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Fondé en 1979 le festival de Clermont-Ferrand est la vitrine internationale du court métrage. Présentant 70 œuvres dans chaque sélection de films en compétition (française et internationale) et de multiples rétrospectives (film noir, panorama italien, thématique Elvis Presley…), il a attiré cette année 120 000 spectateurs. Preuve que le succès du festival ne cesse de croître !

Si l’on remonte un peu en arrière, pas très loin, dans les années cinquante, le court métrage était synonyme, pour le grand public, de film documentaire. C’était ce qu’il fallait supporter en première partie de séance, avant le « grand film ». Aujourd’hui, la situation s’est totalement inversée en France comme à l’étranger et, cette année à Clermont-Ferrand, le cinéma du réel n’était représenté que par un film dans chaque sélection, parmi près de 140 courts métrages de fiction ! Mais au-delà de ce changement des genres, c’est toujours la conscience des maux de notre société qui occupe les court métragistes français : situation des banlieues (Camping sauvage de Kader Aoun, Fais-moi des vacances de Didier Bivel, Le Centre du monde de Djibril Glissant, Sans cité de Nourdine Halli), peur du chômage (Primes de match de Philippe Petit, Electrons statiques de Jean-Marc Moutout), pesanteur des traditions misogynes (Amina de Thierry José, Aid el-Kebir de Karin Albou), angoisse de vieillir (Madeleine d’Isabelle Morin, Marthe de Delphine Kreuter) et expériences adolescentes (La Puce d’Emmanuelle Bercot, Quand j’étais photographe de Denis Polge et Laurent Perreau, A l’ombre des grands Baobabs de Rémy Tamalet). Beaucoup de réalisme social ou psychologique donc, qui nous livre des œuvres souvent précises et sincères (c’est déjà beaucoup !), mais n’apporte pas vraiment de révélation cinématographique.

Au cœur de ce panorama français, se distingue le jeune Sébastien Laudenbach qui se dévoile sans la distance à la fiction. Il a composé son film d’animation, Journal, en illustrant lui-même quelques fragments de son journal intime. Alternant les séquences courtes, le film se révèle être un essai personnel et tendre, drôle souvent, amer parfois, mais toujours subtil. Un coup de crayon minimaliste suffit à donner corps à la plus insignifiante anecdote. L’illustration au plus proche du texte (mot à mot dirait-on pour une traduction) fait mouche et dresse un portrait de l’auteur comme décalé du fait même de cette justesse.
Mais c’est du côté de la production internationale que sont venus les films les plus surprenants, dont plusieurs ont en commun d’être interprété par des enfants. Si un film se détache vraiment de tout ce qui a été présenté cette année à Clermont-Ferrand, c’est bien La Vie dans le brouillard. Un jeune garçon, Nejad, dont les parents sont morts, a la charge de son petit frère, handicapé, et de ses deux sœurs. Dans les montagnes du Nord de l’Iran, Nejad est plongé au cœur d’un monde d’hommes pour se procurer le peu d’argent qui fera vivre les siens un jour de plus. La caméra de Bahman Ghobadi, jeune cinéaste actuellement en train de tourner son premier long métrage, ne laisse aucune place au voyeurisme. Tout au contraire, son film capte, avec un profond respect, quelques moments de la vie de Nejad, dans la neige et le brouillard : la coupe du bois, le trajet dans les chemins escarpés avec sa mule chargée de pneus de camion, le repas du soir à même le sol à la lueur d’une bougie solitaire… A Clermont, quand la lumière s’est rallumée, les spectateurs, frappés, ont consulté le catalogue : « un documentaire » ! Le choc n’en était que plus profond et l’émotion, brutale, décuplée, par la force du réel.

Autre continent, autre ton aussi, avec Dans le miroir du ciel. Là, c’est tout l’imaginaire de l’enfance que rend avec bonheur le réalisateur mexicain Carlos Salas. Luis, petit paysan, rêve d’attraper l’avion qui se reflète sur la surface liquide d’une mare, en plein champ. La croyance du petit garçon en sa capacité à capter le mirage est partagée, en complices, par les spectateurs qui suivent, pas à pas, les divers stratagèmes inventés par Luis en secret de sa mère.
En Irlande, c’est aussi un enfant qui est au centre de Motifs. Jimmy, jeune garçon autiste, vit dans un monde où chaque chose doit avoir une position et un rôle précis. Parfois, il s’arrête et bloque sur un élément -forme des nuages, eau qui s’écoule dans le lavabo- et la caméra, subjective, nous donne ainsi à partager sa vision du monde. Mais la véritable valeur du film ne tient pas tant à cette évocation qu’à la relation qui unit Jimmy à son jeune frère, Tommy. Alors que la mère est désemparée devant les accès de violence que son aîné peut avoir contre lui-même, Tommy, lui, arrive à trouver la clé des crises : arrêter un disque rayé ou faire un bruit régulier de diversion pour attirer son attention…

Quelques mots sur le palmarès pour finir, si les prix internationaux sont indiscutables -Grands Prix pour Motifs, Prix spécial du jury pour La Vie dans le brouillard et Prix du public pour Dans le miroir du ciel– les prix attribués par le jury national composé de l’actrice Laurence Côte, de l’ingénieur du son Michel Fano, de la réalisatrice Pascale Ferran, de l’écrivain Jean-Claude Izzo et de la directrice de la photo Jeanne Lapoirie, sont moins évidents… Ainsi, le Grand Prix a été scindé en deux : un grand prix de la mise en scène revenant à Laurent Bouhnik pour Un Beau jour sans conséquences (auteur de plusieurs courts métrages mainte fois primés et de deux longs métrages, Sélect Hôtel et Zonzon) et un Grand prix du scénario à Karin Albou pour Aid el-Kebir -dénonçant les violences de l’Algérie contemporaine, ce court métrage est plein de bonnes intentions, mais surtout bourré de clichés scénaristiques (sic) et de symboliques archi-caricaturales. Quant au public, il faut croire qu’en choisissant Les Trois sœurs de Guy-Philippe Bertin, film qui se déroule en intégralité dans une salle de réunion, il a tout simplement été hypnotisé par le charme (au demeurant incontestable) de la jeune Claire Kheim…