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Il y a 50 ans, deux jeunes expérimentateurs de la radio française inventaient la musique concrète. Aujourd’hui, l’ensemble des promoteurs de la techno se revendiquent de Pierre Henry et Pierre Schaeffer.

« Nous avons appelé notre musique « concrète » parce qu’elle est constituée à partir d’éléments préexistants, empruntés à n’importe quel matériau sonore, qu’il soit bruit ou musique habituelle, puis composée expérimentalement par une construction directe, aboutissant à réaliser une volonté de composition sans le secours, devenu impossible, d’une notation musicale ordinaire  » déclarait Pierre Schaeffer en 1949.
Le vingtième siècle aura sans doute vu l’invention et l’installation dans le monde artistique de quatre genres musicaux ; deux dans la vieille Europe et les deux autres dans la jeune Amérique. Au cours de la première moitié, en musique dite « sérieuse », le dodécaphonisme, et pour la musique de divertissement, le jazz. Après la Seconde Guerre mondiale, la musique électroacoustique et le rock.

Le 18 mars 1950 avait lieu le Premier Concert de Musique Concrète dans la salle de l’Ecole Normale de Musique à Paris. La première grande œuvre du tandem Pierre Henry (né en 1927) – Pierre Schaeffer (1910-1995), Symphonie pour un homme seul, marquait cette soirée d’une merveilleuse originalité : absence de musicien sur scène ! Depuis deux ans déjà, le Studio d’essai de la R.T.F. (Radio télévision française) résonnait de drôles de sons complètement inouïs. Une recherche sonore à partir du tourne-disque et de sillons fermés donnait naissance à une nouvelle musique, la musique concrète. L’invention du magnétophone en 1951 se révélait décisive pour l’expérimentation directe sur bande magnétique. Depuis lors, cette musique a pu prendre nombre de noms (musique pour bande, musique électroacoustique, musique acousmatique), cela n’a rien changé dans sa définition musicale : c’est une musique de bruits. Faisant fi de l’harmonie et du contrepoint, de la partition et de l’interprétation par le musicien, la musique concrète, c’est « primordialement », comme l’aurait dit Victor Hugo, du « bruit qui pense ». Ou plutôt qui est pensé !

Serge Moreux, dans le programme du 18 mars 50, définissait le matériau de la musique concrète comme le « son à l’état natif, tel que le fournit la nature, le fixent des machines, le transforment leurs manipulations ». La Symphonie pour un homme seul se révèle être pour Pierre Schaeffer, un « opéra pour aveugles […], un poème fait de bruits et de notes, d’éclats de texte, parlé ou musical ».
Cette invention musicale ne s’est bien entendu pas faite seule. Elle participe d’un mouvement qui prend naissance à la fin des années quarante tant aux Etats-Unis qu’en Europe. En effet, au même moment, John Cage et Pierre Henry inventaient chacun sur son continent et sans connaissance l’un de l’autre ce que l’on a appelé le « piano préparé ». Ensemble aussi, mais de chaque côté du Rhin, Pierre Schaeffer et Karlheinz Stockhausen utilisaient les studios radiophoniques pour créer le son de la musique électronique.

La première confrontation de ces nouveautés ne devait avoir lieu qu’en 1953 pendant les journées de Donaueschingen, en Allemagne, où Orphée 53 des deux Pierre fut copieusement huée par les supporters de la musique dodécaphonique, Pierre Boulez dans les premiers.
L’histoire aura donné raison aux expérimentateurs de la radio. On parle plus aujourd’hui, anniversaire aidant, de l’actualité de la musique électroacoustique que de la sérialité morte de sa belle mort mathématique. Pierre Henry a même connu le succès avec ses Variations pour une porte et un soupir (1963) et surtout ses Jerks électroniques de la Messe pour le temps présent (1967), composés avec Michel Colombier sur une chorégraphie de Maurice Béjart -en tête des ventes de disques classiques pendant deux ans (sic).

L’actualité, revenons-y justement puisque les cinquante ans de la musique concrète sont fêtés en grande pompe. Coïncident aussi les quarante ans du G.R.M. (Groupe de recherche musicale maintenant au sein de l’I.N.A., et situé à Radio France) et les vingt ans du Cycle acousmatique, programmation de concerts mensuels à la Salle Olivier Messiaen.
Depuis l’an dernier, on revoit fleurir dans les entretiens des musiciens techno les noms de Pierre Henry et Pierre Schaeffer. Considéré désormais comme le père de la techno, Pierre Henry revenait sur le devant de la scène avec une pièce d’une maîtrise, d’une cohésion et d’une poésie rares, Intérieur-Extérieur, une pièce créée au cours du Festival d’automne 96, chez lui, dans le XIIe arrondissement de Paris. Reprise à Radio-France, quelle ne fut pas notre stupeur d’y rencontrer foule de jeunes fans de techno qui reconnaissaient en Pierre Henry leur père spirituel. L’année de ses 70 ans, c’était enfin la consécration. Mieux vaut tard que jamais !
Depuis, les concerts se multiplient, à Radio-France et dans les villes où la musique électroacoustique a droit de citer. Cette année, le festival de création Présences 98 et le Cycle acousmatique ont ouvert grand leurs portes à Ivo Malec, Luciano Berio, Luc Ferrari ou encore le précurseur et génialissime Edgar Varèse.

Les prochains concerts attendus auront lieu les lundi 16 mars et vendredi 10 avril prochains avec, à 18 h 30, un concert mémoire de pièces anciennes, et à 20 h 30, quatre créations de la génération actuelle. Il ne vous reste plus qu’à entrer dans le monde des sons animés !