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Un peu ahuri et timide, silencieux puis soudainement volubile, Adam Green est un teenager charmant et un peu autiste, qu’on a envie de prendre par l’épaule en disant « T’inquiéte pas mon p’tit gars ». Mais il est surtout un des plus importants songwriters d’Amerique, comme en atteste l’excellent Friends of mine. Et n’a besoin de personne pour ça. A star is born.

Adam Green : C’est marrant, tu ressembles à un de mes amis new-yorkais. A force de voyager, et sans doute à cause de la fatigue accumulée, j’ai l’impression que tous les visages rencontrés se mélangent, et je crois que je n’arrive plus trop à distinguer dans quel pays je suis ni avec quelle personne exactement. Mon cerveau fonctionne comme si j’avais un répertoire de visages pour chaque ville du monde. Et si je vois quelqu’un que je connais dans un autre pays que celui où j’ai l’habitude de le voir, je n’arrive plus à réaliser qui je vois vraiment, ni où je me trouve exactement. Tu dois trouver ça un peu « weird » ?

Chronic’art : Non, ça me fait penser à ton album en fait, qui évoque un peu une galerie de portraits.

(ne répond pas vraiment à la question) J’ai écrit tous les textes très lentement. Chaque jour une ligne ou deux, en marchant dans la rue, ou dans le train, dans l’ascenseur. Les chansons se sont construites autour de ces fragments, récoltés en marchant, en déambulant dans New York. Chaque phrase de chaque chanson a sa petite histoire. Ce qui n’empêche pas que les chansons existent à part entière. Elles ont un début et une fin, et forment chacune un tout. Et l’ensemble me semble cohérent, comme un tout également.

Tu t’inscris dans une tradition classique de songwriting ? Comment as-tu composé ces chansons ?

J’ai d’abord pensé ces chansons comme des mélanges de mots et de mélodies. Je marchais dans les rues avec un petit enregistreur digital, et j’ai écrit les chansons en les chantant d’abord, simplement. J’enregistrais les mélodies et les paroles, puis je cherchais sur ma guitare les accords adéquats pour plus tard. J’ai été blessé au bras l’année dernière, et j’avais un plâtre, donc je ne pouvais pas composer de la même manière qu’avant, en cherchant les mélodies à la guitare. Les mots et les mélodies viennent en fonction des accords joués. Ici, les mélodies étaient d’abord vocales. Ca a modifié ma manière de composer et ça a sûrement permis des mélodies plus « solides ». J’aime bien les chanteurs crooners : Frank Sinatra, Chet Baker, dont la musique s’appuie d’abord sur l’adéquation entre paroles et mélodies, délivrées de manière très naturelles. Je ne voulais pas de séparation entre les mots et les mélodies, je voulais qu’elles fassent un ensemble. J’ai vraiment apprécié cette façon de travailler.

La musique accompagne les textes et reste très discrète sur cet album…

Oui, mais les arrangements de cordes sont quand même particulièrement compliqués. Mais tout est imbriqué, mélodies, paroles et arrangements. Je ne voulais pas que les arrangements ou les harmonies viennent perturber la compréhension des chansons. Lorsqu’il y a trop d’harmonies, le texte et la mélodie perdent de leur clarté et de leur immédiateté. J’ai recherché une sorte de pureté mélodique.

C’est ce qui permet à l’auditeur d’imaginer des harmonies. Ca l’implique dans son écoute du disque.

Exactement. Et les textes sont plus clairs. Je ne voulais pas que l’auditeur écoute passivement ce disque, mais qu’il s’embarque avec lui, qu’il découvre des personnages, des paysages.
Est-ce que le fait d’avoir composé ce disque en marchant, en étant en mouvement, a aussi influencé ton écriture en rendant les mélodies plus fluides par exemple ?

Oui, je trouve un rythme naturel en marchant. Je me promène beaucoup dans mon quartier, dans les parcs, dans les escaliers, en chantant pour moi-même. Je ne marche pas dans un but précis, je flâne, et c’est ce qui me permet d’être imaginatif. Ma vie serait assez morne, je crois, si je n’avais pas cette excitation quotidienne d’imaginer de nouvelles chansons. Tout le reste me semble assez ennuyeux.

Est-ce que cette manière de composer en marchant implique d' »attraper » (to catch) tes chansons, comme quelque chose qui serait dans l’air ?

Oui, je regarde les gens, les mots, les signes, les trucs écrits sur les tee-shirts des gens, j’écoute ce que disent les gens assis à côté de moi dans le métro. Si ça colle avec la chanson à laquelle je pense, j’intègre ces mots là aussi. Mais en général, j’ai quelques mots en tête qui me paraissent agréables à chanter, qui ne sont pas vraiment littéraires, mais simplement chantants. Et une fois que j’ai ça, je construis la chanson par petits bouts, au fur et à mesure. Arrivé à un certain point, je me sens comme le réceptacle de la chanson. Je ne sais pas vraiment si les gens vont aimer ces chansons, mon seul critère de jugement, c’est moi. Si j’aime la chanson, je la garde. Personnellement, je trouve que ce sont les meilleures chansons que j’ai jamais écrites. J’aime montrer et chanter ce disque au gens. J’en suis fier.

J’ai pas mal d’amis français qui m’ont dit avoir aimé cet album parce qu’il était compréhensible, parce que tu prononçais très distinctement chaque mot.

Oui, j’essaie de faire ça dans mon phrasé. C’est ce que faisait aussi Chet Baker. Je ne me force pas non plus, c’est ma manière de faire. Mais pour moi c’est une nécessité de se faire entendre le mieux possible. J’ai l’impression que Serge Gainsbourg, en France, faisait ça aussi. C’est un chanteur incroyable, un des plus grands, à mon avis. Je ne sais pas vraiment ce qu’il dit, mais j’adore l’écouter chanter. Comme Jaques Brel. Il m’a beaucoup inspiré, je le trouve incroyable.

C’est une influence inattendue : tu ne mets pas autant de pathos et de sentiments que lui dans ton chant ?

Oui, il est très théâtral. Mais je pense qu’il aurait pu être une sorte de folk-singer et aussi chanter avec un orchestre. Il était très versatile. J’essaie parfois de pousser ma voix sur scène, mais je suis plus délicat, je crois. J’essaie d’être naturel, d’être juste, et d’être prêt à l’avance pour chanter sans trop réfléchir.

Quelle différence entre aujourd’hui et l’époque des Moldy Peaches? Sur quels aspects as-tu changé ?

On ne travaille plus ensemble. Ce n’est pas définitif, mais pour l’instant, on a nos projets solos respectifs. J’ai toujours écrit des chansons seul. Au sein des Moldy Peaches, j’écrivais les chansons avec Kimya, on avait choisi cette manière de travailler. Mais j’ai appris beaucoup en tournant avec elles. On a tourné pendant deux ans, et je suis sans doute bien meilleur chanteur désormais. Je sais projeter ma voix et trouver les notes justes, être un performer. Et travailler avec Kimya, qui est si créative, m’a sans doute fait progresser en tant que songwriter. Son dernier album solo est vraiment magnifique. Elle est peut-être dans une tradition plus folk que moi, mais je crois que le noyau de mon album est folk. Mes inspirations sont le Velvet, les Doors, et puis Nirvana, John Davis et beaucoup de gens plus anciens, comme Tim Hardin, Les Walker Brothers, Roy Orbison, Townes Van Zandt. Et puis surtout, toute la scène antifolk de New York, du Sidewalk Cafe, que je considère comme mes amis, et qui sont des gens extrêmement talentueux : Turner Cody, Toby Goodshank, Prewar Yardsale sont des songwriters au moins aussi importants pour moi que les classiques que je viens de citer. Je suis sûr que l’histoire retiendra leurs chansons de la même manière.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Friends of mine