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Adam Green, un peu endormi dans son canapé, répond aux questions avec lassitude. De temps en temps, il se réveille, ses yeux pétille : c’est lorsqu’il parle de musique, lorsqu’il raconte comment il écrit une chanson, qu’Adam semble le plus heureux. Interview à l’occasion de la sortie de son nouvel opus.

Chronic’art : Tu me fais un peu penser à Beck…

Adam Green : Je le connais bien, il a voulu m’emmener dans une réunion scientologue… J’ai refusé.

Tu es religieux toi-même ? Ton nom a des consonances bibliques…

Je viens d’une famille juive, mais je ne suis pas pratiquant. Eva Braun aussi avait un nom à consonances religieuses, non ?

Parlons de l’album. Comment as-tu composé ces nouvelles chansons ?

Pour Friends of mine, j’écrivais les chansons en marchant dans les rues de Brooklyn, chez moi. J’avais un enregistreur-baladeur digital, un gadget dont je me sers pour composer. J’imagine mes chansons en me promenant, les paroles et la musique en même temps. J’ai utilisé le même procédé pour ce nouvel album, mais pendant la tournée avec le groupe. On répétait les nouveaux morceaux pendant les balances et on les intégrait aux sets juste après. Toutes les chansons avaient déjà été testées en live et nous sommes arrivés en studio très confiants, en sachant exactement ce que nous voulions. On a enregistré très vite : en huit jours.

Le premier album était plus personnel que celui-ci ? C’était un vrai travail de groupe ?

Oui, je tourne avec le même groupe depuis un an et demi. Mes musiciens sont excellents, j’ai pu leur demander des choses particulièrement compliquées, surtout en ce qui concerne l’aspect rythmique de l’album. J’écoutais beaucoup Jacques Brel l’année dernière, la chanson Bruxelles notamment, qui m’a beaucoup inspirée, surtout pour les changements rythmiques. C’est ce qui a mené à la première chanson de l’album Gemstones, avec ses rythmiques changeantes, difficiles. Et je me suis rendu compte que le groupe pouvait jouer facilement ça en concert, avec plus d’enthousiasme que les vieux titres qu’ils connaissaient par coeur, et que les gens répondaient positivement aux morceaux. Alors j’ai voulu que l’album entier suive cette direction.

Quelles autres influences t’ont marqué pour cet album ?

J’ai beaucoup écouté l’album Berlin de Lou Reed, avec ces superbes parties de batteries. Je voulais contrôler particulièrement l’aspect rythmique, faire en sorte que les batteries collent le plus possible avec les mélodies.
Il y a aussi une atmosphère un peu cabaret, dans ces nouvelles chansons…

Oui, les gens me parlent de Kurt Weill. Je ne sais pas… J’aime bien cette musique, j’ai grandi en écoutant ce genre de trucs : mes grand-parents avaient un hôtel, où ils organisaient des concerts de cabaret un peu dans ce genre, avec des performers comme Jackie Mason… J’ai beaucoup écouté de fanfares aussi, j’ai joué du tuba dans une fanfare de quartier, quand j’étais gamin, pendant des années.

Tu te considères comme un entertainer, un performer, sur scène ?

Oui, j’aime être excité, m’amuser moi-même. J’ai besoin d’avoir du plaisir sur scène. Je ne demande jamais aux gens ce qu’ils ont pensé du concert. J’ai besoin d’abord d’avoir du plaisir. J’imagine que si ça m’amuse moi-même, ça doit aussi amuser les autres. Mais je n’essaie pas de penser à ce qu’aiment les gens, ou ce qu’ils aimeraient entendre. Je ne suis pas un bon acteur.

Le fait de concevoir l’album sur scène a du modifier ta perception de la représentation live ?

L’album n’a pas vraiment été conçu sur scène. J’ai passé des mois à composer les morceaux avant de les soumettre au groupe. J’écris quelques lignes par jour et les chansons mettent du temps avant d’émerger véritablement de ce que j’ai en tête. J’ai essayé de faire en sorte que les mélodies soient substantielles, qu’elles collent avec les lyrics, que les paroles soient intellectuellement et émotionnellement satisfaisantes. Il y a tellement de personnes qui font de la musique, la dernière chose que je voudrais que les gens voient, lorsque je suis sur scène, c’est tout le travail qui a permis ces chansons. A la fin de l’écriture d’une chanson, je veux que celle-ci semble avoir été réalisée sans effort, qu’elle sonne facile, qu’on est l’impression qu’elle a été composée d’une traite. Mais la vérité, c’est que c’est beaucoup de travail : les vocaux ont des inflexions différentes selon ce que je veux dire, la prononciation d’un seul mot peut être extrêmement réfléchie, dépendre de décisions importantes. Ce n’est pas si facile. C’est important pour moi par exemple d’utiliser des mots qui soient musicaux. Certains mots ne peuvent être chantés.

Les structures des morceaux sont également plus complexes…

En effet, et c’est ce qui fait la particularité de Gemstones. Il y a 5 ou 6 titres sur lesuquels les développements sont compliqués, avec beaucoup de changement de tons et de rythmes, beaucoup de surprises. Mais ça fait sens avec la mélodie et les textes. Ca me permet de juxtaposer des sentiments différents : une dimension romantique côtoie un aspect humoristique, ou tragique, ou politique. Tout ça est dans une même chanson, avec des rythmes différents, une marche, un rock’n’roll… Une espèce de cubisme en quelque sorte.
Ca peut rappeler le travail de Brian Wilson, sur Smile, ou Pet sounds. C’est une influence ?

Oui, mais les racines de ça sont dans une chanson des Moldy Peaches, Rainbows, qui n’a jamais été sur aucun album, où je faisais pour la première fois ce genre d’expérimentation. Mais je ne veux pas être un musicien arty, difficile. Je ne veux pas humilier les gens. Je veux que les chansons soient amusantes, excitantes, qu’elles ne relèvent pas de la confusion. Gemstones n’est pas expérimental, c’est juste très mélodique. J’écris les chansons en les chantant.

Comme dans le Smile de Brian Wilson, il y a dans tes chanson une vision parfois idéalisée de l’Amérique, des Américains…

Mais c’est de là que je viens : de la folk-music américaine. Mon éducation musicale est faite de folk songs, ça ne m’embarrasse pas. Mais je ne sais pas exactement sur quoi j’écris : j’écris, je chante, et je vois si ça colle, si ça fait une chanson. Je n’ai pas besoin d’être Américain pour écrire des chansons. J’ai écrit la plupart des titres de Gemstones quand j’étais en Europe. J’écris sur les conversations que j’entends, sur les gens que je connais, les histoires qu’ils racontent, les choses qui m’arrivent. C’est naturel pour moi.

On a parfois l’impression que tu n’as pas de conscience réelle de ce que tu chantes, pas de retour sur toi-même…

Parfois si. Lorsque je suis sur scène, les chansons prennent de nouvelles significations, qui elles-mêmes changent. Mais je chante mieux les chansons si je ne sais pas exactement d’où elles viennent, et ce qu’elles veulent dire exactement. J’ai une assez bonne idée de ce dont parlait Friends of mine et je commence à savoir de quoi parle Gemstones. Mais les nouvelles chansons, je ne sais pas…

Quel est ton objectif en tant que musicien ?

Je pense que c’est de créer un nouveau genre d’émotion, jamais ressentie auparavant. Ne pas être ennuyeux… Mais aussi d’être mieux que ça. L’argent est important, même si je n’y pense pas vraiment quand je fais de la musique, ou plutôt, j’essaie de ne pas y penser. Mais j’apprécie d’être indépendant vis-à-vis de mes parents, de me nourrir moi-même, de payer mon loyer. Mais ce n’est pas un job : j’ai fait des jobs de postier, j’ai bossé dans des pizzeria, des magasins de fringues. Je le faisais seulement pour l’argent. Mais je faisais déjà de la musique. Je ne fais pas de la musique pour avoir de l’argent, j’apprécie juste de faire de la musique et d’avoir de l’argent.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Gemstones