Comme teen movie labellisé Sundance (il y a remporté le prix du public cette année), Wackness est sûrement ce qu’on a vu de plus sensible et intelligent depuis longtemps. Ce n’est pas que l’un ou l’autre, sensibilité et intelligence, fassent défaut aux films récents du même type, au contraire, c’est même généralement la double signature du genre, avec sa ration d’ados névrosés et réflexifs, leur bagout mélancolique, la façon qu’ont ces films de s’approprier les invariants du roman d’apprentissage par de petits détournements qui sont autant de clins d’oeil à nous autres, spectateurs intelligents. Justement : pareille intelligence est souvent un problème aussi, lorsqu’elle se déploie comme un étouffoir, condamnant le développement des affects sous les effets de connivence, éteignant la fraîcheur dont ils voudraient faire commerce sous le couvercle du bon goût pop (les B.O., toujours impeccables) et du snobisme indie (la profusion de personnages farfelus et transgressifs). Cette limite, dont le très surestimé Juno serait l’exemple le plus récent, Wackness ne la franchit jamais vraiment. Petit film au pitch inquiétant au premier abord, son intelligence est remarquable, précisément parce qu’elle ne se fait pas trop remarquer.

New York, été 1994. Luke Shapiro, blanc-bec classe moyenne, un peu solitaire, toujours puceau en quittant le lycée, s’emmerde en attendant la rentrée en fac et deale de l’herbe en écoutant A Tribe Called Quest. Son petit commerce lui fait rencontrer un psy quinquagénaire et perché (Ben Kingsley, assez épatant), avec lequel il convient du marché suivant : le premier fournit la weed, l’autre les séances sur le divan. Comme ça ne tourne pas rond à la maison, ni pour l’un ni pour l’autre, les deux se lient d’amitié, puis Luke tombe amoureux de la belle-fille du psy. On craignait d’abord le côté Good will hunting à la sauce indie, et l’idée ne nous emballait guère, du tandem formé par l’ado grave et le quinqua régressif, qui vont s’apprendre la vie mutuellement, au juste milieu de leur décalage respectif. Il y a un peu de ça au bout du compte, mais le film prend soin d’aérer le programme, préservé seulement à l’état de trame où les séquences s’animent d’elles-mêmes avec une belle générosité. On redoutait aussi la muséologie pop, par la mise sous cloche des 90’s. Peur de cet effet maison de poupée, où l’on dispose les signes de l’époque pour forcer la connivence – la B.O., évidemment, est du meilleur goût, version hip-hop East coast cette fois. C’est une peur qu’on garde un moment, tandis que s’égrènent les références. Quand par exemple, le psy mentionne la mort de Kurt Cobain, ou quand le fournisseur du gamin (joué par Method Man) lui fait découvrir Notorious B.I.G. Mais c’est une fausse impression puisque rien n’est figé dans Wackness ; précisément, son programme est à l’inverse. Moins mise sous cloche que saisie d’un flux.

Ce programme, au tamis duquel passe tout le film, est celui du passage, de la transition. Rien de fortuit, par exemple, à ce que l’histoire se déroule le temps d’un été, entre fin du lycée et entrée en fac : Wackness se tient systématiquement entre deux rives. Le New York qui est représenté ici l’est au seuil d’une transformation (Giuliani vient de prendre la mairie), tandis qu’un plan sur les Twin Towers, vers la fin, en annonce une autre. Mutation encore, quand le Walk on the wild side écouté par le vieux beatnick devient le sample du Can I kick it joué par la mixtape de l’ado. Et puis il y a ce goût du film pour les lumières entre chien et loup, aube ou crépuscule. Moins pour dire que quelque chose meurt (la doxa des films « crépusculaires »), que pour dire, encore, un changement d’état, une métamorphose. Sous cette lumière-là, il y a une belle scène d’apprentissage amoureux, à la plage. Une scène assez épatante où la naissance de l’amour puis sa déception immédiate sont jouées dans un même plan, éveil du désir et fin de l’innocence embrassés dans la même lumière instable. Plus loin, vers la fin du film, la séquence est prolongée sur un nouveau seuil, le gamin se tient à la porte d’un ascenseur. Beau moment, là aussi, qui nous rappelle la fin magnifique de Supergrave. Dans Supergrave, les loupiots grimpaient sur un escalator, mais la direction était la même. Les bons teen movies (Wackness comme Supergrave relèvent de ce que les Américains appellent la « coming of age story ») se mesurent à leur capacité à filmer ces états transitoires, aux moyens mis en oeuvre pour documenter une mue. L’élégance avec laquelle Wackness dissémine ce motif sur l’ensemble de son récit est pour beaucoup dans son charme indéniable.

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