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Le comte Jean Pic de la Mirandole a tout juste 24 ans quand il termine l’écriture des 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques. C’est inévitable, le texte est fougueux. La pertinence de ses réflexions frise l’arrogance et la disputatio invoquée tourne au drame. Si le texte est compris, mais rien n’est moins sûr, personne ne digère l’insolence d’un gamin affublé du quolibet de « prince des philosophes » dont les lauriers obombrent un savoir séculaire. Pour Pic, la tradition s’oppose à tout dogme. Elle est un capital que le libre mouvement de la pensée dialectique doit faire fructifier.


Pic de la Mirandole
est un personnage qui se prête volontiers à la fabulation. Il n’est qu’à voir l’article de Robert Maggiori dans le Libération daté du 13/5/99, d’où ressortent les aspects très « cape et d’épée » du jeune Comte. D’un point de vue biographique, il n’y a pas grand chose à y redire si ce n’est qu’un certain nombre de faits, comme l’affirmation de sa mort par empoisonnement, appartiennent à la légende. Pic le précoce, baptisé à l’âge de dix ans « prince des orateurs et des poètes » a ouvert des brèches inexplorées dans l’histoire de la philosophie d’une ampleur telle qu’il faut voir chacune des tentatives de mystification comme autant de tentatives de colmatage et de neutralisation. Pic n’est pas un Casanova. S’il est héroïque, c’est d’une tout autre manière que sa beauté, sa jeunesse et sa force naturelle le laissaient présager.

Tout d’abord, il est indispensable de poser quelques axiomes de base :

  1. Les 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques constituent le plus grand livre de l’histoire de la philosophie.
  2. Il est un livre censuré par définition. Sa récente publication n’est qu’une illusion.
  3. Ce livre renferme réellement des pouvoirs magiques et les grands de ce monde ont toutes les raisons de le craindre.

Cela nous amène à poser quelques questions :

  1. Que signifie aujourd’hui sa publication ?
  2. Pourquoi ce livre est-il toujours magique ?

Libre à nous d’y répondre.

Cinq siècles sont passés après que toutes les copies de cet ouvrage ont été réduites en cendre sur les places de Venise en 1491. Durant cinq siècles, les grands singes de l’érudition se sont gargarisés en citant le prince des philosophes en latin, d’après les trois incunables antérieurs à 1557, mais il ne vint à personne l’idée de publier ce texte dans la langue du peuple. Comment rendre compte d’une bourde éditoriale aussi grotesque, que même les presses universitaires de France ont négligé de réparer ? Ce n’est pas un oubli. C’est une faute grave qui ne fait que mettre en relief la qualité des Conclusions. Il n’est pas indécent de dire qu’une censure naturelle pesait sur l’ouvrage majeur du jeune philosophe.

La verve de Pic effraie plus qu’elle n’éclaire. En voyant le fatras latin de l’œuvre, il est facile de voir les raisons qui ont poussé les éditeurs et les traducteurs à la garder sous silence. Pic de la Mirandole y parle pour la première fois de « doctrines inconnues » et en parle de façon si étrange que l’œuvre fait peur. Comme le dit Bertrand Schefer, traducteur et préfacier des Conclusions, jeune philologue de 26 ans, « nul ne saurait avancer [dans ce livre] sans commettre d’erreur ».

Pic, que l’imaginaire populaire voit comme une « incarnation du savoir absolu et de la science totale » est un révélateur auprès duquel tout un chacun ressent le vertige de son abyssale ignorance. Rien n’est moins supportable que l’étalage public des faiblesses humaines. C’est une des premières raisons de la foudre que dût affronter le comte de Mirandola et de Concorda. Mais il y a une raison plus grave que celle-là. Bertrand Schefer ne commence-t-il pas la préface aux Conclusions avec diligence par cette déclaration liminaire : « C’est avec une certaine appréhension, et même avec un sentiment sacrilège, que nous entreprenons ici, la publication de l’un des textes les plus fondamentaux, les plus controversés, et finalement les plus mythiques de l’humanisme. » La crainte qu’inspirent les 900 conclusions, en cinq siècles, n’a rien perdu de sa force.

Comme la formule magique qui, lorsqu’elle est bien formulée, possède le pouvoir de provoquer une brèche dans le réel, les 900 conclusions, lorsqu’elles sont bien lues, révèlent le monde tel qu’on pensait qu’il n’était pas. Le corollaire de la conclusion 588, correspondant à une thèse condamnée par Innocent VIII, énonce : « il n’est pas dans le libre pouvoir de l’homme de croire qu’un article de foi est vrai ou faux à sa convenance. » Les 900 conclusions sont un brûlot lancé sur la place d’une orthodoxie séculaire. C’est fâcheux. Pic voit dans le monde différents niveaux de lecture ; cela s’accorde mal avec un monde théologiquement, politiquement et philosophiquement fixe, héritier d’une cosmogonie antique forcément géocentrée. En déboutant le signifié de son signifiant, Pic opère un détournement du verbe. La providence divine y perd de son éclat. Le pouvoir qu’il s’arroge est énorme mais logique, rationnel et finalement, ses détracteurs refusent les conclusions naturelles de la raison. Le monde étant mystère, il s’agit de le dévoiler, et cela se fait avec les mots, c’est-à-dire en découvrant le sens caché du verbe. Pour cela Pic développe une herméneutique et explore le verbe en philologue, jusque dans ses lettres. C’est en elles, dans l’alphabet, qu’il faut rechercher les racines de l’univers. Le monde se lit comme un livre, l’homme doit en être le juste interprète. Ce n’est pas dans une optique étrangère à cette idée qu’il faut comprendre l’importance que Pic accorde à l’apprentissage des langues, et notamment à l’hébreu qu’il considère comme la langue de la disputatio par excellence. Sans nul doute, Pic doit sa condamnation à ce qu’on le prit au pied de la lettre : en se rendant maître des mots, il se rendait maître du monde. Or, comme chacun sait, il n’y a pas de place pour deux maîtres.

Si l’on remet en question l’adéquation consensuelle signifié/signifiant, c’est la panique. En quelque sorte, les mots perdent leur fonction première qui est de maintenir l’Etat en état. Ce qu’annonce Pic de la Mirandole, au-delà de l’émergence de l’humanisme, c’est une révolution considérable, à la Kant, un retournement dont l’écho le plus fidèle est la révolution copernicienne. Pic, que le hasard a voulu Prince de Concorde, établit avec les Conclusions l’archétype de l’exercice philosophique et fonde une herméneutique rigoureuse dont la finalité sera précisément la concorde. Concorde aux allures de scandale puisqu’il s’agit de concilier chien et chat sous la chape de l’Un. Philosopher c’est chercher les raisons profondes des mots et apprendre à les formuler. Pic n’écrit pas là ses pensées mais répond à des questions d’une façon péremptoire, non sans une certaine dose de provocation et de mystère, et donne, dans un apparent désordre, voix au « penser ». La persécution dont Pic fut l’objet est la preuve que le « penser » est toujours transgression par rapport à un « prêt-à-penser ». Le terme de transgression évoque parfaitement la grandeur de son crime. Comme toujours, c’est par une grande pauvreté d’imagination que la société, à son corps défendant, recourt à la purification du mal par le feu, plus exactement l’autodafé. Comme on le sait, Pic y laissera moins de cendres que Giordano Bruno.

Si ce livre est l’un des plus grands de l’histoire de la philosophie, c’est précisément parce qu’il ne défend à proprement parler aucune thèse appartenant à l’histoire de la philosophie elle-même. « Le livre ne construit ou n’édifie aucun système philosophique ». Les 900 conclusions ne suivent aucun raisonnement logique. 402 conclusions résument les doctrines philosophiques des plus grands philosophes et sont suivies de 498 conclusions personnelles sur les sujets les plus variés et selon l’ordre du bric-à-brac. A l’instar de Bertrand Shefer, il faut y voir que « se prononçant dans le désordre sur des questions logiques, morales ou métaphysiques puis établissant des règles d’interprétation philologique, magique et cabalistique, [Pic] n’accumule les références que pour mieux s’en détacher, suivant la voie régressive et abstraite de la recherche de ses propres sources. » La vérité des Conclusions leur est extrinsèque, elle réside dans l’exercice typiquement scolastique qu’elles impliquent. Autrement dit, elles font école, elles sont « école ». Ici, le maître ne lève jamais la voix, ni n’a recours à la férule.

Cinq siècles plus tard, c’est à un nouveau prince de philosophie que l’on doit la première traduction française du livre majeur de Pic de la Mirandole. A 26 ans, Bertrand Shefer, à qui l’on doit l’établissement, la traduction et la présentation de l’œuvre, a également traduit chez Allia Quid sit lumen ? de Marsile Ficin et Tout est rien de Giacomo Leopardi. Cette première édition in extenso de Pic n’est que justice rendue grâce à l’ardeur d’un petit éditeur qui n’en est pas à sa première mitzvah auprès des lettres françaises. Il est à craindre cependant que Les Conclusions soient un aliment encombrant sur les comptoirs de nos fast-think. En tout état de cause, nul ne devrait ignorer sans rougir ce jeune philosophe mort en sa 31e année, qui déclarait dans le Discours sur la dignité de l’homme : « J’ai lu dans les livres des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme. » Lire, c’est le fin mot des Conclusions, la règle n°1 de la Kabbale dont elles constituent l’un des premiers livres fondateurs. Nul ne pourrait prétendre aborder Pic de la Mirandole s’il n’a pas saisi au préalable son impératif universel de lecture.

900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques, Editions Allia, 120 F, 288 p.