce qu’il y ait une dimension comique dans leur manière d’occuper le temps en trimballant un tuyau, en jouant à la belote ou en prenant l’apéro. Ça m’empêchait de m’appesantir de manière misérabiliste sur leurs problèmes. Le héros, qui vient pour accomplir une tâche précise, est un peu en marge de cette petite communauté d’ouvriers, très sédentaire. Il est jeune, actif, mobile, c’est un peu l’homme moderne.

Le film ne montre jamais le décor de l’usine décatie comme un endroit sinistre. Il y a au contraire beaucoup de majesté dans ce bâtiment…

Oui, j’ai voulu filmer cette usine comme une cathédrale, avec ses incroyables volumes et ses jeux de lumière. Il me semble d’ailleurs que ces vestiges industriels devraient être entretenus et restaurés, comme on le fait pour les monuments historiques, car ils font vraiment partie de notre patrimoine. Il y a un côté contemplatif dans le film auquel je tiens. C’est vrai aussi que j’aime la lumière, la belle image. Ce n’est pas parce qu’on est dans un lieu poussiéreux et à l’abandon qu’il faut en rajouter avec une lumière crade. Je ne pourrais jamais faire un film avec un éclairage blafard, et sans composer le cadre. Moi j’ai besoin d’une lumière soignée, d’utiliser la géométrie de l’espace.

Ce côté contemplatif va de paire avec une certaine désillusion face aux anciens rêves et aux utopies…

Je n’ai jamais beaucoup cru en la solidarité ouvrière, et je ne me suis pas fait trop d’illusions là-dessus. J’ai donc aussi montré la méfiance et l’individualisme de ces ouvriers. Certes, on peut penser que certains ont des préoccupations politiques, mais je n’ai pas cherché à m’en faire l’écho, ni à m’appesantir sur les questions existentielles qu’ils se posent. Ces ouvriers, au fond, n’ont pas tout le temps conscience du drame de leur existence, ils vivent au jour le jour, comme tout le monde. Et à mon avis, c’est en décrivant les gens tels qu’ils sont, dans leur univers quotidien, que le cinéma peut espérer les élever au rang de mythe.

Propos recueillis par et

Lire notre critique de Ce vieux rêve qui bouge